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mercredi 7 octobre 2015

Entretiens

posté à 13h11, par Collectif Mauvaise Troupe
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« Quand tu ne peux rien faire d’autre et qu’il faut crier... »

Alice est monitrice de ski. Originaire du Val de Suse, cela fait quatre ans qu’elle est très impliquée dans le mouvement No TAV. Elle raconte ici ce quotidien de lutte, sans bravade, comme une évidence. « Chanter, c’est crier fort tous ensemble, non ? »

L’approche du collectif Mauvaise Troupe est simple. Tendre le micro dans les rares endroits où fourmille le vrai politique. Recueillir les paroles de tous ceux qui s’organisent, loin des partis et des grand-messes électorales. Avec Constellations (publié aux éditions de l’Eclat et dont A11 parlait ICI) ils en avaient brillamment posé les premiers jalons, circulant entre presse indé et carnavals populaires, cantines militantes et manifestations contre le CPE. Bonne nouvelle : ils continuent.

Cette fois-ci, ils resserrent la focale, se concentrent sur deux lieux emblématiques : Notre-Dame-des-Landes et le Val de Suse. L’objectif : recueillir de longs témoignages, vivants, nuancés, complexes, de personnes impliquées au quotidien dans ces luttes. Pas de grandes envolées radicales ou de discours simplistes, mais une vraie trame humaine. Résumée par leur voix, cela donne :

La ZAD de Notre-Dame-des-Landes et le mouvement No TAV en Val Susa (Italie) ont bouleversé la pensée et l’agir politique de leurs pays respectifs. Afin que l’expérience de ces luttes circule simultanément aux slogans et à l’enthousiasme, nous avons entrepris, après Constellations, l’écriture d’un nouveau livre à paraître début 2016. Il donnera la parole aux tenants de ces mouvements dont l’opiniâtreté ne s’est pas démentie depuis plusieurs décennies.

Quatre premiers entretiens ont été publiés sur leur site. Mauvaise Troupe nous ayant gentiment proposé de relayer certains d’entre eux, voilà le 5e1, réalisé en Avril 2015 avec Alice, monitrice de ski et opposante au projet TAV.

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Une chronologie de la lutte No-TAV est disponible en fin d’entretien.

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« Quand tu ne peux rien faire d’autre et qu’il faut crier... »

Alice, 40 ans, est native du Val Susa. Elle vit à Asti, mais passe tous ses hivers dans la haute vallée pour exercer sa profession de monitrice de ski. C’est à la faveur d’un « élan de dignité » par rapport à son couple qu’elle vient danser une première fois à la libre république de la Maddalena (cf. Chronologie) ; elle n’a depuis pas cessé de danser, dans ce mouvement qu’elle a fait sien. Pour elle, les formes d’action des No TAV sont des moyens de « crier plus fort ». De clamer à la fois l’intransigeance d’une opposition et la force de la vie qu’ont inventée les Valsusains. Elle fait partie de ces gens qui, jour après jour, marquent de leur présence l’entrée du chantier, lequel ne résonne plus seulement des bruits lugubres des machines, mais aussi des rires de ceux qui y partagent un verre, un repas, un quotidien.

Que veut dire pour toi être No TAV ?

Il y a vingt ans, je croyais qu’il s’agissait simplement de s’opposer à la ligne TGV. Mais après ce qui s’est passé en juin 2011 – la Libre République de la Maddalena – mon idée a changé : c’est devenu être contre un système en général. Être No TAV, ça veut dire relever la tête, regarder avec les yeux ouverts ce qui est en face de toi, et dire : « Non, ça, ça ne marche pas. »

Tu fais partie d’un comité ?

Non, je n’arrive pas à me sentir appartenir à un comité, parce que je vois toujours le côté excluant de « faire partie de quelque chose ». Je me sens seulement proche du NPA2 parce qu’il n’y a pas de partis pris politiques, pas d’idéologie, on regarde toujours le but : la lutte No TAV. Et j’étais là lors de la formation du NPA, même si je n’ai que 40 ans !

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Tu pourrais nous raconter la bataille de Venaus en 2005 ?

À cette époque, je vivais à Asti [ville de la plaine du Pô]. La lutte n’était alors pas une priorité pour moi, même si j’aurais voulu passer plus de temps ici. Je ne suis venue qu’à la fête finale, en soirée. Je suis native de la vallée, et là j’ai retrouvé plein de connaissances du coin, des copains d’école : : « Ça va ? Tu joues encore au volleyball ? » On parlait de tout ça, de nos souvenirs, et c’était la fête. On était derrière le presidio. Quand je suis rentrée à l’intérieur, je me suis sentie pour la première fois à la maison, chez moi, comme chez mes parents. Je voulais aider mais tout ce qu’il y avait à faire était déjà pris en charge, alors j’ai fait la fête et voilà. Je me souviens que ma sœur qui était un peu plus anarchiste m’avait dit : « La nourriture, c’est l’Askatasuna3 qui l’a faite. » Moi je croyais qu’Askatasuna, c’était un mot en dialecte que je ne connaissais pas. Donc je me disais : « Bon, c’est ces mecs avec un mot en dialecte piémontais qui l’ont préparée. » J’étais habituée à manger dans des restaurants, des pizzerias, mais pas avec des prix populaires. Cette fête était très forte.

Par contre, je n’étais pas présente lors de l’expulsion du presidio de Venaus. Tout le monde raconte que la réaction des Valsusains a été incroyable. Ma sœur m’a dit qu’à six heures du matin, elle entendait la voix de la police municipale, qui parcourait les rues avec un mégaphone et disait : « Il s’est passé quelque chose à Venaus, on doit tous y aller ! » Tu te rends compte, la police municipale ! Ma sœur n’y était pas le jour de l’attaque, mais elle y avait dormi la veille. Elle s’est levée. Et tout le monde se réveillait ici, à Bussoleno, et commençait à marcher vers Venaus, en essayant de s’organiser. Autour, toutes les routes, les autoroutes et même les usines étaient bloquées. Un jour ou deux plus tard, des déplacements en bus ont été organisés depuis la haute vallée. Tout le monde, même ma mère qui est de Bardonecchia4, est descendu. Tout le monde disait que les flics étaient drogués et qu’ils étaient complètement fous. C’est comme Seghino5, je ne l’ai pas vécu, j’en connais seulement ce qu’on m’a raconté. J’avais alors d’autres priorités : l’amour, le fiancé, l’idée d’une vie digne mais totalement différente de maintenant. Je croyais que si tout le monde faisait le bien individuellement, il en naîtrait quelque chose de bien au niveau collectif. Maintenant j’ai grandi. Il faut être tous ensemble, un par un on ne va pas obtenir de résultats.

Pourquoi es-tu revenue vivre dans la vallée ?

C’est un peu grâce à Facebook. Ça peut faire rire, mais j’ai vu qu’il y avait des pages No TAV. C’était en 2010, en pleine bataille des foreuses. À ce moment-là, j’utilisais beaucoup les réseaux sociaux pour m’informer. Il y avait des infos sur Chiomonte. Et un jour, après une arrestation pour des tags sur un mur de Condove, j’ai reçu des textos : « Il y a des gens arrêtés par la police, il faut y aller tous ensemble. » Je me disais : « OK, j’arrive », mais j’avais ma gosse de quelques mois dans la voiture. J’habitais toujours à Asti, mais comme je travaillais à Bardonecchia comme monitrice de ski, j’étais très souvent dans la vallée. Je voulais faire des choses, mais j’avais les petites. Avant, ma priorité c’était la famille. Puis, en 2011, à cause ou grâce à un moment où j’étais très fâchée avec mon ex-mari, je lui ai dit : « Écoute, il y a la Libre République de la Maddalena... Comme toi, tu t’octroies le droit de jouer avec ta vie – il était un peu fou – alors moi je m’octroie celui de faire aussi ce que je veux. » Il s’agissait d’un élan de dignité par rapport à mon couple.

Je suis donc allée danser des danses occitanes un soir où il y avait un concert de Lo Dalfin à la Libre République de la Maddalena, et j’ai vu ces dames « différemment jeunes » qui me donnaient à manger et qui parlaient avec ces gars particuliers avec leurs cheveux comme t’en vois pas tous les jours, ils s’échangeaient des trucs à manger. L’un disait : « Je suis vegan », et ils discutaient ensemble. J’ai pensé : « C’est la vie que j’aime, c’est super beau. » J’aurais bien aimé être toujours présente dans des situations comme ça, mais j’avais les petites.

J’ai ainsi vécu deux ou trois autres moments comme ça à la Libre République de la Maddalena. Puis il y a eu le soir du 27 juin. J’avais été à la marche aux flambeaux le 26 juin. C’était la marche de tous les No TAV, avec de la musique, des couleurs. On était 5 000 à marcher de Chiomonte jusqu’aux grilles de la centrale électrique, là où il y a maintenant le chantier, et de la centrale à la Maddalena. Et quand on est arrivés en haut, je me souviens qu’il y avait des mecs qui parlaient sur la scène et que des catholiques ont prié pendant toute la soirée. Puis il a fait nuit et froid. Il y avait une veille dame assise sur un siège, les bras croisés, qui attendait je ne sais quoi. Elle n’a pas bougé de la nuit. J’avais froid et faim, j’avais envie de m’asseoir, mais si je m’asseyais j’avais encore plus froid. Elle, elle restait là d’un air de dire : « Je ne bouge pas. » Alors je me suis dit : si elle reste ici, moi qui suis plus jeune, je ne bouge pas non plus. Et à la fin on continuait à parler, je croisais des gens qui me demandaient : « Salut, ça va depuis l’école ? Vingt ans que je ne t’ai pas vue ! » Vers trois heures du matin, je suis retournée à la maison et au moment où j’arrivais chez moi, j’ai reçu un SMS disant que les flics venaient expulser la Libre République. J’ai réveillé ma soeur : « Les flics arrivent, il faut y aller. » Alors elle : « Non ! Je veux dormir ! » « Mais non, il faut partir ! » On est reparties. Et quand on est arrivées, on a vu deux mecs au bord de la route. J’ai cru qu’ils étaient des nôtres alors on a arrêté la voiture et on a dit : « Salut les gars, on se voit après, hein, on va en bas ! » Et eux : « Ouais ouais, après... » En fait, ils étaient de la DIGOS6. On n’avait pas encore le coup d’œil pour les reconnaître, à l’époque ils me semblaient normaux ! On est arrivées à la route en bas à la centrale, à la barricade que les No TAV avaient faite. Je ne connaissais pas vraiment le mouvement. Je me souviens que je regardais les gens passer la barrière entourant un champ de lavande. Et à un moment, alors que tout le monde criait : « Giù le mani della val Susa », le cri est devenu « Giù le mani della lavanda ! »7 Je me suis retournée et toute la route de l’Avana8 était pleine de casques bleus. Là, il y avait danger. Et les gens continuaient à crier ça. Et je me disais : ils sont fous ! Se soucier de la lavande avec tous ces flics devant nous... C’était un des moments où j’ai commencé à aimer le mouvement. Je pensais au respect qu’on portait à ce mec qui travaillait la lavande, même dans cette situation dangereuse. Puis les veilles dames ont dit : « Nous on se met devant les autres, parce que vu notre âge – les flics pourraient être nos fils - ils n’oseront pas être violents. » Les jeunes étaient derrière. Moi j’avais à la maison une fille de un an et une autre de trois ans. Ma sœur m’a dit : « Tu n’es ni jeune ni vieille, tu dois partir par les champs. » Et là j’ai subi un véritable choc, parce que je me suis éloignée dans les vignes et j’ai vu comment ça s’est passé. Les lacrymogènes sont partis sur les gens, certains les renvoyaient... Mais j’avais encore dans la tête les voix de ces dames disant : « On se met devant parce qu’ils peuvent pas être violents avec nous. » Et je pensais : « Ces bâtards, qu’est-ce qu’ils sont en train de faire ? » J’étais stupéfaite. J’avais un appareil photo, je filmais, et un flic me tirait des lacrymogènes dessus. Je suis loin, je ne t’ai rien fait, pourquoi tu me tires dessus ? Je croyais que les flics protégeaient le peuple contre les violences faites aux femmes, contre les voleurs...

Voir ça a été un choc. Au moment où j’ai reçu les gaz, je ne pensais plus qu’à une chose : « Je suis en train de mourir, je dois courir. » J’ai couru et, arrivée en haut, un mec m’a donné un citron. « J’en fais quoi ? » « Tu le mets sur les yeux ! » J’en savais rien, moi, à quoi ça servait... Et une fois en haut, les flics continuaient à nous tirer des lacrymogènes depuis le bas. Et il y avait des vieux avec nous ! Les dames disaient : « Reste à côté de nous car ils ne nous feront rien. » Mais eux, ils tiraient sans rien voir. Je ne pouvais pas y croire. Depuis ce jour, la lavande, je la regarde toujours, et elle est toujours belle.

Ensuite il y a eu le 3 juillet. En quelques jours, depuis le 27 juin, j’avais bien changé. Cet été-là, j’ai perdu cinq kilos ; mais rien qu’à eux-seuls, ces quelques jours m’ont vraiment transformée. Le 27, j’ai cru que j’allais mourir et j’ai fui dans la montagne. Le 3 juillet, à l’inverse, je suis descendue vers les lacrymogènes. J’en ai reçu un nombre incroyable, mais je suis allée le plus près possible des barrières. Je suis partie de Chiomonte, j’ai grimpé à La Ramats puis je suis descendue en Clarea et je suis remontée vers Giaglione. Les flics jetaient des lacrymos depuis l’autoroute, je ne pouvais pas passer. Je suis restée là un quart d’heure. On s’est cachés sous l’autoroute, eux ils jetaient des bouteilles, de la pisse, de tout, depuis le pont. Ensuite je suis restée en bas, près du chantier, et je n’ai plus jamais fui. J’étais fâchée. Pendant deux ans, je me suis déplacée avec des citrons et du maalox dans mon sac. Il y a des situations où tu ne peux rien faire : tu te prends des lacrymogènes et tu recules. Mais si tu fuis à la première lacrymo, tu n’envoies pas le bon message. Il faut revenir pour qu’ils en lancent 5, 10, 100... C’est ce que fait toute la vallée.

Puis ensuite, la situation avec mon mari... Rien à voir avec le No TAV, mais il a fait sa vie. Moi, j’avais besoin d’une situation qui me donnerait le courage de dire ce que je n’aimais pas. Ma vie a pris une autre route, et je suis revenue vivre ici à plein temps il y a un an. Je travaille toujours à Bardonecchia comme monitrice de ski, et mes parents vivent là-bas.

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Comment ça se passe là-bas avec les touristes qui viennent skier ?

Les gens sont tous No TAV, mais il y a des situations différentes. Dans la basse vallée, la vie est liée à l’agriculture et aux usines. Dans la haute vallée, elle est liée au tourisme. Et les touristes doivent venir. Il est arrivé plusieurs fois qu’on ne travaille pas parce que les médias terrorisaient tout le monde. Ils disaient que les No TAV voulaient tout bloquer, etc. Les gens restaient à Turin ou changeaient la destination de leurs vacances. Et plein de gens en haute vallée me disent : « Oui, peut-être que tu as raison, mais il faut que nous travaillons, et si on ne travaille pas pendant deux, trois ou quatre week-ends parce que vous faites des manifestations, c’est un vrai problème. » C’est vrai, mais ce n’est pas la faute des No TAV, plutôt celle des journaux. Car on n’a pas bloqué si souvent. Ou on bloquait une route et pas l’autre, alors si l’information est faite correctement, tu peux dire aux touristes : « Passez par là. » Mais le plus souvent, c’est les flics qui bloquent l’autoroute pour des raisons de sécurité.

Et avec les touristes, vous discutez du TAV ?

Ils sont ignorants. Ils ne savent pas, et ne se donnent pas les moyens de savoir. Quand je raconte ce que j’ai vécu, ils disent : « Oui mais en même temps, il doit y avoir des violences de votre part, sinon ça ne se passerait pas comme ça. » Mais le vrai problème tient plutôt à ces gens de la haute vallée qui ne veulent même pas voir ou écouter les raisons du No TAV. Ils me sortent parfois : « Là-bas, ils fument des pétards », alors je réponds : « Et alors, ici vous sniffez tous de la coke, c’est quoi la différence ? » Il y a tout un tas d’idées préconçues qui circulent, sans lien avec la réalité de la situation. Ce sont pourtant des gens qui aiment la montagne, la nature, comme nous, mais ils se sont fermés. Tu vis comme ça, sans connaître les autres, alors tu ne lèves pas la tête. Moi je cherche toujours à créer des connexions, surtout avec ceux qui ne nous connaissent pas, parce que l’idée du No TAV est très belle. La semaine dernière, l’ex-maire de Cesana9a écrit un article dans un journal, il y demande pardon d’avoir cru que le TAV pouvait être positif pour la vallée... Mais il ne s’agissait que d’un journal local. Les autres médias ne disent jamais les choses comme elles sont, pourtant on fait des gestes vers eux. Par exemple, un jour, on a emmené un journaliste en Clarea, un copain l’a hébergé chez lui, lui a donné à manger, etc. Et à la fin, résultat ? Un article où tout est falsifié : j’étais devenue la femme qui, depuis qu’elle a ses filles, va faire de l’espionnage de camions sur le bord des routes. Tout était gris alors que moi, notre vie, je la trouve très colorée. Il y a des moments où on joue, d’autres où on lutte. Dans le regard du journaliste, on était en train de mener une lutte inutile et triste. Alors qu’on lui avait donné à manger, qu’on lui avait prêté un anorak...

On nous a dit que tu avais acheté un bout de terrain avec 1200 personnes ?

Le mouvement avait déjà fait ça dans d’autres situations. Et là, en 2013 je crois, il y avait ces deux terrains, un en Clarea (où il y a désormais le presidio du NPA) et un autre à San Giuliano, pour lequel on avait fait beaucoup de publicité. On a donné de l’argent et puis on s’est tous retrouvés un jour au presidio de San Giuliano pour signer l’acte de vente. C’était un moment fort, car il y avait des gens d’Émilie Romagne, de Rome, de la vallée... On se tenait tous en file indienne – et il faut dire que ce n’est pas une habitude italienne de se mettre en ligne pour faire la queue ! Il faisait froid, il y avait de la neige, ça devait être en novembre, et les dames âgées nous distribuaient des boissons chaudes et à manger. Pendant toute la journée, de 9 heures du matin à 6 heures du soir, 1200 personnes ont ainsi défilé devant le notaire pour signer !

Ce terrain en Clarea, c’est quelque chose d’important. Depuis qu’on est propriétaires, je me suis retrouvée plusieurs fois face aux flics qui me disaient : « Vous savez que vous n’avez pas le droit d’être là ? » Mais j’avais ce papier que je porte toujours sur moi, et je leur répondais : « Non, je peux rester ici, je suis propriétaire, voici le papier officiel. » Et vous savez, on garde à Venaus l’acte notarié sur lequel on a tous signé, il fait plusieurs mètres, c’est le plus bel acte notarié que je connaisse !

L’expropriation de la Baïta a été un autre moment fort. C’était exproprié de fait, militairement, mais ils n’avaient pas réalisé les relevés sur le terrain, alors on a organisé une marche aux flambeaux le 11 avril 2012. Il y avait des flocons de neige, ça faisait comme des points sur tout le Val Clarea. Certains jouaient de l’accordéon, dansaient des danses occitanes au milieu des flambeaux. Le soir, on dormait à Cels, il y avait 40 cm de neige fraîche, c’était superbe. Le matin, on est descendus pour dénoncer l’expropriation, et pendant qu’on discutait, quelqu’un reçoit un coup de fil : « Allô ? » « Oui, le comité des jeunes No TAV est en train de bloquer l’autoroute. » « Alors on arrive ! » Les jeunes avaient fait une petite manif, et ils étaient partis bloquer. On les a rejoints. Il y avait eu ces flocons monstrueux la veille, mais ce jour-là c’était le printemps, il faisait 21 degrés, et les gens dormaient tranquilles sur l’autoroute ou autour. C’était une occupation symbolique, le soir la voie était déjà libre.

Pourquoi bloquer l’autoroute ?

La lutte du Val Susa, c’est comme quelqu’un qui essaie de crier, qui a commencé à parler, puis à crier, mais que personne n’a jamais entendu. Alors ce mouvement va sur l’autoroute pour se faire entendre. Comme pour crier plus fort. C’est ça, aller sur l’autoroute. Chaque fois qu’on a cette envie de hurler, on y va, comme on l’a fait pour Luca. Toute la vallée le connaît. C’est un copain, même s’il n’est jamais venu manger chez moi. Mais tu vois qu’il est sur la même ligne que toi, qu’il a une vraie dignité et que pour aider les copains il est monté sur ce pylône d’où il est tombé. Les gens te racontent encore... L’odeur, l’odeur de Luca brûlé, et les flics qui applaudissaient parce qu’il y avait un mec presque mort par terre. Au quotidien, tu argumentes sur internet, dans des livres, sur la montagne, et quand il se passe quelque chose comme ça, ils vont dire que tu es violent, alors que les flics applaudissent et bloquent l’ambulance qui arrive 45 minutes plus tard ! C’est un truc de cœur : essaye de crier le plus fort possible et rentre sur l’autoroute.

Moi, c’est pas pour faire l’héroïne, mais j’habitais encore à Asti à ce moment-là. Le soir à neuf heures, je mettais les petites au lit, je partais, et après une heure et demie de route, je venais passer la nuit ici. Et à six heures du matin je repartais, car à sept heures les petites se réveillaient. Après quatre jours, je n’arrivais même plus à parler tellement j’étais crevée. Mais ici je me sentais bien, loin je me trouvais inutile. Il fallait que je vienne aider. Je dis toujours que la meilleure pizza que j’aie mangée, c’est celle que j’ai réchauffée une de ces nuits sur des restes de barricades enflammées. Elle avait une odeur de pneu, mais j’avais si froid... Chaque matin, je devais me changer tellement mes vêtements conservaient l’odeur de ce qui avait brûlé.

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Tu peux expliquer ce qu’est une battitura ?

Tu prends des cailloux et tu les tapes contre le fer des glissières d’autoroute, ou les grilles de la centrale. Au niveau humain... pardon... je n’aurais jamais pensé verser des larmes en pensant à la battitura ! Au niveau humain, donc, tu prends ce caillou et tu tapes très fort parce que tu ne peux rien faire d’autre. Des fois, je regarde la battitura de l’extérieur, et je me dis : « C’est une connerie, ça ne sert à rien... » Et d’autres fois, je me suis retrouvée à taper pendant une demi-heure, une heure, jusqu’à avoir mal au bras. Quand tu ne peux rien faire d’autre et qu’il faut crier... C’est comme bloquer l’autoroute, la battitura. Et quand je tape, je regarde toujours quelqu’un de l’autre côté, un policier, un carabinier. Ça extériorise ce que tu gardes en dedans.

Il y a quelque chose de particulier dans les liens que cette lutte a créés entre les No TAV ?

Les rapports sont plus forts, c’est sûr ! Je crois qu’il faut lutter avec son cœur. Si tu ne le fais que par militantisme, tu peux changer et abandonner à la première occasion : parce que tu trouves un fiancé, un travail... Et peut-être que tu préféreras ta nouvelle passion à la lutte. Mais si tu mènes la lutte avec le cœur, pour protéger ta vallée, la nature, les animaux, la santé et notre dignité, le lien humain qui se forme est si fort que tu ne t’arrêteras jamais. Le rapport humain que tu as créé te fait gagner beaucoup plus que tout le reste. Bien sûr, des fois tu penses : c’est vendredi, mon week-end peut commencer. Mon week-end, c’est ça : je commence par l’apéritif dînatoire à la centrale. J’ai travaillé toute la journée comme monitrice de ski, j’ai eu froid, et je passe juste en coup de vent à la maison pour changer de vêtements avant de retourner dans le froid ou la pluie devant la centrale. Parfois, tu te dis que ça pourrait être bien de rester dans le canapé avec un livre... Mais tu sais aussi que quand tu seras là-bas, devant la centrale, tu seras sereine parce que tu auras les idées claires et que tu te sentiras légère.

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Est-ce que tu peux raconter comment les actions quotidiennes rythment la vie dans la vallée ?

Prenons le NPA : c’est vrai que ça ressemble parfois un peu à une maison de retraite, où on va manger et jouer à la pétanque à boules carrées ! Mais cette présence symbolise la nécessité de manifester tous les jours notre refus de cette situation. Eux ils jouent, ils mangent, c’est une situation de partage avec les autres. Depuis tout ce temps, ils continuent à aller manger au chantier, à se faire encercler par les flics et à se faire contrôler chaque jour : « Monsieur Fulvio, vos papiers s’il vous plaît. » « Mais ça sert à quoi si tu sais déjà comment je m’appelle ? » Pour les flics, c’est du boulot, ils n’ont pas