ARTICLE11
 
 

vendredi 9 janvier 2015

Entretiens

posté à 23h50, par Lémi & JBB
19 commentaires

Editions Libertalia : « La tâche est colossale »

Histoire d’un peu renflouer des caisses bien vides, Libertalia organise une journée de soutien ce samedi 10 janvier. Pour l’occasion, voici une nouvelle version, enrichie de quelques questions, d’un entretien avec Nicolas Norrito, fondateur de la maison d’édition.

En décembre 2012, on donnait la parole aux éditions Libertalia, sans doute l’une des maisons qui nous a le plus touchés, influencés. Leurs livres, auteurs et idées ont d’ailleurs fait de multiples apparitions sur ce site, qu’il s’agisse des vitupérations de Thierry Pelletier oscillant « du rock au travail social » ou de la dénonciation frontale de la répression policière.

Bref, Libertalia est une maison précieuse, dont on se sent proches. Et elle est actuellement dans une situation financière compliquée. Pour renflouer les caisses, les tenanciers organisent une soirée de soutien au CICP ce samedi 10 janvier, avec débats et concerts de haute volée (détails-ci dessous, dans le flyer publié après l’entretien 2015). On a saisi cette occasion pour reposer il y a quelques jours de nouvelles questions à Nicolas Norrito, le fondateur de la maison, afin d’actualiser le premier entretien. La parole est aux pirates.

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Qu’est-ce qui a changé depuis l’entretien de décembre 2012 ? La situation financière s’est aggravée ?

Pour répondre immédiatement à ta deuxième question, notre situation financière ne s’est pas dégradée. Il faut se souvenir qu’il y a deux ans, nous sortions tout juste de la faillite de Court-Circuit, notre précédent diffuseur. Le mois dernier, nous avons enfin trouvé un local à louer (à prix d’ami) à Montreuil. Nous avons donc pu centraliser notre stock à deux pas de chez nous. Ça n’a l’air de rien, mais c’est un grand progrès puisqu’il y avait des livres Libertalia en cinq endroits différents.

Ce qui a changé, c’est qu’on a augmenté le nombre de parutions annuelles, passant de six ou huit titres par an à quatorze. Forcément, il y a des moments où ça coince financièrement et où les caisses sont vides (voire franchement dans le rouge comme ces temps-ci), mais c’est conjoncturel. Ce qui a changé aussi, c’est qu’on nous propose des manuscrits qui sont de plus en plus intéressants et qu’on a du mal à répondre négativement lorsque le texte est bon et porteur d’un souffle émancipateur.

Si l’on élargit un peu le spectre, l’édition critique ne va pas bien. On ne compte plus les éditeurs militants qui se résignent à imprimer en Bulgarie ou en Lituanie pour sauver quelques centaines d’euros, sans même se soucier des conditions de travail ni des salaires dérisoires.

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Vous avez récemment publié quelques « pavés » ambitieux, comme la traduction du livre de Robert Tombs sur la Commune de Paris ou l’ouvrage de Daniel Guérin, Fascisme et grand capital. Une maison d’édition telle que Libertalia peut-elle survivre en publiant ce type de textes ? Comment conciliez-vous votre manque de « moyens » et cette ambition ?

Dans les publications de l’année passée, tu oublies l’énorme Trop jeunes pour mourir, de Guillaume Davranche, coédité avec nos copains de L’Insomniaque. 1 200 000 signes ! Pour financer ce livre inédit, nous avons eu recours à une souscription qui a bien fonctionné.

Ce qui guide nos choix de publication, c’est l’envie et non le profit. Nous tenions impérativement à rééditer Fascisme et grand capital, parce que c’est un livre essentiel. La publication de Paris, bivouac des révolutions, de l’historien britannique Robert Tombs, était également un pari audacieux. C’est un texte résolument moderne qui renouvelle l’épistémologie de la Commune !

D’une façon générale, tous les livres de la collection d’histoire « Ceux d’en bas » sont périlleux d’un point de vue financier. Pour certains, on anticipe même les pertes : que Tenir la rue (sur les groupes d’autodéfense socialistes des années 1930) perde de l’argent n’est pas un problème. Ce qui importe, c’est de rendre disponible une pareille étude.

Des livres fous, on en a plein nos cartons, parmi lesquels la réédition des Fils de la nuit, cet exceptionnel livre sur la Révolution espagnole, publié initialement par L’Insomniaque en 2006. Ou encore Le Monde à l’envers, de Christopher Hill, sur les radicaux anglais du XVIIe siècle, paru en France en 19771. Les « grands » éditeurs n’en veulent plus, parce que ce type de livre se vend lentement et ne rentre que rarement dans les frais.
Pour être honnête, je dois néanmoins concéder que nous avons infléchi notre ligne par rapport aux aides publiques. Nous avons perçu deux aides du CNL en 2014, ce qui nous a permis de rémunérer dignement le travail de traduction.

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Dans un mail récent, tu me disais à propos de cet entretien de 2012 : Aujourd’hui, je dirais peut-être moins de conneries sur l’édition critique et sa traversée du XXe siècle. Qu’est-ce que tu modifierais ?

Quand je relis l’entretien publié il y a deux ans, je me trouve un peu péremptoire lorsque j’évacue en dix lignes toute l’histoire de l’édition critique française. Parmi les projets de future collection chez Libertalia, j’en imagine une dédiée aux métiers du livre et à l’édition critique. On y évoquerait les grands ancêtres : la Librairie du travail de Marcel Hasfeld et les éditions Spartacus de René Lefeuvre, mais également la place des minoritaires révolutionnaires chez les correcteurs, ou encore l’importance de certaines imprimeries dans la propagation de la geste subversive.

Que penses-tu de l’état du milieu libertaire ? En ce moment, il ne se distingue pas spécialement par son dynamisme...

Nous vivons un changement de civilisation. La presse écrite n’en finit plus d’agoniser, le livre-papier disparaît progressivement au profit du numérique et les formes partidaires classiques radicales ou réformistes sont désertées. Ce qui faisait sens il y a encore vingt ans paraît protohistorique. À l’heure actuelle, les organisations libertaires semblent en panne, mais les résistances locales n’ont pas cessé. Il faudrait se retrousser les manches et tout repenser, la tâche est colossale. J’aimerais que Libertalia, à un niveau infinitésimal, y contribue. En dépit de toutes ses limites, c’est le sens d’un ouvrage comme Crack Capitalism, de John Holloway.
Tu te rends compte de la chance que nous avons ? Nous avons connu le monde ancien et nous connaîtrons celui de demain ! Haut les cœurs !

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Programme de la journée de soutien du 10 janvier

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L’entretien publié sur Article11 fin 2012

Le nom claque aux oreilles comme un drapeau pirate, une promesse d’aventures, de rhum douteux et d’embruns sauvages. Libertalia. En tendant l’oreille vers Mamie Wikipédia, on discerne encore l’écho d’utopies lointaines et du fracas des canons : la colonie de pirates ainsi nommée aurait existé pendant environ 25 ans à la fin du XVIIe siècle, à Madagascar, sous l’impulsion (notamment) d’un certain Olivier Misson. Ce même Misson que le capitaine Charles Johnson - Daniel Defoe – évoquait ainsi dans son Histoire générale des plus fameux pirate :

Misson prit la parole devant tous. « Notre cause est une cause noble, courageuse, juste et limpide : c’est la cause de la liberté. Je vous conseille comme emblème un drapeau blanc portant le mot « Liberté », ou si vous la préférez, cette devise : « Pour Dieu et la liberté ». Ce drapeau sera l’emblème de notre infaillible résolution. Les hommes qui sauront prêter une oreille attentive aux cris de : « Liberté, liberté, liberté » en seront les citoyens d’honneur. »

Yep, un speech qui a une sacrée gueule. Et qui colle parfaitement à l’état d’esprit de la remuante maison d’édition Libertalia. Cette dernière a hissé le drapeau noir2 en librairie en 2007 et vogue depuis au gré de ses envies (littéraires – de Jack London à Thierry Pelletier) et de ses uppercuts (politiques – de Ricardo Flores Magon à Sébastien Fontenelle). Sur leur site, les tenanciers de Libertalia expliquent ainsi leur filiation avec la colonie pirate du même nom :

« Éphémère, mythique, née de l’imaginaire fertile de Daniel Defoe, l’utopie pirate n’a probablement jamais existé. Pourtant, à l’heure de l’argent-roi, du sécuritaire triomphant, du libéralisme et des égoïsmes généralisés, certains refusent encore de se soumettre à la « fin de l’histoire », à l’injustice confondante, au cercle vicieux de la modération et de la résignation. Parce qu’aujourd’hui plus qu’hier, « ceux qui vivent sont ceux qui luttent », les éditions Libertalia se donnent pour objectif d’armer les esprits et de les préparer à des lendemains solidaires et libertaires. Tremblez puissants, nous ne ferons pas de quartier ! »

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C’est ainsi que se conduisent les abordages : avec résolution, au son du rock et du canon, alors que le rhum coule à flots. Musique, armes et carburant - ingrédients précieux, mais qui ne suffisent à garantir le succès de l’entreprise. Parfois, le vent tourne ou mollit, l’ennemi se révèle plus nombreux et mieux armé que prévu, les choses ne se passent pas comme elles devraient. Et vlan : il faut serrer les dents, renflouer les caisses, et encore mordre et tenir3.

Il n’est guère de jours fastes pour les maisons d’édition indépendantes ; il y a, par contre, des périodes plus ou moins faciles. L’actuelle voit un certain nombre d’éditeurs critiques souffrir un brin, et courber le dos en attendant des jours meilleurs. Ainsi de Libertalia : si l’existence de la maison n’est pas menacée, sa trésorerie n’est pas au mieux de sa forme. Nicolas Norrito, fondateur et pilier de la structure, revient ici sur l’existence de celle-ci et sur les sombres nuages qui planent à l’horizon.

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Dans un récent entretien, les camarades de Quilombo estimaient que le regain de vitalité de l’édition indépendante et militante, amorcé dans les années 2000 et dont vous avez plus ou moins fait partie, touchait à sa fin. Il y a un reflux ? À quoi tient-il ?

« En préalable, revenons brièvement à la généalogie de l’édition critique. Les funestes années 1980 (fric, frime, résignation et reniements) ont été marquées par la disparition des plus anciens éditeurs engagés. François Maspero a cédé son fonds en 1982 ; Champ libre et Gérard Lebovici ont été liquidés en 1984. Le renouveau de l’édition irrévérencieuse, au début des années 1990, se produit avec l’Encyclopédie des nuisances (prolongement de la revue du même nom), les éditions l’Insomniaque (issues du journal Mordicus) et la petite troupe de L’Esprit frappeur (Dagorno). Personnellement, je tiens en haute estime les animateurs de l’Insomniaque, je leur dois une grande partie de mon imaginaire politique. Force est de constater que pour ces deux dernières structures, très visibles dans la période qui suivit le mouvement social de novembre-décembre 1995, l’argent n’était pas un problème. En cas de bouillon éditorial, diverses filières (dont le Minitel rose) permettaient de poursuivre l’activité.

En 1998 apparaissent deux structures éditoriales appelées à compter au cours des années 2000 : Agone (issue de la revue du même nom) et La Fabrique (qui doit tout à la personnalité de son fondateur). Vont ensuite se créer les éditions Amsterdam et Les Prairies ordinaires qui occupent un champ délaissé par les maisons d’édition commerciales, celui de la traduction des pensées critiques anglo-saxonnes. Puis L’Échappée, Le Passager clandestin et Libertalia. Enfin, depuis 2008, d’autres maisons d’édition critiques ont vu le jour comme Entremonde et La Lenteur. Certaines ont disparu (L’Altiplano) ou ont perdu en visibilité.

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Si reflux il y a, il me semble qu’il tient d’abord et avant tout à la période. Pour une certaine partie des lecteurs, des libraires, et plus particulièrement des journalistes, nous sommes déjà une « vieillerie  ». Les années de l’anti-Sarkozy furent fastes (qu’on se souvienne du succès du livre de Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, publié chez Lignes ; du Président des riches, paru chez Zones/La Découverte ; ou encore de L’Enjeu des retraites, de Bernard Friot, éditions La Dispute). Mais depuis plusieurs mois, les éditeurs critiques accusent une baisse de 30 % de leur chiffre d’affaires en librairie. À l’heure du « changement c’est maintenant », nos ouvrages paraissent moins « tendance  ». Les temps sont durs mais qu’attendre d’un système qui envoie l’armée à Notre-Dame-des-Landes et dont le premier flic est l’ami d’Alain Bauer ? Repensons nos modes d’intervention et serrons-nous les coudes. »

En lien avec cette vitalité des années 2000, Raphaël des éditions Agone s’interrogeait : « [...] On peut aussi se demander si un certain nombre d’entre nous ne se replient pas sur l’édition dans un contexte de reflux du militantisme. » Qu’est-ce que tu en penses ?

« Je ne partage pas ce constat. D’abord, que représentons-nous numériquement ? Nous sommes quelques dizaines, tout au plus deux centaines, à œuvrer dans l’édition critique et dans la presse indépendante. C’est sans commune mesure avec les réalités militantes d’aujourd’hui. Je ne pense pas que les mobilisations soient en reflux. Si on note une certaine désaffection des organisations traditionnelles, les fronts de lutte n’en sont pas abandonnés pour autant. Il existe des milliers de collectifs qui bataillent à la base afin d’inverser les choses ici et maintenant.

On peut relever que le mouvement libertaire fait preuve d’une grande vitalité éditoriale (nombreuses microstructures d’édition, multiplicité des salons et des rencontres, etc.). Ne devrait-on pas plutôt s’en réjouir ? »

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Quelle est la filiation avec Barricata  ? La revue a permis à la maison d’édition de voir le jour ?

« Barricata est un fanzine qui a existé de 1999 à 2010, nous avons publié 21 numéros. Il s’agissait d’une publication orientée vers les contre-cultures urbaines (punk rock, rap, culture redskin, graphisme, littérature noire) et les alternatives politiques (anarcho-syndicalisme, mouvance antifasciste radicale). Le fanzine, autodiffusé à 2 000 exemplaires, pouvait compter sur la participation d’une vingtaine de rédacteurs, dessinateurs et photographes. J’en étais l’un des piliers. Il est vrai qu’il y a une filiation : l’un de nos derniers titres, Libertalia, une utopie pirate, a été illustré par Tôma Sickart, que nous avons rencontré à l’époque du fanzine ; l’un des prochains, La Commune n’est pas morte ! (sur les usages politiques de l’insurrection, de 1871 à nos jours) a été rédigé par Éric Fournier, dit « Professeur Détruit » dans les colonnes de Barricata. Enfin, Bruno, aka Nono rude doodle hooligan, le graphiste et webmaster de Libertalia, est l’ancien chanteur du groupe toulousain Bolchoï. C’était également un des illustrateurs de Barricata . Je pourrais ajouter que c’est Fred Alpi, l’ami qui m’a donné envie de jouer de la basse et de faire de la scène pendant quelques années, qui a traduit les ouvrages de Marcus Rediker, et que Yann Levy – ancien photographe puis maquettiste du fanzine –, l’un de mes plus proches compagnons, a publié un bel ouvrage de photos chez nous : Marge(s).

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De Barricata, de l’aventure du fanzinat, je retiens la volonté de tout mettre en œuvre par nous-mêmes (le fameux Do It Yourself) sans quémander des subventions auprès des collectivités territoriales (« Mords la main qui te tend un quignon de pain », écrivait Ricardo Flores Magon). En pratique, cela signifie que lorsque nous sommes en difficulté de trésorerie, comme ces temps-ci, je fais appel aux vieux copains pour une journée de solidarité qui s’articule généralement autour de débats et de concerts. La fête et la lutte, toujours. »

Pourquoi se placer sous le patronage de l’utopie pirate ? Il y a un certain romantisme de la lutte chez Libertalia, non ?

« Dans Zéro de conduite (1933) de Jean Vigo, les mômes se révoltent contre leur école-caserne et arborent un Jolly Roger portant l’inscription « Vivre libre ou mourir ». Cette même devise a été chantée par les Bérurier noir, l’un de nos groupes culte. Alors oui, sans hésitation, il y a un certain romantisme de la lutte chez Libertalia. La piraterie sociale est également l’ancêtre de certaines formes de socialisme utopique dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître. »

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Le premier bouquin que vous avez publié est Le Mexicain, de London. Pourquoi ce choix ?

« J’ai envie de répondre : par romantisme, certainement. Parce qu’un auteur qui a écrit ceci ne saurait nous laisser indifférent : « J’aimerais mieux être un superbe météore, chacun de mes atomes irradiant d’un magnifique éclat, plutôt qu’une planète endormie. » Parce qu’il y a quelque chose de fort chez ce petit Mexicain qui met les gants et monte sur le ring pour financer les fusils qui permettront de jeter à terre la dictature. Et enfin parce qu’on aime la boxe, le « noble art ». Nous avons d’ailleurs réédité une autre nouvelle naturaliste de Jack London sur le monde pugilistique, aussi foudroyante qu’un crochet au foie : Un steak (A piece of steak, 1909). »

Y a t-il eu une inflexion dans votre politique éditoriale au fil des ans ? On a un peu l’impression que le pan « littéraire » s’est progressivement effrité au profit de bouquins de pure critique sociale – c’est le cas ?

« La ligne éditoriale se construit au gré des envies, des rencontres, et parfois des urgences politiques. D’un point de vue théorique, Libertalia s’est ouvert aux autres pensées, en particulier au marxisme critique/hétérodoxe avec la publication d’un titre comme Crack Capitalism, de John Holloway. Le pan littéraire a toujours été présent, mais nous avons davantage de difficultés à dénicher de bons textes, a fortiori parce qu’il existe d’excellentes maisons spécialisées dans la littérature (je pense par exemple à Attila). En mars 2013, nous publierons une fiction de Gérard Mordillat (Yorick), puis en mai, Thierry Pelletier, aka Cochran, reviendra sur le devant de la scène avec un recueil de nouvelles (Les Rois du rock). Et nous éditerons à l’automne Les Cueilleurs de coton, le premier roman de B. Traven, enfin traduit de l’allemand. »

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Sur votre site, vous incitez les lecteurs à la vente directe, sans passer par les librairies. Est-ce le constat d’un réseau de diffusion qui fonctionne mal ?

« Libertalia publie parfois des livres qui n’ont absolument aucun destin en librairie puisqu’il s’agit de textes trop spécialisés, au public restreint (300 à 500 personnes). Face à un tel cas de figure, il existe trois réponses : ne pas publier l’ouvrage car il est considéré comme « invendable » et ne pourra atteindre le point d’équilibre ; solliciter le Centre national du Livre et les collectivités locales pour obtenir des aides tout en vendant le le bouquin à un prix prohibitif ; s’appuyer sur un réseau de lecteurs qui optent conjoncturellement pour la vente directe (site Internet ou salons) et maintenir un prix de vente le plus bas possible. C’est notre choix, et il ne s’oppose en rien aux libraires. »

Raphaël d’Agone expliquait également que « Sans les vrais libraires, qui prennent nos livres parce qu’ils ont un sens pour eux, et non dans le seul but de maximiser leurs bénéfices, nous aurions coulé depuis longtemps.  » C’est pareil pour vous ?

« Non, et pour deux raisons. Libertalia a longtemps travaillé avec un tout petit diffuseur. Nos livres étaient placés dans une centaine de librairies. Les « libraires-camarades » se limitaient à une trentaine, tout au plus. Notre visibilité a été multipliée par quatre avec le passage chez Harmonia Mundi Livres.
Nous avons donc bâti la maison d’édition sur un autre modèle, difficilement supportable dans le long terme : huit à dix livres par an, pas plus. Et pas de salariés. N’étant pas rentiers, cela sous-entend qu’on doit travailler pour payer le loyer… Or la maison d’édition exige déjà une activité à temps plein. »

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Que représente pour vous la disparition de Court-Circuit ? Ajouté à celui de Co-errances, y voyez-vous le signe que tout réseau de diffusion alternatif et militant est voué à l’échec ?

« Un déchirement ! Mais peut-être faut-il d’abord relater ce que fut cette aventure…
Court-Circuit est né en 2005 à l’initiative de trois éditeurs se retrouvant sans diffuseur à la suite de la faillite de Vilo. L’Insomniaque, Les Nuits rouges et Nautilus ont décidé d’unir leurs forces et de s’appuyer sur la logistique de Vertige Graphic pour constituer une nouvelle structure de diffusion et de distribution ouverte aux littératures critiques. Rapidement, le groupe s’est étoffé jusqu’à rassembler une trentaine d’éditeurs, parmi lesquels Le Chien rouge/CQFD  ; les Éditions libertaires ; l’Échappée ; La Ville brûle ; CP Prod (Pierre Carles) ; les revues Z, Réfractions, Offensive, N’Autre École, etc. Pendant quelques années, les deux locaux (entrepôt-loft à Montreuil, bureaux rue Saint-Sébastien dans le XIe arrondissement) ont constitué de véritables ruches et foyers de sédition. On y parlait, des nuits durant, de philosophie politique, de réappropriation des richesses, de bande dessinée, de luttes autonomes, de guérillas et de rock’n’roll, tout en buvant de bonnes bouteilles et en mangeant bien, le patron vénitien ayant du savoir-vivre. Nous devons beaucoup à Court-Circuit, on y a appris le métier sans perdre notre insolence. D’un point de vue personnel, j’y ai rencontré Charlotte, ma partenaire d’édition, la mère de notre fils.

Le souci majeur, c’était les délais de paiement, et les mises en place toujours trop faibles à notre goût. Mais comme nous ne vivons pas de l’édition, on s’en accommodait. Et puis l’entre-soi, le bastion pirate au cœur du monde des requins de l’édition, ça nous seyait bien. Hélas, le bateau a progressivement pris l’eau, la structure vivait largement au-dessus de ses moyens et les quelques best-sellers de Vertige Graphic (notamment Une histoire populaire de l’Empire américain) n’ont suffi qu’à retarder l’échéance. En 2011, Giusti, le patron, a délégué la distribution à Makassar et a abandonné l’entrepôt montreuillois, c’était mauvais signe. En février 2012, il nous a indiqué qu’il souhaitait passer la main.
Avec une petite équipe, dont David, le premier représentant, nous nous sommes alors pris à rêver : nous allions monter une structure s’appuyant sur l’expérience et l’antériorité de Court-Circuit tout en tentant de rationaliser les dépenses : on aurait un bureau faisant office de point de vente et de salle d’exposition ; on vivrait chichement, mais en faisant ce qu’on aime : des livres et de l’agit-prop. Après quelques semaines à éplucher la compta, il fallut bien se rendre à l’évidence : nous n’arriverions pas à financer les salaires, les tournées des représentants et la location des bureaux avec de si minces rentrées d’argent. Nous avons donc jeté l’éponge et frappé à la porte d’Harmonia Mundi, qui nous a accueillis. Court-Circuit a fait faillite en juin 2012 ; nous y avons laissé des plumes (les ventes de janvier à juin 2012) et une partie de notre passé.

David poursuit l’expérience puisqu’il a remonté une structure, Hobo Diffusion, avec la quasi-totalité des éditeurs précédemment diffusés par Court-Circuit. Sans bureau, sans salaire, il arpente presque seul les librairies de France et de Belgique. Si je lui souhaite sincèrement de réussir, je ne pense plus aujourd’hui qu’une structure de diffusion alternative soit viable : trop souvent les éditeurs annoncent des titres qui ne paraissent jamais ; ou livrent en retard des textes insuffisamment corrigés. En dépit de véritables perles (voir en particulier les dernières publications de l’Insomniaque sur les IWW et sur les luddites), la diffusion alternative se heurte au manque de professionnalisme des éditeurs, à l’absence de moyens financiers, et au fait qu’une grande partie des libraires ne jouent pas le jeu, nous considérant comme de joyeux trublions. Dès qu’un éditeur grandit, il part vers d’autres cieux. Il jouit alors de davantage d’aisance pour financer des projets ambitieux (traductions, livres longs, auteurs renommés). Dans notre cas, nous aurons attendu la faillite pour partir. »



1 Dans la collection « Critique de la politique » de Miguel Abensour, chez Payot.

2 Et rouge, proximité avec la CNT oblige

3 Copyright Sébastien Fontenelle


COMMENTAIRES

 


  • samedi 10 janvier 2015 à 17h08, par wuwei

    Si comme moi on achète déjà leurs livres, mais qu’on n’est pas Parisien qu’est ce qu’on peut faire pour les aider à part une manif on est « Tous Libertalia » ?

    • dimanche 11 janvier 2015 à 22h33, par Nicolas.

      Lire nos livres, c’est déjà nous aider !



  • samedi 10 janvier 2015 à 19h20, par passant tout ébaubi

    Pour ce que cela vaut et même si ça n’apporte rien au débat je tenais à dire que, pour mon humble opinion, les quelques livres de Libertalia lus récemment ont été parmi les plus intéressants : les éditocrates de Fontenelle, le fascisme et le grand capital de Guérin, celui de Marighella (à libertalia aussi je crois) et les derniers numéros de Barricata (qui sont cités là) sont des excellentes lectures avec des livres-et des revues- très bien faits.
    La meilleure des chances à eux.



  • dimanche 11 janvier 2015 à 00h43, par José

    « La publication de Paris, bivouac des révolutions, de l’historien britannique Robert Tombs, était également un pari audacieux. C’est un texte résolument moderne qui renouvelle l’épistémologie de la Commune ! » Eh bien, non ! Ce livre est une nullité qui nous explique à longueur de pages que la Commune n’a, en aucun point, été révolutionnaire. Voilà bien l’ouvrage qui ne nous fait rien comprendre à la Commune et encore moins aux Communards. Nous rappellerons donc cette parole d’Édouard Roullier (savetier, proudhonien, membre de l’A.I.T.), délégué à l’Instruction publique en 1871 : « L’autonomie ! Ça vient du grec, à ce qu’ils disent, les bacheliers !… Ils savent d’où ça vient, mais ils ne savent pas où ça mène ! » (Jules Vallès, L’Insurgé.) Et de même pour ce pitoyable historien britannique qui sait peut-être d’où vient la Commune mais qui ne sait pas où ça mène.

    • dimanche 11 janvier 2015 à 22h50, par Nicolas.

      Il faut avoir bien mal lu cet ouvrage pour considérer qu’il ne dit rien de la Commune et des communards.
      Tombs (comme Marx) considère que l’œuvre entamée fut considérable mais qu’elle n’a pas pu être menée à bien, parce qu’il fallait se préoccuper de l’essentiel : la logistique (nourriture, habitat, travail...).
      Il restitue, même si c’est dur à admettre, la dimension patriotique du printemps 1871.
      Il montre que cette révolution n’a concerné que quelques dizaines de milliers de Parisiens, qu’il y avait donc beaucoup d’attentistes, et de suiveurs (intéressés par la solde de la Garde nationale).
      Par là, il s’intéresse principalement à la vie quotidienne des communards...

      Je pense que notre prochain titre sur ce thème ne vous plaira pas non plus : Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris, d’Andrieu. Il y est encore question de la Commune sans mythe et sans messianisme.

      Quels ouvrages conseilleriez-vous ?

      Cordialement.

      • mardi 13 janvier 2015 à 10h52, par José

        On voit que vous aimez l’eau tiède !
        Robert Tombs, aussi et même plus, puisque dans son ouvrage sur la Commune, il considère (à propos de l’haussmanisation de Paris) que Napoléon III « était un visionnaire » (p. 54) .

        Je vous conseille la lecture d’un texte datant du 18 mars 1962 qui condense en 14 thèses la poésie de la Commune.
        infokiosques.net/lire.php ?id_article=15

        Cordialement

        • mardi 13 janvier 2015 à 15h13, par Nicolas Norrito

          Bonjour,

          Le lien ne fonctionne pas.
          Et si tout ce que vous avez à m’opposer en termes de références bibliographiques se résume à une production de 1962, mieux vaut en rester là.

          Bien cordialement.
          N. N.

          • mardi 13 janvier 2015 à 15h59, par José

            Le lien fonctionne très bien mais pour cela il faut savoir se servir d’un ordinateur… au lieu de rechercher par le moteur de recherche, recopiez donc ce lien en haut, à la place de l’adresse de ce site et vous y accéderez.
            Quant à penser comme vous que plus c’est récent, meilleur ce serait, je m’en garderai bien : en 1962, ne vous en déplaise, il y avait des gens plus intelligents que bien d’autres aujourd’hui.
            Cordialement

            • mardi 13 janvier 2015 à 20h43, par galafe

              Le lien fonctionne très bien.... quand on supprime l’espace en trop ;-) voici le lien corrigé :
              infokiosques.net/lire.php ?id_article=15

              Le bivouac ? un très bon bouquin sur la commune... sans messianisme en effet

              • mardi 13 janvier 2015 à 20h45, par galafe

                ah ben non l’espace a été automatiquement ajouté on dirait (juste avant le ?)

                Je retente.

                infokiosques.net/lire.php ?id_article=15

            • mardi 13 janvier 2015 à 22h37, par Youps

              Oui en 1962 il y avait des gens particulièrement intelligents, souvent plus éclairés parce que plus radicaux et généralement ils écrivaient bien mieux....

              • mercredi 14 janvier 2015 à 11h52, par Willie

                Ces thèses Sur la Commune de Guy Debord, Attila Kotányi et Raoul Vaneigem sont effectivement plus pertinentes et stimulantes que le baquet d’eau tiède du professeur Tombs !

                • mercredi 14 janvier 2015 à 16h51, par Scarfanti

                  Je n’ai pas lu Tombs mais je n’ai rien vu d’aussi convaincant que ces thèses de Debord, Kotanyi et Vaneigem sur le sujet

                  • mercredi 14 janvier 2015 à 21h27, par Nicolas Norrito

                    Vous semblez tous très convaincus par la pertinence des thèses des situationnistes sur la Commune. Je ne dis pas qu’elles ne sont pas poétiques ni même séduisantes.
                    Néanmoins, si notre connaissance de la Commune devait se limiter à si peu, nous n’en saurions rien.

                    Je vous parle d’histoire, pas d’un manifeste !

                    Si je ne dis pas trop d’âneries, il me semble que les situationnistes ont rédigé une série de thèses sur la Commune en guise d’antisèche pour Henri Lefebvre, auteur de La Proclamation de la Commune, chez Gallimard en 1965. Dans les remerciements du livre, on peut d’ailleurs lire la mention suivante : « Mme Michèle Bernstein et M. Guy Debud » (sic !)

                    Il y a aujourd’hui un groupe d’historiens et historiennes qui travaillent sur une relecture progressiste et déstalinisée de la Commune : Eric Fournier, Quentin Deluermoz, Masai Meijiaz, Laure Godineau... Tous partent des travaux fondateurs de Jacques Rougerie et de Robert Tombs, pour les dépasser.

                    Il y a évidemment bien d’autres textes et auteurs intéressants, je ne demande qu’à les lire, à les découvrir. Mais pour m’y retrouver, souffrez que je vous demande des orientations bibliographiques plus conséquentes que cette mince série de thèses.

                    • mercredi 14 janvier 2015 à 23h13, par Willie

                      Vous voulez de la bibliographie, en voilà : consultez donc l’ouvrage de Robert Le Quillec Bibliographie critique de la Commune de Paris 1871 (nouvelle édition parue en 2006 à la Boutique de l’Histoire) qui comporte 650 pages et 4828 entrées… cela pourra occuper utilement vos longues soirées d’hiver.



  • dimanche 11 janvier 2015 à 18h30, par B

    si vous êtes comme ça, eh bien, vous téléphonez



  • dimanche 15 février 2015 à 16h12, par Latonya

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  • mardi 17 février 2015 à 11h51, par Valeria

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  • mardi 17 mars 2015 à 19h18, par Michel (Editions de l’éclat)

    Désolé de venir après la fête et longue vie à Libertalia en espérant que la soirée a été bonne et que les caisses ont été renflouées...
    je voudrais quand même réagir, me sentant (un peu) visé (mais pas-que-moi) par la phrase assassine :
    « « On ne compte plus les éditeurs militants qui se résignent à imprimer en Bulgarie ou en Lituanie pour sauver quelques centaines d’euros, sans même se soucier des conditions de travail ni des salaires dérisoires. » »
    C’est vrai que L’éclat n’est pas forcément un éditeur militant (honte à lui !-), mais c’est vrai que depuis deux ans on imprime en Bulgarie, après avoir imprimer 28 ans en France et avoir eu affaire finalement à quelques marlous de l’imprimerie française (il y en a aussi...).
    La question des salaires dérisoires se pose effectivement si t’est payé 500 euros par mois et si la baguette te coûte 1,10 euros. Ce qui n’est pas le cas de la Bulgarie ou de la Lituanie où, certes, les salaires sont bas, mais à hauteur du coût de la vie et tu payes ta baguette 0,20cts - et on se demande même si le ratio n’est pas en faveur de la Bulgarie et de la Lituanie, par rapport à la France où payer une baguette plus de 7 francs (pour les anciens) ça fait cher du sandouiche !
    Quant aux conditions de travail, il ne fait pas de doute que dans tous les cas « travailler fatigue », mais je ne suis pas prêt à mettre ma tête à couper pour dire que les conditions de travail des ouvriers français sont tellement meilleures que celles des ouvriers bulgares ou lituaniens. Je me demande même si une certaine solidarité n’est pas plus présente ailleurs que dans notre beau pays du tirez-dans-les-pattes dont mon dernier imprimeur français m’avait donné un bel exemple...
    En fait la question qui est soulevée par Libertalia avec cette « dénonciation » des éditeurs militants qui impriment en Bulgarie ou autre, c’est : « faut-il imprimer français ? faut-il soutenir l’industrie française (au moment où elle va mal) ? » Sans doute, oui, la question se pose, même si ça n’est pas forcément l’esprit de Libertalia d’arborer des polos rayés bleu et blanc et de prôner le label N(ormes)-F(rançaise).
    Je préfère la poser autrement. Dès lors que des pays d’Europe sont entrés dans une structure politique commune, ne vaut-il pas mieux enrichir la Bulgarie et appauvrir la France pour parvenir à un équilibre des économies ?« Ne se pourrait-il pas qu’en appauvrissant l’économie française nous puissions favoriser la solidarité avec l’autre ? D’autant qu’il ne fait pas de doute non plus qu’en imprimant en Bulgarie la question pour ces éditeurs militants que critique Libertalia n’est pas tant de s’enrichir aux dépens des »masses" bulgares, mais de permettre de vivre d’un travail éditorial quand on ne n’exerce pas d’autres activités salariée (ce qui n’est pas le cas de tous les éditeurs militants). Je pose la question avec évidemment une fausse naïveté, mais je ne suis pas sûr que ce ne soit pas une bonne manière d’envisager le problème.
    A part ça, on souhaite à tous plein de bons livres, bien imprimés chez des bons zigues à qui on demande pas leur passeport.
    Par contre si quelqu’un connaît une adresse d’imprimeur en Corée du Nord, je suis preneur...

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