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jeudi 4 février 2010

Politiques du son

posté à 08h01, par Juliette Volcler
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Le son comme arme [3/4] : les hautes fréquences & ultrasons
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Dans les derniers mois, les adolescents anglais, les militants anticapitalistes, les pirates somaliens, les civils irakiens ou les grévistes thaïlandais ont eu l’occasion de tester les armes soniques à très hautes fréquences. Inutilisées en France pour l’instant, elles pourraient bien y débarquer dans un avenir proche : leurs qualités ont tout pour plaire aux états-majors policiers et militaires.

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dessin de Tristan
dessin de Tristan1

Un article en 4 parties : 1. aspects techniques de l’audition & infrasons - 2. les fréquences moyennes & la musique - 3. les hautes fréquences & ultrasons - 4. le son du pouvoir & les résistances sonores. Et voilà le pdf de l’article complet.

« No matter what your purpose is, you must leave »2

Contrairement aux infrasons, les hautes fréquences et les ultrasons sont des ondes courtes, extrêmement directionnelles (elles filent droit devant la source d’émission), qui ne traversent pas (ou peu) les matériaux, et qui, avec peu d’énergie, peuvent avoir une forte intensité – d’où les expressions science-fictionnesques employées dans le langage courant pour les décrire : « canons soniques », « balles acoustiques », « rayons sonores ».

Les hautes fréquences (2000 à 20 000 Hz) et les ultrasons (au-delà de 20 000 Hz) ont été utilisés, parmi d’autres armes non-létales3, dès les années 1970 par l’armée américaine au Vietnam : aux côtés des cassettes diffusées par hélicoptère, les Opérations Psychologiques avaient mis au point le « Curdler » (« Le glaceur de sang ») ou « People Repeller » (« Le répulsif »), qui envoyait un sifflement extrêmement aigu à une très forte intensité4. Au même moment, la presse évoque l’usage en Grande Bretagne d’une « Squawk Box » (« La boîte à cris ») en Irlande du Nord pour diperser les émeutes : cette arme émettait « deux hyperfréquences différentes [par exemple 16 000 Hz et 16 002 Hz], qui une fois mixées par l’oreille devenaient insupportables, et causaient des étourdissements, des nausées et des évanouissements »5, mais l’existence de cette arme reste douteuse. En 2005, l’armée israélienne mettait en action le « Shriek » (le « Cri perçant ») contre des Palestiniens protestant contre le Mur, et envisageait son usage contre ses propres colons s’ils refusaient de quitter la bande de Gaza6. L’aviation israélienne a d’ailleurs employé le son d’une autre manière, en jouant non plus sur ses propriétés acoustiques mais sur sa vitesse (environ 1200 km/h) : les jets passaient le mur du son à basse altitude, créant des explosions sonores extrêmement violentes, que les Palestiniens comparaient à un tremblement de terre ou à une énorme bombe7. L’ONU a demandé l’arrêt de ces attaques, qui visaient à paniquer les populations civiles.

Le LRAD

Le LRAD, qu’on a déjà vu utilisé ci-dessus comme haut-parleur extrêmement puissant pour diffuser de la musique ou une voix au micro, peut également émettre une haute fréquence allant, selon les modèles, de 1 kHz (1000 Hz) à 2,5 kHz (2500 Hz). Il a d’abord été employé par les navires états-uniens, pour entrer en contact avec d’autres embarcations, et éventuellement pour s’en défendre : quand le bateau étranger approche trop près, le LRAD est employé comme mégaphone, pour demander un éloignement – si le bateau étranger continue à s’approcher de la zone de sécurité définie, le LRAD est employé comme émetteur de hautes fréquences. C’est ainsi qu’en 2005, le Seabourn Spirit, un navire de croisière, a usé d’un LRAD contre des pirates somaliens. L’armée américaine l’a également employé en Irak, non seulement pour bombarder Falloujah de hard rock, mais, en mode hyperfréquences, comme arme pré-létale – le Sergent Major Herbert A. Friedman, engagé dans les PsyOps en Irak, indiquait ainsi : « Le LRAD s’est montré efficace pour nettoyer les rues et les toits pendant les opérations de sécurisation et de recherche, pour diffuser des instructions, et pour déloger des tireurs ennemis embusqués, que nos propres tireurs ont ainsi pu éliminer. »8 En clair, le LRAD étant insupportablement douloureux à l’oreille, les snipers irakiens lâchaient leurs armes pour se protéger les oreilles et tentaient de fuir la zone, et les GIs pouvaient tranquillement les descendre.

Selon Jürgen Altmann9, dans les très hautes fréquences, c’est surtout l’intensité du son qui joue : à 140 dB, des perturbations de l’équilibre voire des étourdissements ont pu être relevés, même avec une protection, à 160 dB une sensation de chaleur intense apparaît – les possibles pertes d’audition, ainsi que les témoignages de nausées ou de maux de tête restent mal documentés pour l’instant. Le LRAD à son intensité maximale émet à 152 dB, et à son intensité normale à 120 dB. Dans les 300 premiers mètres, il rend impossible toute action autre que la recherche de protection ou la fuite - car le LRAD offre peu de moyens de lui échapper : les boules quiès et autres casques antibruit sont d’un effet limité, la seule solution est de sortir du champ d’émission, en partant derrière (les opérateurs du LRAD ne sont pas incommodés outre mesure par le son, puisqu’il est très directionnel), sur les côtés (l’angle d’émission, selon le site du constructeur, est de +/- 15°), ou à une distance qui en atténue l’impact.

En 2004, la police de New York en fait usage lors de la Convention Républicaine annuelle. En 2005, la police de Santa Ana utilise le LRAD pour déloger des personnes d’une maison, puis il sert dans les zones sinistrées par l’ouragan Katrina à New Orleans10. En 2007, la police géorgienne l’emploie contre des opposants à Tbilissi11. En février 2009, un baleinier japonais s’en sert contre des activistes écologistes de Sea Shepherd12, qui se sont depuis également équipés d’un LRAD13. En août 2009, c’est la police thaïlandaise qui le lance à Bangkok contre des travailleurs protestant contre des licenciements à l’usine Triumph14. En septembre 2009, il est employé par la police de Pittsburgh contre des opposants au G2015. Et simultanément au Honduras lors du siège de l’ambassade du Brésil par les putschistes, en alternance avec de la musique16. Les Etats-Unis l’ont employé non seulement pour sécuriser leurs convois militaires, mais également dans les prisons, notamment en Irak à Camp Bucca - et sur le site du constructeur, ATC, un ancien GI regrette qu’il n’ait pas déjà existé lorqu’il était en mission dans un camp de réfugiés17...

Une version moins puissante, de « moyenne portée », est commercialisée en Grande-Bretagne sous le nom de MRAD (Medium Range Acoustic Device)18. La société HPV Technologies a également mis sur le marché des armes similaires, appelées les Magnetic Audio Devices (MAD, dispositif audio magnétique)19. Et des armes plus mobiles sont en développement, comme le Banshee II mis au point par Lee Bzorgi, directeur du National Security Technology Center de l’usine d’armes nucléaires Y-12, située à Oak Ridge, dans le Tennessee20. Le principe est le même : une très haute fréquence envoyée à 144 dB, sauf que ça tient dans la main21 et que c’est beaucoup moins cher - la démocratisation des armes soniques est en marche. Aux Etats-Unis, la recherche dans le domaine des armes acoustiques « de toutes formes et de toutes tailles, allant de la taille d’un crayon à celle d’une berline », est notamment développée par SARA22, Scientific Application and Research Associates.

D’autres armes ont des propriétés similaires quoiqu’elles ne soient pas forcément soniques : elles se classent dans la catégorie des « armes à énergie dirigée », et le développement est dynamique dans le domaine, comme en attestent les informations sur le site du Joint Non Lethal Weapons Program23 (Programme commun sur les armes non léthales) du Department of Defense américain. On peut citer, notamment, les armes optiques (grenades aveuglantes), l’Active Denial System (ADS, qui envoie des micro-ondes donnant une impression de brûlure intense sur la peau) et son pendant civil le Silent Guardian développé par la société Raytheon24, le Pulsed Energy Projectile (PEP, un « laser à deutérium fluoré », qui provoque une paralysie temporaire)25, ou des recherches plus intrusives encore, comme celles du WRAIR, le Walter Reed Army Institute of Research (WRAIR), qui développa notamment à partir de 1973 le Projet Pandora (envoi d’audiogrammes par des ondes pulsées, donnant l’impression à la cible de ces ondes d’entendre des voix)26. Le constructeur du LRAD, American Technology Corporation, a développé et mis en vente un procédé similaire, le HSS, Hypersonic Sound System27, dont il évoque sur son site les avantages pour les commerces et lieux publics : le HSS est un haut-parleur extrêmement directionnel, qui permet de cibler très précisément la zone d’émission. A tel point qu’il peut se substituer aux audioguides dans les musées (plus besoin de casque, le visiteur devient la seule cible du son), ou envoyer de la publicité de manière très localisée devant tel ou tel magasin28. On imagine aisément des usages policiers, comme d’adresser un ordre précis à une personne ou un groupe de personnes dans une foule.

Le Mosquito

Les HSS peuvent ainsi trouver leur place, sur les façades des boutiques, aux côtés des « Mosquitos » (les « moustiques »), inventés par Howard Stapleton et commercialisés par la société britannique Compound Security Systems (CSS)29. Ces émetteurs de hautes fréquences ont fait leur apparition en 2005 : ils jouent dans la vie de tous les jours le même rôle que les LRAD en situation de conflit, c’est-à-dire qu’ils produisent un son insupportable pour éloigner une population donnée d’un endroit donné. Le système, qui peut monter de 95 dB à 108 dB, peut fonctionner sur deux modes : sur la fréquence 17 kHz (17 000 Hz), il n’incommode que les oreilles de moins de 25 ans, puisqu’une des caractéristiques de l’audition humaine, à mesure qu’elle vieillit, est de ne plus entendre les très hautes fréquences. Sur la fréquence de 8000 Hz, l’ensemble de la population peut entendre le Mosquito et en être gênée. Le seuil de douleur n’est pas atteint, mais le désagrément, après plusieurs minutes d’exposition, est suffisant pour quitter la zone. Selon CSS, il est « la solution au problème éternel des jeunes et des adolescents qui squattent dans les centres commerciaux, devant les magasins et tout autre endroit où ils créent des problèmes. La présence de ces adolescents décourage les vrais acheteurs et clients de venir dans votre magasin, vous faisant ainsi perdre de la clientèle et des bénéfices. » - en un mot comme en cent, l’outil indispensable pour un capitalisme apaisé, contre les graffitis, le squattage, et tous les « comportements anti-sociaux face auxquels la police reste impuissante ». CSS, qui a pensé à tout, commercialise également « l’alternative au Mosquito », un « Lecteur de musique – Système d’apaisement de l’humeur »30, qui diffuse de la musique classique ou paisible libre de droits31.

Le Mosquito, bien accueilli par les commissariats, les commerces et les transports en commun britanniques, a néanmoins suscité une forte opposition dans le public : une campagne intitulée « Buzz off »32 demande son interdiction. Le Défenseur des droits des enfants, Albert Aynskley-Green, a critiqué à la fois la diabolisation de la jeunesse sur laquelle jouait ce dispositif, et l’exposition à ces hautes fréquences des bébés et des jeunes enfants, que leurs parents ne peuvent pas protéger puisqu’eux-mêmes n’entendent pas le Mosquito33. La légalité du dispositif a par ailleurs été questionnée en Irlande, puisqu’il contredit le Non-Fatal Offences Against the Person Act de 199734, qui qualifie de crime l’exposition d’autrui à toute force, que ce soit « de la chaleur, de la lumière, de l’électricité, du bruit, ou toute forme d’énergie », sans motif légal et sans consentement. Des pédiatres se sont inquiétés des effets sur la santé, mais les études britanniques sur la question s’étant gardées de conclure quoi que ce soit, le boîtier poursuit son chemin. En France, le Mosquito a été commercialisé en 2006 par la société IPB sous le nom de Beethoven, « Un son qui adoucit les moeurs »35, disent-ils sans rire, mais ni l’accueil public ni la jurisprudence ne s’y sont montrés favorables : en 2008, le Tribunal de Grande Instance de Saint-Brieuc, suivant en cela la demande de l’association de commerçants Val Tonic, qui le qualifiait « d’arme sonore illicite », en a interdit l’usage à un particulier de Pléneuf Val-André, en arguant d’un « trouble anormal de voisinage » et de la « gêne auditive pour toutes les personnes »36. Des riverains s’étaient plaints de migraines, de nausées, d’acouphènes, et les enfants se bouchaient les oreilles en passant devant la maison en question. Aujourd’hui, le site d’IPB renvoie à celui de CSS. La Commission européenne, en revanche, a refusé en 2008 d’interdire le Mosquito.

Un rapport allemand plus courageux est pourtant paru en décembre 2007. Commandé par le Ministère des affaires sociales, des femmes, de la famille et de la santé du Land de Basse-Saxe, et intitulé « Einsatz von Ultraschall-Störgeräusch-Sendern nicht ganz unbedenklich »37 (« l’usage des canaux ultrasoniques n’est pas entièrement sûr »), il évoque les risques d’exposition prolongé aux ultrasons des bébés et jeunes enfants, et parle également des effets sur la santé : « Les ultrasons n’affectent pas seulement l’audition. Des troubles de l’équilibre et autres effets non auditifs sont connus. Au niveau d’intensité que peut atteindre le dispositif, l’apparition d’étourdissements, de maux de tête, de nausée et de faiblesse est certaine. D’autres risques pour la sécurité et la santé sont possibles. »

Mais en attendant, les vendeurs de « nausées soniques »38 et autres « dévastateurs soniques »39 peuvent s’en donner à coeur joie, et à des intensités supérieures à celles du Mosquito (quoiqu’à des fréquences moins hautes) : c’est le cas, par exemple, des Infernos40, « les alarmes du futur » produites par la société suédoise Indusec. Ces « barrières soniques », telles qu’elles sont appelées par le constructeur, émettent une fréquence de 2 à 5 kHz, à un volume pouvant aller jusqu’à 127 dB : « Inferno Intenso entraîne une modification immédiate du comportement de la personne, qui a le réflexe instantané de mettre ses mains sur ses oreilles, puis de sortir de la zone d’intensité. » Parmi les utilisateurs de l’Inferno Intenso, sont aussi bien citées des usines d’armement nucléaire russes, que des magasins ou des bureaux.

Suite et fin : « Le son du pouvoir & les résistances sonores (4/4) »



1 dont le site est sur bordmann.free.fr

2 « Peu importent vos raisons d’être ici, quittez immédiatement ce lieu » - la police de Pittsburgh aux manifestants anti-G20 en août 2009, en usant du LRAD

3 La liste est longue, comme en atteste cet index de 1996 rédigé par l’United States Air Force Institute for National Security Studies, « Non-lethal weapons : terms and references » (Robert J. Bunker)

4 L’ensemble de ces opérations étaient regroupées sous le nom d’Urban Funk Campaign

5 Explication par Jürgen Altmann, qui reconnaît la possibilité de l’usage de deux hautes fréquences pour produire une fréquence infrasonique, mais estime cependant que cette arme aurait requis une puissance irréaliste pour aboutir à ce résultat. Voir « Acoutic weapons – A Prospective Assessment : Sources, Propagation and Effects of Strong Sound » (Cornell University, Peace Studies Program, 1999), une des très rares études scientifiques disponibles sur les armes acoustiques

6 Melissa Block, « For a Non-Lethal Weapon, Israel Uses Sound » (National Public Radio, radio public états-unienne, 13/06/2005)

7 Chris McGreal, « Palestinians hit by sonic boom air raids » (The Guardian, 03/11/2005)

8 Rapport sur l’activité de la 361e Unité d’Opérations Psychologiques en Irak

9 Jürgen Altmann, Acoutic weapons, op. cit.

10 Bradford Non-Lethal Weapons Research Project 2006 (pdf)

11 Voir une vidéo ici

12 Andrew Darby, « Whalers attack activists at sea » (The Age, 06/02/2009)

13 Raffi Khatchadourian, « Street fight on the high seas » (The New Yorker,