ARTICLE11
 
 

mardi 15 septembre 2015

Sur le terrain

posté à 11h43, par Pierre Souchon
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« Qu’on remette nos bouches d’aplomb ! »

Il s’appelle Mark Van Nierop et c’est un fou dangereux. Pendant des années, ce dentiste hollandais a massacré la dentition des habitants de Château-Chinon. Recruté par le Conseil général, il a fait des centaines de victimes, aux gencives explosées. Le scandale a fini par éclater. Avides d’histoires tordues, les journalistes ont rappliqué en masse. Puis ils sont repartis. Le « désert médical » est resté. Second et ultime volet d’un reportage en deux parties.

Ce texte a été publié dans le numéro 19 d’Article11

*

Dans le numéro 18 d’Article11, Pierre Souchon livrait le premier volet d’un reportage sur les sévices de Mark Van Nierop, dentiste psychopathe ayant exercé à Château-Chinon (« Les dents du désert », à lire ICI). Ce praticien hollandais, recruté en 2008 par le Conseil général de la Nièvre, y avait massacré des dentitions pendant quelques années, avant de prendre la poudre d’escampette au Canada, laissant derrière lui une litanie de mâchoires et de vies abîmées.

Dans la première partie de son enquête, l’ami Souchon rencontrait quelques-unes des nombreuses victimes du maniaque de la roulette. Le texte se terminait alors qu’il s’apprêtait à faire la connaissance de Nicole Martin, présidente du collectif dentaire de Château-Chinon. Un rendez-vous qui ne l’enthousiasmait guère, tant il supposait la dame ampoulée. Mais finalement…

*

« Je suis venue avec mon mari, Gérard. »
Nicole Martin me tend la main, ce 18 septembre, à la Brasserie de l’agriculture. « Ça ne vous dérange pas ? Heureusement qu’il est là, il nous aide beaucoup... Et puis on est tous les deux retraités de l’Éducation nationale, donc on a du temps. »
Fatigué d’avance, j’attendais la leçon de la protocolaire « présidente du collectif dentaire de Château-Chinon » et de son mari. J’avais vu les gueux la veille, les anonymes adhérents, et on allait professoralement ce matin m’exposer tout bien correctement.
« Vous avez l’habitude des luttes, Mme Martin ?
 × Oui oui, on était syndiqués.
 »
C’était forcé.
Les autres, par contre, n’avaient aucune expérience militante. Ça m’avait frappé en rencontrant Sylviane, Danièle, Marie-Jo, Françoise, Tony, Christophe, Dominique et Bernard : leurs vies souvent faites de galères, de boulots harassants, de petits contrats, de licenciements et de mauvais traitements s’étaient déroulées loin de toute action collective. « Là, on s’est organisés pour que les dégâts du dentiste soient pris en charge, parce qu’on n’a pas les moyens de se soigner. On s’est réunis pour se faire entendre », avait résumé Tony, agitant ses mains de menuisier.

La présidente entreprend je le sentais de m’édifier : « Avec mon Gégé, on s’est battus pour le maintien en ZEP des cinq cantons ruraux de la Nièvre. Ils avaient décidé d’en supprimer trois, dans les années 1990. La rectrice devait venir dans le bahut de Moulins-Engilbert, un bled à vingt bornes d’ici. Bon, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé mes anciens élèves, y en a plein qui sont devenus paysans. “C’est la Nicole, que je leur ai dit, jeudi, vous bloquez Moulins-Engilbert avec les tracteurs dès que la rectrice est passée, et ensuite on l’enferme au bahut !” Ah, on avait organisé le truc impeccable, tout bien, avec les ballots de foin et ce qu’il fallait ! Tu veux que je te dise un truc, mon garçon ?
 × Oui ?
 × Le matin prévu pour son arrivée, comme par hasard, on a su qu’on restait en ZEP, et qu’elle venait pas ! T’as compris, mon garçon ? Tu viens d’où, toi ?
 × D’Ardèche.
 × Ben on dirait pas ! T’es bien habillé pour un Ardéchois !
 × Je...
 × Faut pas faire attention, Gérard me rassure. Moi ça fait quarante ans que ça dure.
 × Fallait pas venir me chercher, mon Gégé ! Elle se tourne vers moi. Tu sais quoi, mon garçon ?
 × Non ?
 × Je suis de Montluçon. Et Gégé, il est venu m’y chercher parce que les nanas d’ici, il les avait toutes éclusées ! Moi j’avais rien demandé, hein mon Gégé ?
 »
Je commençais à me détendre, moi, mon garçon.

« Mme Martin, je....
 × Nicole. On va arrêter avec les politesses, mon garçon.
 × Oui, je me demandais, Nicole : il y a beaucoup de femmes, dans le collectif, non ?
 × Plus des trois quarts des 120 adhérents. Les bonhommes viennent très peu. Pourtant ils ont été autant bousillés que les nanas, mais ça pose un problème de fierté masculine : afficher devant tout le monde qu’on s’est fait charcuter sans réagir, et en payant des fortunes... Et puis, c’est toujours les nanas qui tiennent la baraque, qui luttent au jour le jour. C’est un prolongement de leur quotidien, si t’aimes mieux.
 × Et c’est surtout des filles de milieux populaires, non ?
 × Ah complètement, et je peux te dire que je ne les aurais jamais connues sans cette histoire. Mais tu sais, Van Nierop faisait pas de quartier, lui ! Il massacrait tout le monde, riches comme pauvres ! Pour ça, il était égalitaire ! Les notables de Château-Chinon et d’ailleurs se sont aussi fait laminer les dents complet, mais eux n’ont pas voulu s’impliquer : “Vous comprenez, Mme Martin, nous on ne peut pas adhérer ni porter plainte, on est commerçants, patrons, hôteliers, on a notre réputation à préserver, qu’est-ce que les gens vont penser ?” Du coup, ils sont allés gentiment chez le dentiste à Nevers mettre 10 ou 15 000 euros pour réparer les conneries de Van Nierop, et ils n’en ont plus parlé. Tu veux visiter le pays ? Tu verras, c’est vraiment plus beau que l’Ardèche...
 »
Gégé a démarré la bagnole.

« Le bruit des gars qui ont souffert »

C’est des futaies d’immensité, le Morvan, doucement vallonnées. Pays de chênes, planté de hêtres et de douglas, rien ne pousse à l’ombre de ces grands arbres – hormis cèpes et cervidés. Gégé me montre les bois escarpés de Lavault-de-Frétoy : « Au printemps, avec les gamins de mon collège, j’organisais ici des chasses au dahu1. Tu... »
J’explose de rire :
« C’était soutenu par l’inspection académique, ça, non ? Et le ministère ? Il trouvait que c’était un vrai projet pédagogique ?
 × C’est vrai que j’étais un peu barjo... Trente gamins à courir dans les bois en pleine nuit, à taper avec des bâtons sur les troncs et à se croûter dans les rivières pour chercher le dahu... Mais les gosses adoraient. Ils m’en parlent encore !
 »

Le père de Gégé était maçon, et lui aussi très averti en pédagogie : quand son fils déconnait, il le prenait à coups de ceinture. Ça rigolait guère, à l’époque, avant 68 : il avait suffi qu’au collège, un élève de troisième élève un peu la voix avec un pion pour qu’il soit immédiatement viré. « J’étais en sixième, moi, et interne. Je me souviens de tous ces grands de troisième... Ils ont fait une grève de la faim. C’était super impressionnant : on était tous dans le réfectoire, et quand les assiettes arrivaient, ils les repoussaient en silence. Ils attendaient que nous, les plus jeunes, on ait fini de manger – “Allez-y, bouffez, vous en avez besoin.” Ça a duré plusieurs jours. Une cinquantaine de gars assis, le soir et le midi, face à leur assiette, sans broncher. Et le jeune a été réintégré ! Cette solidarité, tu peux pas savoir comme... comme ça m’a marqué. » Il était devenu prof de menuiserie, Gégé, puis de techno – et il avait jamais, je le sentais, trop théorisé ni conceptualisé dans les nuées, mais conservé une fraternelle solidité enracinée dans ses forêts.

« On t’emmène au lac des Settons, faut que tu voies ça. »
Quinze kilomètres plus loin, un antique barrage ouvragé retient une monumentale étendue d’eau. Là naviguait du bois, naguère. Des centaines de tonnes de bûches, qui descendaient par flottage jusqu’à Paris. À lui seul, le bois du Morvan chauffait la capitale. Le bois des paysans. On traverse le barrage à pied, Nicole se penche : « T’entends ?
 × Euh... C’est le bruit de l’eau, non ?
 × C’est celui des gars qui ont souffert et qui sont morts ici.
 »

Le père de Nicole était cheminot. C’était pas un commode non plus. Sa fille voulait être contrôleuse dans les trains, pour se barrer, loin. Elle avait réussi son certificat d’études : « Avec ma mère femme de ménage, j’ai fait partie des rares gamines de pauvres à rentrer au lycée. À 14 ans, les filles avaient leur certificat, et elles partaient bosser. Moi j’ai continué, et il fallait payer, si t’aimes mieux. On était trois filles d’ouvriers dans la classe, on était au fond et on nous appelait par nos noms. Les filles de bourges arrivaient avec des chauffeurs à képi et les profs les appelaient “mademoiselle”. Ça me mettait la haine. Elles parlaient de leurs soutiens-gorges Cardin, je savais même pas ce que c’était. C’est ça qui m’a poussé vers l’Éducation nationale, si t’aimes mieux. Je me disais qu’il fallait que je rétablisse la justice. » J’aimais de mieux en mieux, comme répétait souvent Nicole. Et j’aimais bien que par la suite, elle soit devenue prof de cuisine et de tricot, puis de techno, et finalement d’histoire-géo, « quand on a supprimé les travaux manuels parce que soi-disant c’était de la merde. Et ça aussi, c’est de la merde.
 × Hein ?
 × Ton tabac. Arrête de fumer, mon garçon. Tu t’empoisonnes, et t’es tout maigre. D’ailleurs, on va manger un morceau à la maison.
 »

Sur la route, Nicole, à qui Van Nierop a démoli plusieurs dents, m’a expliqué « avoir les moyens d’assurer derrière financièrement. Mais là, je me bats pour les autres. Et notre avocat, maître Joseph-Oudin, c’est l’avocat du Mediator, tu vois ? Ben, il me fait confiance, il me laisse gérer. Pour moi, c’est une récompense, si t’aimes mieux ».
On a garé la voiture dans le jardin, à l’ombre de l’église voisine.

« Un type qui commercialisait des poireaux »

Dans ce pays écrasé d’épicéas de trente ou quarante mètres, la vigne pousse. On dirait pas, vu que ça caille, j’ai finement botanisé. « Attends un peu, mon garçon », m’a enjoint Nicole d’un ton menaçant, et Gégé est remonté en courant de la cave avec un panier plein de bouteilles : « Voilà. On va commencer par ça. » On a commencé. C’était du pouilly-fumé, « tu nous excuses, hein, t’étais pas prévu, on n’a pas grand-chose à manger ». Je me suis anxieusement demandé ce qui se serait produit si ma venue avait été annoncée, vu le gargantuesque rythme des plats et des bourgognes millésimés – « Tu sens le fruit, là ? » Mon investigation tournait irrémédiablement à la critique gastronomique – « Le sauvignon, le secret, c’est de bien le chambrer. »
J’ai eu un grand sursaut de conscience professionnelle lorsque Gégé a posé la gnôle sur la table.
« Finalement, au collectif, vous demandez quoi, Nicole ? »
C’était le moment de s’informer.
« On voulait que Van Nierop ne puisse plus exercer : ça, c’est bon, on l’a obtenu. Qu’on remette nos bouches d’aplomb, aussi, parce que les adhérents n’ont pas les moyens de se faire refaire les dents. Et surtout, qu’on professionnalise les chasseurs de têtes. Tu te rends compte que celui qui a recruté Van Nierop et une cinquantaine de toubibs néerlandais est ancien directeur marketing d’une entreprise d’Amsterdam ? C’est n’importe quoi ! On exige que ce métier soit réglementé, mais aucun politique n’a voulu nous recevoir. Aucun ! Et ils refusent tous de répondre aux journalistes, alors que c’est le Conseil général qui finance ce chasseur de têtes, donc nos impôts...
 × Je suis pas d’accord, Nicole.
 × De quoi ?
 × Je suis pas d’accord. Réglementer les chasseurs de têtes, on s’en fout. À mon avis, vous vous plantez. 
 »

Gégé m’a remis une gnôle, sans doute pour que je précise mon ébouriffante analyse. Je pensais à Sylviane. Je pensais à Danièle, aussi, à Françoise, à Tony, à Christophe, à Bernard, qui avaient affronté, la bouche déchiquetée, leurs maigres économies ruinées, le mépris des élus qu’ils avaient tous sollicités. Je pensais à elles, à eux, dans les bureaux des experts judiciaires, des juges endimanchés. « C’étaient des tribunaux, je te jure, on aurait cru qu’on était accusés, m’avait raconté Sylviane, fallait qu’on se justifie sur tout », et ça commençait à me monter correctement, ces élus qui s’en lavaient les mains.
« C’est vrai qu’ils nous ont pas aidés. Et les journalistes non plus, ils ont parlé que des dents limées, s’énervait Nicole.
 × Mais c’est dingue, Nicole, c’est dingue ! Tu vois, c’est un désert médical, ici, comme en Ardèche. Mais les déserts médicaux, c’est pas un truc naturel, c’est pas géologique : c’est les élus qui l’ont créé ! Ici vous avez eu Mitterrand comme député, et Bérégovoy maire de Nevers... C’est lui qui a libéralisé la finance, quand il était ministre2 ! C’est ces gens qui ont pété les barrières douanières, organisé la fuite des usines hors de France, fait monter le chômage, flingué les services publics et tué le pays, ici comme chez moi ! Ils créent le désastre, et ensuite ils le gèrent ! Avec des chasseurs de têtes ! Mais c’est du délire ! La santé publique, c’est un chasseur de têtes qui s’en occupe ? Un type qui vendait des yaourts avant ?
 × Moi, il m’a fallu cinq minutes sur Internet pour voir que Van Nierop avait déjà été condamné en Hollande, mais le chasseur de têtes, lui, il avait pas remarqué...
 × Voilà ! Et une fois qu’ils ont tué les pays ruraux, là, comme ça, que toutes les usines se sont barrées, et avec elles les restos, les postes, les commerces – ils vont chercher des toubibs en Hollande ! Un désert, quel désert ? Ils l’ont voulu ! Quand Mitterrand est élu président, il y a trois dentistes à Château-Chinon : vingt ans après, y en a plus un seul ! Et la ZEP de Château-Chinon, mais y a que des montagnes et des chevreuils, ici, et c’est en ZEP depuis quand ? 1993 ! L’année de la mort de Bérégovoy ! Ah, il avait bien bossé, le camarade !
 × Oui, et les Restos du cœur... C’est en 2000 qu’ils ont ouvert une permanence.
 × Y a plein de trucs à faire, contre un désert médical. Arrêter la liberté d’installation des toubibs. Les nommer comme on nomme les profs. Augmenter le numerus clausus. Mais pas faire venir un type qui commercialisait des poireaux en Hollande...
 × Des lessives, je crois,
nuance Gégé.
 × Dis, ta philosophie, là..., Nicole me met la main sur le bras.
 × Oui ?, j’ai gonflé d’importance nietzschéenne.
 × Faut que tu la marques dans ton journal, c’est vachement bien. Hein ? Tu la marques. Et puis, tu sais quoi ? Tu vas aller leur dire directement, à nos élus : ils font une réunion publique ce soir, à Corbigny, c’est à quarante bornes. Tu y vas, et tu leur demandes des comptes de notre part, t’as carte blanche ! »

« Ne pas heurter les médecins »

Rentré dans ma piaule, j’ai bouquiné, un peu. « La Bourgogne suit les traces du Conseil général de la Nièvre qui recrute des médecins néerlandais », j’ai appris dans L’Yonne Républicaine3 : « Un chasseur de têtes, Jan van der Lee, est chargé du travail. » Et Françoise Tenenbaum, ci-devant présidente socialiste de la Conférence régionale de la santé et de l’autonomie, de se féliciter de ce décoiffant partenariat... Les élus locaux fourmillaient décidément d’une foule d’idées nouvelles pour leur territoire. J’ai ainsi découvert le « Plan local de redynamisation de Château-Chinon ». Sur 43 doctes pages, de fameux experts constataient en 2010 qu’à la suite de la fermeture des usines locales et des services de l’État, il fallait d’urgence injecter 9 millions d’euros d’argent public pour attirer dans le Morvan les patrons nécessiteux : « Compte-tenu de la concurrence des territoires entre eux pour capter des projets économiques, le niveau d’aides proposées permet de renforcer l’attractivité d’un bassin d’emplois et ainsi de favoriser l’implantation d’entreprises. »4 C’était d’un courage politique sans précédent. Ils en manquaient un peu, en revanche, pour ce qui concernait les médecins : « La formation de déserts médicaux a des répercussions inacceptables en termes d’égalité d’accès à la santé. Elle appelle donc une action forte et volontaire de la part des pouvoirs publics, qui ne peuvent accepter que perdure et même s’amplifie ce phénomène. À la lumière de l’expérience, force est de constater que les mesures mises en place par les gouvernements successifs sont insuffisantes, pour ne pas dire inefficaces. Le souci de ne pas heurter les médecins et les futurs médecins a jusqu’à présent paralysé nos gouvernants. »5

Cette tirade enflammée émane d’un repaire de dangereux bolcheviques, le Sénat français, réunissant pour l’occasion parlementaires UMP et socialistes... On le sait peu : pharmaciens, infirmiers (depuis 2008), masseurs-kinésithérapeutes, sages-femmes et orthophonistes (depuis 2012) ont vu leur installation régulée par l’État. Les patients ne s’en portent que mieux : l’implantation de ces professionnels en zones sous-dotées a augmenté. Seuls, dentistes et médecins ont échappé à ces mesures, que beaucoup d’entre eux considèrent sans rire staliniennes