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vendredi 21 mars 2014

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posté à 16h51, par Anne Steiner
3 commentaires

1910 : Jules Durand, charbonnier et martyr

La rubrique « Le Temps des révoltes » se veut coup de projecteur sur des conflits passés et oubliés – poussées de colère ouvrière, longues grèves et révoltes individuelles d’avant 1914. Pour ce quatrième volet de la série, retour sur le sort funeste de Jules Durand, charbonnier du Havre qui eut le tort d’indisposer le patronat local.

Cet article a été publié dans le numéro 14 de la version papier.
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Le Havre, été 1910 : parmi la foule dense des travailleurs qui vont et viennent sur les quais du port se détachent des hommes au teint noirci, pauvrement vêtus, portant pelles et pioches. Ce sont les charbonniers, qui travaillent pour les négociants-importateurs de charbon et pour les compagnies de navigation. La plupart sont des journaliers embauchés à la journée en fonction du nombre de navires à traiter. Leur tâche consiste à sortir le charbon importé des soutes des navires et à approvisionner en combustible les steamers des compagnies de navigation. Entre deux chargements, ils hantent les nombreux estaminets qui s’alignent le long des quais. Pour se réchauffer et pour soulager leur gorge irritée par les fines particules inhalées tout au long de la journée, ils boivent le « petit sou », un café arrosé d’alcool. Mais ils sont aussi grands consommateurs de marc, de cidre, de rhum et de vin : l’alcoolisme fait des ravages parmi ces travailleurs de force. Nombreux sont les propriétaires de débits de boissons leur louant aussi des chambres dans lesquelles ils s’entassent à plusieurs. Les maigres gains des charbonniers servent ainsi en bonne part à alimenter les caisses de ces tenanciers dont ils sont les perpétuels débiteurs.

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« Fin de journée » (1901), peinture de Raoul Dufy représentant le quai Colbert, celui des charbonniers.

L’introduction, depuis 1909, de bennes automatiques appelées « crapauds » a encore réduit les opportunités de travail des journaliers, qui ne sont plus employés que trois jours par semaine en moyenne. Précipités dans la misère, nombre d’entre eux mangent pour deux sous au fourneau économique installé sur le port et dorment dans des wagons abandonnés. En août 1910, la tension monte quand la Compagnie générale transatlantique, l’une des plus importantes du Havre, se fait livrer une machine électrique conçue par un industriel du nom de Clarke et capable de remplacer 150 hommes. Les charbonniers, sortant de leur habituelle résignation, commencent à s’organiser . Le 17 août, réunis en assemblée générale, ils votent la grève. Ils exigent un tarif plus élevé pour les heures effectuées la nuit et le dimanche, une augmentation d’un franc par jour pour compenser le manque à gagner induit par le machinisme, et l’installation de douches sur le port. Matin et soir, les grévistes tiennent des réunions à la Bourse du travail. Bientôt l’agitation gagne d’autres corps de métiers : les piqueurs de sel, les granitiers, les boulangers, les chauffeurs se mettent tour à tour en grève. Le 31 août, 150 ouvrières d’une corderie du Havre, qui ont cessé le travail pour protester contre les amendes arbitraires, se joignent au défilé quotidien des charbonniers dans les rues de la ville.

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Le quai Colbert au tout début du XXe siècle - photo piquée sur le site des Amis du Jules Durand.

Pour empêcher le blocage complet des activités du port, les patrons utilisent au maximum les machines et font travailler, sous protection policière, des volontaires nourris et logés à bord. Une prime de deux francs par jour leur est offerte. Fréquemment, des rixes opposant grévistes et « renards » (ainsi appelle-t-on les jaunes) éclatent aux abords des cabarets. Le vendredi 9 septembre au soir, trois journaliers interpellent un chef de bordée, Dongé, qui vient de travailler deux jours et deux nuits sans prendre de repos, alors qu’il avait voté en faveur de la grève. Tous sont en état d’ivresse avancée. Des coups sont échangés. Dongé sort un revolver. Il en menace ses contradicteurs qui se ruent sur lui, le désarment et le molestent rudement à coups de poing, à coups de pied. Conduit à l’hôpital par une patrouille de police, il meurt le lendemain. Ses adversaires, immédiatement appréhendés, sont incarcérés.   Le 11 septembre, trois responsables du syndicat des charbonniers sont arrêtés au motif de « complicité d’homicide volontaire ». On les accuse d’avoir encouragé « la chasse aux renards » et d’avoir fait voter en assemblée générale l’assassinat de Dongé. Le secrétaire de la section syndicale, Jules Durand, est désigné comme le principal instigateur du meurtre. C’est un homme de trente ans qui habite avec sa jeune compagne, Julia, au domicile de ses parents, quai de Saône. Comme bien des dockers, il élève des pigeons et participe aux compétitions régionales de colombophilie. Un fils de charbonnier que rien, en apparence, ne distingue des travailleurs du port. Sauf que cet anarchiste, buveur d’eau, fréquente plus volontiers les cours du soir proposés par la Bourse du travail que les caboulots du port. Ses activités syndicales lui ont déjà valu d’être licencié, en 1908, par la Société d’affrètement dans laquelle il travaillait comme docker. Il a alors rejoint la misérable cohorte des charbonniers. Et bien vite, sous son impulsion, la chambre syndicale de la corporation, ancienne mais assoupie, a adhéré à l’union locale CGT, voyant ses effectifs passer de quelques dizaines à quelques centaines d’adhérents. C’est pourquoi Jules Durand est devenu la bête noire du patronat havrais, l’homme à abattre.   Dans les semaines précédant le procès, la presse conservatrice locale se déchaîne. D’une rixe entre ouvriers avinés, on est passé au scénario d’un guet-apens tendu à un renard avec intention délibérée de le tuer. L’affaire est jugée par la Cour d’assises de Rouen le 23 novembre 1910. Ils sont sept dans le box des accusés : Jules Durand, Gaston et Henri Boyer, respectivement trésorier et secrétaire adjoint du syndicat, accusés d’avoir commandité le meurtre, et quatre journaliers, accusés d’avoir porté les coups mortels. Des hommes que L’Intransigeant d’Henri Rochefort décrit ainsi : « Noirs, vêtus de guenilles noires, noires comme leurs âmes de brutes épaisses. » Les témoins à charge défilent à la barre. C’est la Compagnie transatlantique, pour laquelle tous travaillent, qui a payé leurs frais de voyage, leur hébergement, et les complets neufs dont ils sont vêtus. Contre toute vraisemblance, ils affirment que le meurtre de Dongé et de deux autres renards a été mis aux voix, à l’initiative de Durand, lors d’une assemblée générale. Soixante-quinze témoins auditionnés lors de l’instruction ont contredit cette version mais il n’en est pas tenu compte, pas plus que des rapports du commissaire Henry, chef de la Sûreté du Havre, qui affirme qu’aucun de ses agents, chargés d’infiltrer les réunions des grévistes, ne lui a rapporté pareils propos.

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Caricature parue dans Le Progrès - image piquée sur le site des Amis du Jules Durand.

Le 25 novembre, le jury se retire pour délibérer. Il reconnaît les journaliers Mathien, Couillandre et Lefrançois coupables de meurtre sur la personne de Dongé, avec circonstances atténuantes. Durand, lui, est reconnu coupable d’avoir provoqué les trois journaliers à commettre cette action par « promesses, menaces, abus d’autorité et de pouvoir, machinations ou artifices coupables ». Le verdict tombe : quinze ans de travaux forcés pour Mathien, huit pour Couillandre et Lefrançois. Durand, lui, est condamné à avoir la tête tranchée sur une place publique de Rouen. Les trois autres accusés, mis hors de cause, sont immédiatement libérés.   L’auditoire est sidéré. Abasourdis, les jurés affirment au Président qu’en déclarant Durand coupable sans circonstances atténuantes, ils n’avaient jamais envisagé une telle peine. Sitôt le verdict connu, une grève générale de 24 heures est décidée par l’Union locale du Havre. À Saint-Nazaire, Brest, Marseille, Dunkerque, et dans les principaux ports d’Angleterre, charbonniers et dockers cessent le travail. Partout en France, des meetings rassemblant des milliers de participants sont organisés. Deux cents parlementaires signent une pétition en faveur de la grâce. La protestation s’étend bientôt au monde entier. Aux États-Unis, en Australie et dans plusieurs pays d’Europe, des motions de soutien sont votées, des pétitions circulent, des manifestations sont organisées. Le pourvoi en cassation, déposé par le défenseur de Durand, Maître René Coty, est rejeté le 22 décembre 1910. Mais le 31 décembre, le président Fallières, usant de son droit de grâce, commue la peine de Durand en sept ans de détention. Une demi-mesure de clémence qui ne calme pas les esprits. La pression sur le chef de l’État s’intensifie.

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Le 16 février 1911, Durand recouvre la liberté en attendant la révision de son procès. Las : durement éprouvé par le terrifiant régime carcéral réservé aux condamnés à mort (fers aux pieds en permanence, tête recouverte d’une cagoule lors de chaque promenade, camisole de force au moindre signe d’agitation), il a perdu la raison. Le 5 avril 1912, il est interné à l’asile départemental d’aliénés de Sotteville-les-Rouen. Il y meurt le 20 février 1926.
Un boulevard, au Havre, porte aujourd’hui le nom de ce Dreyfus ouvrier dont l’innocence fut reconnue par la Cour suprême le 15 juin 1918.

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À écouter ailleurs : le 11 mars dernier, l’émission « La Fabrique de l’histoire » d’Émmanuel Laurentin (France Culture) était consacrée à Jules Durand ; bien fichue, elle est à réécouter ICI.

COMMENTAIRES

 


  • lundi 24 mars 2014 à 15h01, par Reveric

    Merci pour cet article qui se complète bien avec l’émission de F. Laurentin !

    • mercredi 20 août 2014 à 11h40, par Marc

      Merci pour cet article ! Pour tous creux que cette tragédie sociale et judiciaire intéresse, je vous invite a consulter le site des Amis de Jules Durand julesdurand.fr .

      Marc . le Havre



  • samedi 18 juin 2016 à 10h57, par jesuisdurand

    Cet article est très intéressant.
    Toutefois, je suis étonné, sachant qu’Anne Steiner a travaillé sur les cafés et bistrots, qu’il ne soit pas mentionné que les charbonniers étaient payés en jetons monnayables dans des cafés, moyennant une certaine consommation ? Est-ce volontaire de la part de l’auteure ?

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