ARTICLE11
 
 

jeudi 17 septembre 2009

La France-des-Cavernes

posté à 15h36, par Ubifaciunt
4 commentaires

La Grande Vadrouille (Vol 2.)
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Il y tenait. Parti à Athènes goûter un repos bien mérité, prendre le soleil et saluer les camarades grecs, Ubi angoissait presque de ne rien publier ici l’espace d’un mois. Et mes lecteurs, se désolait-il, et mes lecteurs ? Pour vous faire patienter, A11 - au mépris de toutes ses règles éditoriales - avait promis de republier un billet paru sur son ancien blog. Le texte, très beau, le mérite.

Parce que tu aimes comprendre, lecteur, je ne doute guère que tu ne manqueras pas d’aller lire, avant de te plonger en ce billet,le premier épisode de la Grande Vadrouille, publié il y a trois mois.

Mais si tu es paresseux, on a pensé à toi. En résumé, l’ami Ubi, éducateur de profession, emmène un jeune de banlieue à capuche une semaine à la campagne. Le dit jeune, âgé de 20 ans, est en proie à une sérieuse remise en questions des nombreuses démarches qu’il a pu accomplir en vue de sa réinsertion. Rappelons qu’il a passé un an au cachot et risque quatorze mois de plus s’il ne se conforme pas aux obligations déterminées par la Juge d’application des peines.

Précision : Pour faciliter la compréhension, tous les fragments de discours du dit jeune sont en italiques.

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« - On est quand même mieux ici qu’en taule, non ?

- Ouais, grave… Et disons que c’est pas les mêmes barreaux… Au fait tu savais pour la prison de Nanterre ?

- De quoi ?

- Qu’elle est gérée par une boîte privée.

- Ouaip’, je savais, c’est la première en France, partenariat public-privé…

- Et ben, tu sais, c’est la seule en France où y a une grille devant les barreaux, c’ qu’est interdit normalement. Et en fait, la boîte qui gère la prison, elle préfère payer l’amende pour la grille devant les barreaux que de payer le nettoyage des trucs que les détenus balancent par la fenêtre, ça lui revient moins cher… »

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JOUR 1 :

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Il arrive à pile poil 11 h 30, l’heure du rencard, gare de l’Est avec deux de ses potes qui l’ont accompagné en bagnole. Au bout de dix minutes, un des potes dit qu’il « va faire le tour ». Il revient cinq minutes plus tard. Le train part dans une demi-heure. Au bout de dix minutes, il dit qu’il va « refaire le tour ». Je lui demande ce qu’il glande… : « Ben en fait, ça fait trois fois que je fais le tour pour rentrer dans le parking, passkeuh c’est gratuit seulement un quart d’heure, alors, je sors et je rerentre, quoi, et vu qu’on est là depuis 11 heures, c’est mon quatrième tour… » Je me marre et lui propose, pour le parking, cinq euros qu’il refuse. Magie incompréhensible du jeune de banlieue.

Herr Direktor arrive à 12 h 10 nous saluer, soit trois minutes avant le départ du train.

Arrivée à la baraque vers 17 heures. Joie de l’hiver sur le plateau de Langres, (15 jours consécutifs à - 10°C) trois canalisations explosent quand on ouvre l’eau. Rencard pris avec le plombier demain à 7 h 30, avant sa journée de boulot. On décide d’aller faire la virée découverte à vélo après avoir tout épongé. A cinq bornes de la barque, un pneu crève et la chambre à air en profite pour sortir de sa jante. Retour à pied, on passe par le lac.

A la maison, une mirabelle home-made de 15 ans d’âge pour se remettre de nos émotions. Il goûte. Le visage se tend, il avale, le souffle hoquète. « Ouaouh, c’est quoi ce truc de ouf, putain les mecs de la cité ils font les malins avec leur whisky, mais là putain… ». Du coup, on taille au verger, que je lui présente les mirabelliers et les premiers animaux du bled. Froid dehors et oublié mon pull à Montreuil. « Tu veux que je te prête une capuche ? » en me tendant un sweat noir.

Retour at home, en faisant à bouffer, il déniche une vieille K7 de Vivaldi à mettre dans le poste radio. On joue aux cartes, il parle de shit, de taule, de sa famille.

Pas d’eau et aller pisser dans la nuit du village. Deux heures du mat’, toutes lumières éteintes, pas de lune, on franchit la porte d’entrée, et la nuit, rien que la nuit noire éclairée aux étoiles. Il souffle violemment. « Ouaouhhh, j’ai cru en ouvrant la porte qu’on allait tomber dans le gouffre du néant. »

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JOUR 2 :

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Réveil, plombier, café dehors sous le grand beau temps.

On monte au restau près du lac pour bouffer. Salade au Langres chaud, on fait dans le typique.

« - Faudra que j’appelle mon directeur ce soir…

- Ah ouais, en vrai, tu l’aimes pas trop ton directeur, hein, il te saoule un peu non ?

- Tu rigoles ? Non, non, je l’admire. Vraiment. Il est intègre et juste.

- Ah ouais ?… C’est vrai que c’était sympa qu’il vienne nous dire bonjour avant de partir… Il était dans le coin ou bien ?

- Ben non, il est venu exprès.

- De Nanterre ??? Putain, à l’ancienne le gars… Et juste pour deux minutes pour nous dire bonjour…

- Ouaip’ et te rappeler que t’as pas intérêt à planter ton projet à l’issue de la semaine, mon cher… Parce que, l’air de rien, y a du monde qui compte sur toi.

- … »

Dessert. On s’abîme un peu dans la contemplation du lac, village et château d’eau au loin, sous le soleil. Silences.

« - C’est marrant, on dirait la France des livres d’histoire-géographie.

- Comment ça ?

- Ben tu sais, les vieilles photos des clochers, collines, tout ça…

- Hé hé, ouais… Remarque, ptêt que d’ici 100 ans, ça sera les photos des cités dans les bouquins d’histoire…

- Ouais, en fait, ce qui serait bien, c’est que ce soit le mélange des deux… »

On se prend un café, puis un deuxième.

« - T’as déjà voté, au fait ?

- Le 6 mai 2007, j’étais en gardav’. J’ai pas arrêté de dire au keuf que je voulais aller voter parce que c’est important tout ça…

- Et t’es allé voter ?

- Ben non, c’était juste pour qu’il me libère plus vite. De toute façon, regarde, là en France, il se passe rien, et je suis là ; et si ça pète, ben je suis là aussi… »

On marche quinze bornes pour aller chercher les courses. Sur la route du retour, il me demande « à quelle heure c’est normal de prendre un apéro ».

Un peu trop tôt quand on rentre. Du coup, il goûte en trempant des ersatz de Petit Écolier dans un bol de lait.

« - Tu sais, Ubi, on m’a déjà proposé du C-4 à ma sortie de prison. Un gars que je connais, pas un charlot qui se la joue. J’aurais pu accepter. 10 000 euros le kilo. Avec ça tu fais péter au moins cinq distributeurs automatiques, en sachant que y a environ 35 000 par distributeur quand ils viennent d’être remplis.

- Ouais enfin, ’scuse-moi mais un gars qui raconte ça en trempant son biscuit dans son bol de lait à l’heure du goûter, c’est limite ça casse le mythe. »

On éclate de rire.

Vivaldi a laissé la place à RFM. La bonne soupe rigolote. D’une oreille distraite, au cœur d’une discussion en faisant la bouffe, on capte qu’un gars chante qu’à la campagne, on joue à des jeux de société et qu’on mange du rustique. Eclats de rire. Nos voix reprennent au refrain, « à la campââââââgneuhhhh ».

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JOUR 3 :

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Monument aux morts du village entouré de quatre répliques d’obus de 75. Les nombreux de 14 sur sur la la première plaque, en dessous, le seul de 39, plus bas, le socle du monument. « L’espace vide, en bas,c’est pour la prochaine ? » Du coup, j’en profite pour lui raconter l’histoire de la smala.

La nuit tombe et les questions, et les remarques, et les idées un peu à la con, un peu essentielles, qui commencent à sortir…

« Hé, dis, Ubi, vazy, je fais le mort sur la route et tu fais une photo comme pour faire croire que y a un accident… »

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Retour à la maison. Il commence à se lâcher et ose fumer son premier joint devant moi. Et il parle, plus libéré, d’un coup. Du terrain qu’il gérait avec deux potes, des grandes descentes dans les cités voisines, du rôle des daronnes dans les immeubles, de maintenant et de ce qu’il veut pour la suite.

« - Donc, dans un sens, la prison, ça t’a servi ?

- Ah ouais, grave. Avant j’étais dans mon monde, taf de 10 heures à minuit dans la tour, je récoltais 12 000 par jour en voyant 400 personnes, les trois-quart des cas soc’, j’avais juste une nuit tous les quinze jours pour claquer un billet. »

Je prends une minute pour aller pisser et réfléchir dix secondes aux chiffres astronomiques. 12 000 euros à trois par jour, enlever le salaire des guetteurs de 13-15 ans, enlever le prix d’achat de la came, le transport, la caisse de secours pour les familles et les avocats.

I’m back, un peu planant quand même…

« En novembre 2005, ça a été tranquille à Nanterre. C’est pas qu’on voulait pas y aller mais on voulait montrer qu’on était plus intelligent que ceux du 77 et du 94. On a dit aux petits de pas cramer les écoles et les bagnoles. Juste s’attaquer à l’Etat et aux keufs. C’est pour ça que juste le Trésor Public il a cramé à Nanterre. Pour le reste, on partait à quatre ou cinq là où y avait des affrontements directs contre les keufs. »

Un temps, encore.

« - Mais ça a changé depuis que je suis sorti. Les gars ils ont vraiment changé…

- Comment ça, c’est eux qu’ont changé, ou ton regard sur eux qu’a évolué ?

- Ben les deux, évidemment… Eux qui se galèrent parce qu’ils savent pas tenir un terrain, moi parce que j’ai vu comment je voulais pas finir ; c’est bon, les risques, pas de sécurité et vivre du RMI, pas moyen pour une famille avec des gosses. Il me faut une vie, et ça passe par de l’argent, du vrai. J’ai compris comment ça marche maintenant. ASSEDIC, carte maladie, des papiers… Du vrai argent. »

Il embarque la Calaferte en montant se pieuter.

Je reprends une mirabelle.

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JOUR 4 :

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Nuit aux étoiles. Montée vers le verger. Carrefour de l’usine, toujours pas de lune, métaphysique à deux balles, on fait des vœux en matant les étoiles filantes. Retour à la maison. Je ne sais plus comment on en arrive à parler du 11 septembre. Je lui dis que bizarrement, notre amie la télé, si prompte à se satisfaire de la souffrance des victimes et des mères éplorées, n’a montré aucun cadavre. « Ben oui, c’est normal Ubi, les Américains ils veulent tout le temps voir des morts, mais pas les leurs. »

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JOUR 5 :

Trop fort, trop intime, trop secret, trop précieux, trop humain.

Et puisque c’est à la nuit que se disent les choses…

Rideau.

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JOUR 6 :

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On relit la version finale de la lettre pour la juge qui contient ses réflexions de la semaine et surtout ses envies pour la suite. « Je t’écris cette lettre à la lueur des balles traçantes », me dit-il en me tendant les feuilles de papier.

Deux heures d’attente à la gare, il nous commande d’autorité une bouteille d’aligoté et sort son bouquin.

Dans le TER et ses quatre heures pour Paris, il se met à chanter, du Renaud, d’abord, et me demande de l’accompagner sur sa chanson préférée. Puis le grand répertoire y passe sous l’œil étonné des autres passagers qui entendent Piaf, Brel, Souchon, Dutronc, Nougaro, Brassens et Trenet dans la bouche d’un lascar à capuche.

« La France des livres d’histoire-géographie » défile à la fenêtre du train et dans nos chansons. Ce qui serait bien, c’est que ce ne soit pas que nous qui…

Gare de l’Est, on aide une jeune maman à descendre ses bagages. Elle nous donne quelques brins de muguet qu’elle a cueillis au jardin de sa grand-mère.

On se quitte dans un sourire, une dernière vanne, peut-être pas, « les larmes que je suis près de verser ».

Je me tais.

Au loin, il s’engouffre dans la bouche de métro.


Les photos qui n’ont pas trouvé de place ailleurs :

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1 Ce billet est dédié à Macha Béranger, voix du silence et de la nuit.


COMMENTAIRES

 


  • jeudi 17 septembre 2009 à 18h22, par De Guello

    Ben,vous m’avez donné l’envie dans savoir plus !!

    J’ai des questions aussi :

    Un seul gars ?Qui a choisi la destination,la verdure ?J’ai compris que c’est le gamin qui paye ?Je pensais une terreur,il a l’air plutôt sympa.Il s’est rangé des bagnoles ?Il participe ou c’est du flan ?
    Une seule personne à cornaquer,c’est l’idéal ?Il va y avoir un 3e article ?
     × Bon courage.



  • jeudi 17 septembre 2009 à 19h58, par Lio

    P’tain, sans rire, se taper un roupillon sous un arbre, donner un peu d’herbe à un cheval (n’y voyez pas de double sens), mettre des coups de pieds dans les cailloux qui traînent sur le chemin, y grapiller quelques mûres, crapahuter sur les rochers à s’érafler le jean, choper son premier poisson au bord de l’étang boueux, se rincer avec une tit’poire à l’heure des grillons... Quand on n’a connu que la cité, tout ces petits moments te changent un peu la vision du monde.

    Peut-être pas beaucoup, mais l’effet que ça fait, aussi minime soit-il, te reste à tout jamais dans la tête, dans les yeux, dans le nez.

    • mardi 22 décembre 2009 à 14h42, par un-e anonyme

      ouais ces séjours de rupture c’est vraiment le taupe, j’ai pas pu tester car mes éducs étaient un peu concons mais ce Ubi, j’aurais bien aimé le connaître à l’époque, il me rappelle vaguement un éduc avec une étoile tatouée sur le bras qui m’avait fait découvrir le wu tang et la tekno underground à l’époque...

      Merci Ubi, faut continuer mon gars !

      Signé un pseudo travailleur des sévices sociaux du putain de dpt 92 fief des enculeries présidentielles.



  • mardi 22 décembre 2009 à 22h06, par ubifaciunt

    Salut et fraternité à vous tou-te-s !

    Merci vivement pour les encouragements...

    On lâche rien !!!

    et kassdédi big up spécial à l’anonyme de 14 h 42 !

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