ARTICLE11
 
 

vendredi 4 octobre 2013

Le Cri du Gonze

posté à 14h45, par Lémi
6 commentaires

Abner Jay, le dernier ménestrel

Abner Jay est mort il y a vingt ans dans l’indifférence quasi générale. Deux décennies plus tard, oh Lord, le monde l’ignore encore dans les grandes largeurs. Une infamie qu’il est temps de combattre par le fer et le clavier. Place à l’immortel créateur de la chanson la plus Prozac du monde, « I’m so depressed », adepte de la cocaïne, du camping-car et du concept de fontaine de jouvence fluviale.

«  Terrible songs make big songs. Why do you think kids like rock ’n’ roll ? Because it’s terrible. You think they’re gonna listen to the Philadelphia Symphony, 101 Strings ? Why do you think I like cocaine ? » (Abner Jay, « Cocaïne blues »)

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Dès les premières mesures du très étrange « Swaunee River », ce morceau davantage parlé (psalmodié ?) que chanté qu’il enregistra à la fin de sa vie, Abner Jay se fait péremptoire, mi-fanfaron mi-sérieux : « J’ai joué cette chanson partout dans le monde et à chaque fois, que ce soit en Russie ou en Yougoslavie, les gens s’arrêtaient de manger et de boire. Ils restaient debout la tête baissée, affichant leur respect, parce que, disaient-ils, ils venaient de découvrir l’existence d’un lieu magique. »

Le « lieu magique » en question, c’est la « Swaunee River » éponyme, un fleuve qui sillonne la Géorgie et la Floride avant de se jeter dans le Golfe du Mexique. La particularité dudit cours d’eau ? Ses flots auraient, une fois consommés, des vertus fortifiantes pas piquées des hannetons : en boire préserverait des atteintes de la vieillesse. C’est en tout cas ce qu’affirme Mister Jay dans la suite du morceau, posant sa propre expérience en garante du miracle : «  J’ai grandi au bord de ce bon vieux fleuve Swaunee. Et j’ai vite pris l’habitude de m’installer à plat ventre, posé sur mon estomac, afin de boire son eau. C’est pour ça que je suis si costaud, si noir et si bien conservé.  »

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Au cours de sa longue et tortueuse carrière, Abner Jay est souvent revenu sur ce point, encensant les vertus miraculeuses d’un cours d’eau capable de faire « disparaître la misère » et de maintenir au top son impressionnante fertilité (seize enfants issus de sept mariages différents). Le mode d’emploi ? Simple : « drink drink drink till you become happy ». Lourdes peut aller se rhabiller.

La croyance peut prêter à sourire, d’autant que le sieur Jay en rajoutait des tonnes, mais elle s’inscrivait dans un contexte particulier. Car il fallait bien quelques miracles pour contrer la destinée pas folichonne qui pendait au nez d’Abner Jay. Né dans une famille de métayers1 pauvres du Sud des États-Unis vers 19212, il a grandi dans une misère XXL. Quand on est noir, fermier et pauvre, la Géorgie du Sud circa 1930 est rarement synonyme de long fleuve tranquille. Far from. « Je suis né un jour de de grande dépression, oh Seigneur », chante-il dans l’immense « I’m so depressed », chanson si poignante qu’elle semble taillée dans le mildiou, « En juillet, au sud de la Géorgie, / Où le soleil brûlait comme un incendie, / Mon père était métayer / Et à la fin de l’année on avait rien du tout / Rien du tout, à part des sauterelles.3 »

Pour ne rien arranger, Abner Jay souffrit d’un cancer de la gorge quand il avait une vingtaine d’années. Il en garda ce timbre de voix si caractéristique, râpé et rocailleux. Ce qui ne l’empêcha aucunement de réaliser son destin de « dernier ménestrel noir du sud », ainsi qu’il aimait à se qualifier. Jusqu’à sa mort en 1993, il sillonna les États-Unis dans un camping-car qu’il avait doté d’une scène amovible, grattant ce banjo qu’il avait hérité de son grand-père esclave et qui – il n’en démordait pas – aurait été façonné en 1748. Il jouait seul, option one-man-band, claquant le rythme du pied sur la grosse caisse, soufflant dans l’harmonica tout en triturant l’aïeul banjo ou une guitare acoustique. Comme ses disques n’intéressaient pas grand monde, il les pressait sur son propre label, intitulé Brandie, avec le listing des chansons auto-rédigé au feutre4. Si certains de ses illustres pairs, tels B.B. King ou Muddy Waters, le citaient comme influence, cela ne changeait pas grand chose à sa situation : il restait méconnu, jouant devant des publics clairsemés, dans des petites salles ou lors de festivals, nomade jusqu’au bout.

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Dans un univers musical, le blues, où nombre d’artistes ont, par la force des choses, opté pour la métaphore et la parabole, s’autocensurant pour ne pas faire face à la réprobation d’une société blanche encline à penser qu’un Noir ça ferme sa gueule où ça ferme sa gueule, lui ne s’est jamais privé de traiter de sujets polémiques. Dans « The reason young people use drugs », il lance ainsi : « Si les jeunes prennent de la drogue / C’est parce qu’ils sont affamés, fatigués et qu’ils en ont ras-le-bol / Et pas seulement les jeunes / Les Noirs, les Blancs, les pauvres et les nantis. / […] Ils en ont marre des promesses5. » Un constat désabusé également asséné dans des morceaux tels que « Vietnam » ou le bien-nommé « Starving to death on my government claim » (grosso modo : Crevant la dalle sur décision du gouvernement). Hors le fabuleux J.B. Lenoir, peu de bluesmen sont allés aussi loin dans la critique sociale de leur époque. Quant à « Cocaïne blues », titre fleuve à la sincérité déroutante, il y confesse son attirance aiguë pour la poudre blanche, vitupérant au passage ces foutus babos qui épuisent les stocks : «  Je n’arrive plus à en trouver à Atlanta. Parce que ces hippies se sont tout enfilé... Et pourtant j’aurais bien besoin d’un petit remontant ! » 6

Spécialiste des tirades à rallonge, des discours oscillant entre pataphysique et considérations plus terre-à-terre7, dans la pure tradition minstrel sudiste, Abner Jay savait se mettre un public dans la poche par ses vannes et ses mimiques vocales. Entre farce et tragédie, critique sociale et théâtre bouffon, il a tracé un sillon infiniment personnel, pure comète. Des six cents chansons qu’il clamait avoir écrites, il reste peu de traces. Quelques collectionneurs s’arrachent ses vinyles à prix d’or sur E-Bay. Et les bienfaisants passionnés de Mississippi Records, basés à Portland, bataillent pour ressortir quelques-unes de ses œuvres8. Une goutte dans l’océan, tant nombre de ses créations resteront sans doute à jamais inaccessibles. L’humanité, oh Lord, est une chienne galeuse. Pour se mettre au diapason mental de ce constat, voilà une autre version d’ « I’m so depressed », un chouïa moins dépressive dans son orchestration mais également pourvoyeuse infaillible de frissons. Terrible songs make big songs, qu’il disait. Dans le mille.

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Du rab vidéo

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Merci à Pascal, pourvoyeur émérite de pépites



1 La version moderne de l’esclavage après son abolition.

2 Son extrait de naissance ayant brûlé dans un incendie, la date exacte reste inconnue.

3 I was born during the hard depression day, oh, my Lord / In July, in South Georgia / Where the sun was hot in a blaze, / My folk was share cropper / At the end of the year, we had nothing, / We had nothing, we had nothing but grass hoppers.

4 Vers la fin de sa vie, il signa quelques disques sur des labels moins microscopiques, comme Peacock

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5 The reason young people use drugs, / they are hungry, tired and fed up Not just the youth, / the blacks, the whites, the poor and the well-to-do.... / They are tired of promises.

6 But I can’t find nothing here in Atlanta. Cos those hippies dun used it all up... I want sum’tin to pep me up !

7 De type Comment disposer un cafard dans son filet-mignon pour ne pas avoir à le payer au restaurant.

8

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COMMENTAIRES

 


  • vendredi 11 octobre 2013 à 13h38, par Grégoire O

    Bah ouais, merci Pascal et surtout, t’arrête pas.



  • mardi 15 octobre 2013 à 11h04, par Virginie

    Le ménestrel Abner Jay est certes mort il y’a deux décennies de cela mais il reste dans la mémoire de ces admirateurs. Je dirai même qu’il est immortel de par ces œuvres poétiques qui continuent de plaire et d’émouvoir.



  • mercredi 16 octobre 2013 à 19h58, par virginie

    Vivement que l’on ait droit à une compilation des ses meilleurs titres. Dans notre monde à la dérive les paroles de ce ménestrel dépressif à la voix envoutante sont toujours d’actualitéVirginie



  • mercredi 30 avril 2014 à 21h00, par alienations

    que c’est bon bon bon



  • lundi 19 janvier 2015 à 16h34, par Bardamu

    Magnifique artiste, découvert par hasard il y a peu
    (merci les compils « reverberation » par Allah Las !)
    L’article est bien documenté, continuez comme ça !!



  • dimanche 15 février 2015 à 12h21, par Stepanie

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