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jeudi 17 mai 2012

Entretiens

posté à 22h34, par Lémi
46 commentaires

Alain Brossat : « La culture est devenue un moyen de gouvernement parmi d’autres »

C’est une notion qu’on ne remet jamais en question, tant on est habitué à la considérer comme forcément positive. Et pourtant, la « culture », telle qu’elle est développée dans nos démocraties contemporaines, est loin d’être un instrument d’émancipation. C’est en tout cas l’opinion d’Alain Brossat, auteur du « Grand dégoût culturel ». Entretien.

S’il y a une notion que se plaît à défendre – avec tambours et trompettes – l’ensemble des acteurs et décideurs de la démocratie française contemporaine, c’est bien celle de culture. À droite, à gauche, dans les colonnes des hebdomadaires de la gauche molle ou dans celles des quotidiens de la droite dure, le refrain est le même : la culture (vaste entité molle jamais réellement définie) est par définition positive, porteuse d’espoir, de changement, d’amélioration. Il en faudrait toujours plus, partout, tout le temps. Si bien qu’on n’interroge finalement très peu cette idée de « tout-culturel » et ses répercussions sociales ou politiques. Œillères. Comme l’écrit Alain Brossat : « Les préjugés qui nous portent à voir la culture comme un domaine élevé et une instance salvatrice sont si puissants qu’on conçoit difficilement que la culture est désormais bel et bien enraciné au cœur des dispositifs biopolitiques. »

Avec Le Grand dégoût culturel, publié en 2008 (Le Seuil), le philosophe Alain Brossat jetait un pavé affuté dans le marigot culturel. Il y pointait les contradictions de nos démocraties contemporaines gavées de culture ainsi que la servitude béate de citoyens dépossédés de toute réelle implication dans le champ politique. Alors que pseudo-intellectuels, politiques, bureaucrates cultureux et médiacrates pompeux se rengorgent d’aise en clamant qu’ils sont au service de la Sainte Culture – jurisprudence Lang –, les processus de dépossession politique se généralisent et le sujet immunisé se replie sur un quotidien consensuel mais irréel. Longtemps posée comme instrument d’émancipation, la culture serait désormais largement au service du pouvoir. Rencontré dans un café de la porte des Lilas, Alain Brossat a accepté de revenir sur les éléments clé de son livre, avant d’élargir les problématiques soulevées1. Entretien.

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La digestion des oppositions

« Le Grand dégoût culturel est un livre qui a relativement bien marché en librairie, une chose qui ne m’arrive pas souvent. Il a eu tout de suite un papier dans Télérama et ça a contribué à le propulser dans le milieu des industries culturelles, auprès des gens même qu’il dénonce. Parce que s’il prenait totalement à revers les cultureux, il leur parlait aussi de choses qu’ils rencontrent tous les jours dans leur métier, d’éléments de malaise qu’ils ressentent à l’occasion. Il a donc bénéficié d’un certain bouche à l’oreille dans ces milieux, sur un mode très ambivalent.

Ce n’est pas si paradoxal : aujourd’hui, la culture fonctionne en digérant les oppositions, le négatif. Les gens qui baignent dans ces milieux peuvent tout assimiler, ce sont des estomacs d’autruche. Et ce n’est pas ma dénonciation en règle du « tout-culturel » qui risque de les déstabiliser. Tant qu’on ne leur coupe pas les crédits, ils se fichent d’être traînés dans la boue. D’autant qu’ils ne demandent qu’à s’afficher comme les plus séditieux, les plus subversifs ; au moins en façade...

Bref, ce livre les intéresse parce qu’il leur donne du grain à moudre sur leurs propres contradictions. Évidemment, cette réception marche sur des simplifications. Comme quand ces gens se penchent sur les situationnistes, qu’ils citent à tort et à travers. Ou sur tout autre écrit subversif. Je pense par exemple aux personnes animant la revue culturelle Cassandre qui ont tenu à faire un entretien avec moi, alors même qu’ils sont installés au cœur du dispositif mis en place par Lang, nourri aux subventions et aux niches culturelles : j’ai aligné ce genre de personnages dans le livre, mais ils tiennent quand même à présenter mes positions. »

La culture comme valeur suprême

« Il y a un consensus autour de la culture : ce serait une notion inattaquable, parce que forcément progressiste. C’est cet unanimisme que j’ai voulu casser dans Le Grand Dégoût culturel. Et c’est sûrement pour ça que le livre a aussi intéressé des gens qui avaient l’habitude de se reposer dans ce bain d’eau tiède, dans cette conviction que la culture nous éduque, nous civilise et nous sauvera.

Il y a eu par le passé des périodes où la culture était en mesure de soutenir des possibilités massives d’émancipation. Je prends souvent l’exemple du personnage de Jacques le fataliste chez Diderot ou celui de Figaro chez Beaumarchais : ce sont des gens auto-éduqués qui sortent de leur condition de valet parce qu’ils ont lu des livres et qui renvoient leur maître dans les cordes. Rancière a beaucoup travaillé sur cette question au-delà de l’approche fictionnelle, notamment sur la formation d’une intelligence ouvrière autodidacte, tournée vers l’émancipation. Cette intelligence permettait aux ouvriers de penser les conditions de l’égalité avec leurs propres termes.

Il s’est effectivement produit, dans certains moments historiques, une synergie entre la culture et une politique tournée vers l’émancipation. Mais c’est une illusion de penser qu’il s’agit d’une caractéristique intrinsèque de la culture, qu’elle la porte à tout moment, structurellement. Quand on entre dans le temps des industries culturelles, de l’étatisation de la culture, cela disparaît totalement. A fortiori après 1981 et la vague Lang ; là, la culture devient une espèce d’étendue liquide qui n’a plus aucun bord : tout est culture. La culture devient alors un moyen de gouvernement parmi d’autres.

Cela va même plus loin : dès qu’on entre dans le monde de la culture, on est pris par un dispositif de séparation entre des producteurs et des consommateurs. Même quand il y a volonté de casser l’élitisme de la culture, ces barrières restent. Par exemple, dans le cadre de la « démocratisation de la culture », on amène des cars de banlieusards au Théâtre de la Commune à Aubervilliers. Ce sont des gens modestes, des ouvriers, etc. Pourquoi pas ? Sauf qu’une fois la culture arrachée à son public bourgeois traditionnel, on considère que le contrat est rempli. Mais non. Pour que quelque chose change, pour que les objets de l’art entrent dans des synergies politiques, il ne suffit pas d’élargir le public.
Tant que demeure ce jeu de partition entre des créateurs ou des producteurs culturels et un public qui consomme, il subsiste une barrière. C’est pour ça qu’il faut penser les conditions d’une appropriation de l’art par les sujets eux-mêmes, mettre en avant le devenir artiste de chacun. Une autre paire de manches ! C’est quelque chose que l’on voit apparaître dans tous les événements émancipateurs. Même une simple grève avec occupation suffit à en créer les conditions : les gens commencent à fabriquer des trucs, à organiser eux-mêmes... Quand la communauté émerge, il y a des chances nouvelles pour l’art. Ce sont des dynamiques où les gens s’inventent d’autres profils sans même s’en rendre compte. Il se crée des cassures du temps ordinaire, des moments d’interruption. Et c’est dans ces brèches qu’on peut engouffrer des pratiques permettant de trouver des lignes de fuite.

Pour moi, évidemment – c’est une question de génération –, Mai 68 correspond au moment exemplaire de ce processus. Il s’invente alors spontanément une poésie de la rue : elle s’écrit sur les murs, dans les tracts, les affiches, etc. Rien d’étonnant à ce que le situationnisme ait trouvé sa pleine prospérité dans cette constellation Mai 68 : il s’était justement installé à la jointure de pratiques politiques et artistiques radicales. »

Les sujets immunisés

« Je crois qu’il est très difficile de changer les conditions générales de la politique aujourd’hui. Parce qu’elles sont liées à la fabrication en masse de sujet immunisés qui ont de moins en moins envie de s’exposer. Or, faire de la politique, c’est s’exposer.

Ce n’est pas seulement la question de l’État, des mécanismes du pouvoir. Il y a vraiment un problème dans la relation entre les gouvernants et les gouvernés. Aujourd’hui, tout va dans le sens d’une rétraction des possibilités d’émancipation des sujets. Et la culture joue un rôle fondamental dans ce processus, parce qu’elle est l’une des enveloppes les plus efficaces des sujets immunisés.

Il existe en fait toutes sortes d’enveloppes : sanitaires, sécuritaires... et culturelles. Ces dernières sont d’une redoutable efficacité. L’enveloppe culturelle ordinaire devient une espèce de sac fermé qu’on transporte partout avec soi. Par exemple, on peut traverser une ville sans avoir entendu un bruit, sans avoir croisé un regard, sans avoir aucune expérience de cet espace urbain. Le sujet se replie sur lui même, avec ses prothèses – le téléphone portable, le lecteur MP3 – dans lesquelles il se déplace comme dans une bulle.

Il est certain que la technique contribue à ce mouvement, via divers dispositifs. L’innovation est devenue mortifère, elle participe à la domestication. Mais ce n’est pas la technique en elle-même qui est responsable, c’est l’appareillage. Se fabrique ainsi une humanité sous cellophane, qui a horreur du contact, qui est toujours dans le simulacre social.
Ce qui pose réellement question, c’est l’extraordinaire vivacité et acharnement de ceux qui travaillent constamment à capter ces dispositifs technologiques, voire à les susciter pour en faire le pire usage. Le discours flaubertien des années 1960 sur la bêtise de la bourgeoisie a fait son temps. Parce que les dominants ont fait preuve d’une impressionnante constance dans la capacité d’innover pour toujours rebondir, se redresser, avoir un coup d’avance. Ce qui passe par une maîtrise de la technique. Il n’y a qu’Internet pour échapper un peu à cette mise en coupe ; mais ça ne devrait pas durer. »

Dépression politique collective

« On ne peut évidemment désigner une période donnée comme précisément celle où la sphère culturelle l’emporte sur la sphère politique : il y a eu des superpositions, une stratification de différentes durées. Mais le basculement qui se produit pendant les années Mitterrand est fondamental. C’est un moment essentiel dans l’histoire politique de la France contemporaine, notamment parce que l’arrivée de la gauche au pouvoir se produit sur un malentendu : une partie des populations populaires pense que ça va vraiment transformer la société. Sauf que non : on entre dans une période interminable, quatorze ans de règne, où seule l’enveloppe change. Pire, la situation se dégrade : tout se met à fonctionner aux illusions perdues, au leurre, ce qui crée une véritable dépression politique collective. C’est là que disparaissent les formes politiques traditionnelles où le politique se pensait encore sous la forme de la conflictualité. Avec les deux septennats Mitterrand, les lignes de partage se brouillent et la société fait un grand pas en avant vers la démocratie culturelle : tout se vaut, les positions politiques ne comptent plus. Un moment très fort de destruction de la politique.

Ceux qui se réjouissent aujourd’hui en clamant « Enfin, on va se débarrasser de Sarko » n’ont pas seulement la mémoire courte : ils sont au degré zéro de réflexion sur l’évolution plus ou moins récente de la politique. Un tel degré de connerie me semble hallucinant. Quand j’entends les gens dire « Ah maintenant avec Hollande, ça va, tout va bien se passer »... Mais le mal est fait !
Quand j’ai lu l’édito du numéro pré-élections de la revue Vacarme, « Occupons le vote », j’étais atterré. Que des gens que je considérais jusqu’alors comme estimables, Sophie Wahnich par exemple, tombent là-dedans, appellent au vote utile, et le fassent avec une telle agressivité comme si ceux qui ne se plient pas à ce faux réalisme étaient des ennemis de l’humanité – ça me stupéfie. Car ça signifie qu’on est toujours dans cette espèce de spirale qui n’en finit jamais, cette adaptation continuelle à la dégradation. Ce qui m’a sidéré dans ce texte est aussi cette espèce de morgue contre les gens qui se posent la question de ne pas voter. Il n’y a plus d’espace de débat : c’est comme ça et pas autrement. Sur cette question, il suffit de dire « Attention, c’est un peu plus compliqué  », et tout de suite on te catalogue comme sentant le souffre, comme un furieux. »

La pauvreté du débat public

« Je suis frappé par l’appauvrissement des conditions de la discussion publique. Et ça concerne tous les sujets qui fâchent, pas seulement le vote : ce qui touche à Israël et à la supposée question juive, ce qui porte l’étiquette de terrorisme, l’Islam et le voile, etc. Sur le voile, le paradigme Caroline Fourest est par exemple très intéressant : il montre à quel point les cartes se brouillent. On voit des hyper-réactionnaires, dont la xénophobie est patente, conserver une image de penseurs de gauche qui vont à contre-courant. Ils accaparent cette posture de l’intellectuel courageux alors qu’ils constituent évidemment le mainstream. De ce point de vue, il y a une marée montante de la confusion dans les débats d’idées, avec une criminalisation de tout ce qui ne transige pas. Sur la question palestinienne, la propension à vous mettre à l’écart, voire plus, se manifeste dès que l’on se montre intransigeant. Autre exemple : si vous expliquez que le « problème » nucléaire iranien tient en grande partie au fait qu’Israël veut conserver son monopole nucléaire dans la région, on vous taxera d’antisémitisme.

La dégradation des conditions du débat est vraiment patente, avec un spectre des positions acceptables qui se rétrécit. Il y a des effets d’agglomération, d’agglutinement : un certain nombre de différences sont tolérées à condition qu’elles soient subsidiaires. À l’image des pseudo engueulades entre politiques ou entre journalistes : ils peuvent parfois se jeter des anathèmes ou se déchirer en surface tant qu’ils demeurent homogènes sur le fond. Ils s’entendent ainsi sur le fait que la politique se fait aux conditions de l’État, que quiconque prononce le mot « peuple » est un populiste. Un simulacre de débat.

La culture est un liant dans ce processus, un coagulant. Elle donne le ton, crée le style. Et la culturisation du débat politique prospère sans fin. Par exemple, quand on passe sur France Culture d’une émission censée être politique avec Colombani et Casanova à une émission culturelle, on sent bien qu’il y a pas de déclivité entre les deux : c’est le même ton, le même dispositif, le même ronron. Et c’est normal : dans les politiques d’immunisation du vivant ayant cours aujourd’hui, la politique est considérée comme un espace dangereux, qu’il faut anesthésier. »

L’entité culture

« On ne peut pas définir la culture par énumération, parce qu’il est impossible d’en dresser un tableau exhaustif. Il y a tous les jours des nouveaux objets qui pénètrent la sphère culturelle. À mes yeux, il ne faut pas faire de hiérarchie entre ces objets. C’est là que je suis en opposition avec l’école de Francfort qui rétablissait les hiérarchies entre culture valable et décadente. Sur le cinéma hollywoodien, sur le jazz, les tenants de cette école avaient une approche très superficielle, ne comprenaient la multiplicité des niveaux des signes et des messages. C’est la limite de ce qu’Adorno et Horkheimer nous ont légué.

Mais aujourd’hui, nous vivons le contraire de la hiérarchie. La culture est devenu un monde d’immanence, horizontal, où tout peut s’échanger, tout est équivalent. Ce n’est pas un hasard si un des peintres les plus chers dans les salles de vente est Basquiat, quelqu’un qui a passé son temps à paraphraser les arts de la rue.

N’importe plus que la façon dont cette culture se déploie dans ses rapports avec les sujets. Elle enveloppe collectivement la population, et avec des dispositifs qui diffèrent des dispositifs sanitaires ou sécuritaires. Il y a là une forme de pastorat spécifique, un mode d’encadrement, de domestication. La culture est très utile pour désamorcer les tensions.

Il ne faut pas regarder uniquement les objets, la marchandise, mais également la façon dont sont mises en forme des vies, des subjectivités. D’autant que cette marchandise culturelle a fonction de remplir les vies à une époque où le travail et la famille ne suffisent plus à le faire. La biopolitique a horreur du vide, et la culture remédie à ce problème. Quand on assoit les gens au théâtre ou au cinéma, il y a peu de chances pour que ça se transforme en émeute... »

Le contrôle par la saturation

« On pense souvent le contrôle total sur l’humain par rapport à la rareté de la culture, comme dans 1984. Nous subissons en réalité le contraire : un temps d’absolue profusion de la culture.

Nous tombons aujourd’hui dans la culture dès la naissance et nous n’en sortons plus jamais. Les gens et les groupes sont toujours accompagnés par toutes sortes d’objets culturels, de rumeurs culturelles. Le nœud est là, pas dans une sorte de rareté de la culture. Ce n’est certainement pas en prônant une conception hiérarchique qu’on va avancer, par exemple en se battant contre la télé trash et pour Arte. C’est une question de structure, de dispositif. La télévision engourdit, même si c’est à des degrés différents. Ceux qui ont les moyens – les cultivés – regardent Arte ; ils sont juste des consommateurs plus éclairés. Comme les gens qui achètent leurs légumes bio... Tant qu’on ne se réapproprie pas les médias, en en cassant les dispositifs actuels, en brisant les monopoles et la verticalité dans le rapport émission/réception, le mécanisme reste le même. »

L’horizon de l’autonomie

« La ligne à suivre est celle de l’autonomie. Il faut que les sujets éprouvent une capacité à devenir eux-mêmes producteurs de cultures, de discours, d’informations, de pratiques, d’actions... C’est dans ces conditions que les choses changent. Et ça peut très bien commencer par une démarche à la marge, par exemple par la création d’une petite radio locale associative.

Mais tout est fait pour que cette autonomie n’émerge pas. On veut bien que vous soyez intelligent pour être un bon agent, pour que vous compreniez que vous devez faire attention aux conduites sexuelles à risque, pour que subissiez à partir d’une certain âge tous les tests pour le cancer du colon ; cette forme d’intelligence immunisée/immunisante est encouragée. Par contre, celles qui tendent à éloigner du système de guidage et de surveillance sont rapidement pénalisées, comme on l’a vu avec les SEL, les Services d’Échanges Libres, des systèmes de troc qui se sont surtout développés dans les zones rurales, du type «  j’échange un cours de philo contre une intervention du plombier »... Cette initiative collective a immédiatement été interdite en tant que travail au noir, emploi illégal. Alors qu’elle pouvait faire tâche d’huile et s’avérer importante pour les gens qui ont peu de revenus.

L’autonomie se valide par la pratique, ce n’est pas une notion condamnée aux beaux discours. C’est une forme d’expérimentation qui n’est pas forcément glorieuse ni spectaculaire. Il faut d’ailleurs se battre contre cette obsession de notre époque pour la visibilité : ce n’est pas grave de ne pas être très visible. Ce qui importe, c’est ce qu’on fait et avec qui on le fait. C’est particulièrement malaisé dans les milieux intellectuels, où la concurrence à la notoriété est très forte. Avec des amis, nous avons crée une association de philo qui s’appelle « Ici et ailleurs, pour une philosophie nomade », avec laquelle on expérimente des pratiques non universitaires de la philo : des débats, des rencontres, des sorties hors des structures habituelles. Ça nous permet de rompre avec certaines habitudes tout en constituant une expérience de la communauté. Tant pis si c’est minime, il faut essayer.

Ce qui est vraiment fatal, c’est de se dire que tout est plié, de se convaincre qu’il y aurait une perfection de la biopolitique qui nous envelopperait totalement et nous enlèverait toute possibilité de réaction. Prendre les choses ainsi tient à une forme de paresse, de capitulation. Il y a un confort dans cette posture passive, qu’on retrouve souvent chez les gens de ma génération qui ont vécu les grands possibles des années 1960. Et elle est encore plus choquante chez des gens qui bénéficient d’un certain confort. »

La violence en politique

« Dans Les Nouveaux chiens de garde, ce bon film de critique des médias, il y a une séquence intéressante dans laquelle le délégué des Contis, Xavier Mathieu, répond à Pujadas. Là, le masque s’effondre. On voit bien le présentateur tomber dans l’injonction à dire que toute forme de violence, même matérielle, est une chose criminelle : il tente de forcer Mathieu à désavouer les dégâts matériels. Et il y a une certaine jubilation à observer ce dernier l’envoyer balader. C’est très dur de résister à un dispositif télévisé de ce genre. Normalement, ça n’arrive jamais.

C’est très symbolique. Nous subissons un état des choses où toute association d’énergie politique à un moment violent est immanquablement criminalisée. Nous endurons une politique très immunitaire, qui fait tout pour faire disparaître les corps : là où il y a des corps, il y a toujours un risque de violence. Voilà pourquoi la politique se fait de plus en plus sur Internet, ou sur un mode complètement grégaire, à l’image de ce que sont devenus les meetings électoraux. Il n’y a pas si longtemps, les meetings étaient des moments de tension. De même qu’il y avait des bastons et des morts autour des collages d’affiches ; des gens restaient sur le tapis. Pendant les élections, il y avait un climat tendu, une forme d’affrontement. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, ou alors à la marge. Il ne se passe rien, en fait.

On voit également de plus en plus de mouvements, type indignados, qui se disent fondés sur la colère et l’indignation, mais qui ont intégré ce refus de la violence. C’est étonnant. Ils se posent à eux-mêmes des limites, chassent ceux qui sont considérés comme violents.
Cet interdit a pénétré très profondément la plupart des milieux sociaux. Voilà pourquoi la violence politique se trouve circonscrite à quelques endroits localisés, par exemple les cités. Seule cette plèbe reste inflammable. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle est si facile à criminaliser. D’abord parce qu’elle est localisable, et ensuite parce qu’il est aisé de lui coller les stigmates de la barbarie, ce qu’on a vu avec les émeutes de 2005. On considère que ceux là sont violents parce que mal civilisés. Mais je suis convaincu que si on voit réapparaître un niveau de conflictualité suffisamment élevé, ce bouchon va sauter ailleurs que dans les cités. Il y a toujours un moment où le rapport de force est à nu et où quelque chose fait basculer la situation. La pacification des mœurs politiques n’est pas un vaccin infaillible contre le retour de la politique vive. »



1 Pour des raisons de clarté, j’ai choisi de regrouper ses réponses sous divers intitulés rajoutés après coup.


COMMENTAIRES

 


  • Excellent article !

    J’ai une question sans rapport immédiat : empruntant jusqu’à aujourd’hui votre journal ici et là, je me décide à l’acheter moi-même.
    Est-il plus intéressant pour vous que je m’abonne, ou que j’aille le chercher tout les mois ? (il me semble avoir lu que si vous n’en vendiez pas assez en kiosque cela pouvait se retourner contre vous financièrement).

    Deuxième question : est-il possible d’obtenir l’ensemble des anciens numéros quelque part ?

    Grand merci !



  • Les mots me manquent (et c’est pas souvent que ça m’arrive...) pour dire ma joie à la lecture de cet article. Enfin, quelqu’un qui n’a pas crainte de dénoncer la Culture, qui a remplacé le vieux mensonge religieux (certes il y a encore des croyants, mais par contre nul n’échappe à la Culture et à sa puissance de lénification).
    D’accord à, disons, 98% avec tout ce que dit Brossat.

    Bien vu, aussi, sur la limite de la critique faite par l’École de Francfort.

    Bien vu sur le côté biopolitique, sur l’immunisation totale des corps et des âmes à notre époque et le rôle que remplit la Culture dans cette domestication.

    Bien vu aussi sur les ravages commis par le mitterandisme.

    Et merci de moucher les faux-culs qui, à chaque présidentielle, viennent nous la jouer avec leurs grands airs de « citoyens » -et qui feignent d’avoir déjà oublié comment les grands frères de Hollande nous l’ont mis bien profond pendant quatorze ans.

    Du coup, je me permettrais de faire de la réclame à un site qui traite aussi de ces questions : http://www.marseille-en-guerre.org

    Et aussi d’une publication du collectif « Manifeste Rien », qui s’appelle « Baraque de foire », voir sur : http://editions.europa-museum.org

    Encore merci, Mr Brossat, pour votre prise de position courageuse.



  • ...« le capital s’occupe de la sujétion économique, et la culture de la sujétion subjective. »

    Félix Guattari, Culture : un concept réactionnaire ?
    http://www.cip-idf.org/article.php3...



  • vendredi 18 mai 2012 à 11h57, par La fête est finie

    Je me permets de signaler que quelques années avant le livre de Mr Brossat était paru le recueil de textes « La fête est finie » qui, à partir d’une critique de Lille 2004 et du dispositif « Capitale européenne de la culture », développait déjà une charge contre le monde de la culture. Les textes sont encore disponibles sur le site : http://lafeteestfinie.free.fr/

    Bien à vous



  • Il y a encore chez Adorno deux ou trois bricoles dont on peut se saisir à bon escient, une fois écartés son pessimisme et son élitisme.

    http://revue-frictions.net/enligne/...



  • vendredi 18 mai 2012 à 17h48, par LaFeteEstFinie

    Pour une critique de la « Culture », ne pas oublier « La fête est finie » paru en 2005 !!!
    http://lafeteestfinie.free.fr/VF.htm



  • vendredi 18 mai 2012 à 21h11, par L’Eternu

    Ca me rappelle un bout de texte pas tellement en rapport mais quand même un peu :

    " Après avoir éliminé tous les critères proposés pour distinguer la barbarie de la civilisation, on aimerait au moins retenir celui-là : peuples avec ou sans écriture, (...) Pourtant, rien de ce que nous savons de l’écriture et de son rôle dans l’évolution ne justifie une telle conception. (...)
    Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de l’écriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagné est la formation des cités et des empires, c’est à dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. Telle est, en tout cas, l’évolution typique à laquelle on assiste, depuis l’Égypte jusqu’à la Chine, au moment ou l’écriture fait son début : elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Cette exploitation, qui permettait de rassembler des milliers de travailleurs pour les astreindre à des tâches exténuantes, rend mieux compte de la naissance de l’architecture que la relation directe envisagée tout à l’heure.
    Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l’autre. (...)
    Regardons plus près de nous : l’action systématique des États européens en faveur de l’instruction obligatoire, qui se développe au XIXè siècle, va de pair avec l’extension du service militaire et de la prolétarisation. La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi. "

    Tristes Tropiques



  • Je ne peux tolérer, sous une quelconque forme que ce soit, l’apologie de la violence. Par ailleurs, emmenant hier soir deux élèves au théâtre, j’ai pu voir les étincelles dans leurs yeux. Etincelles non faites de violence mais bien au contraire d’émerveillement

    Non, c’est bon, je déconne
    Merci pour cet article



  • La culture institutionnelle c’est comme l’école, si ça servait à quelque chose d’émancipateur, ça serait interdit.
    J’étais d’une humeur massacrante en arrivant ici, je repars moins bête et tranquille, merci^^

    • Trop bien cet article, du coup je viens de le relire… et puis du coup, je vous refile un truc… …

      une appropriation de l’art par les sujets eux-mêmes

      Je suis un sujet qui s’approprie probable^^ Pour le numéro 7, celui oùsque l’équipe votait Bayrou avant de traitreusement soutenir Dupont la joie, j’avais promis un collage, c’est en cours par là ;
      Vous gênez pas pour lourder ce post s’il est malvenu les jeunots ;-)



  • samedi 19 mai 2012 à 18h36, par Valérie de Saint-Do

    Bon. Il y aurait donc d’on côté les post-languiens, les collabos de la société du spectacle et de l’autre les purs et durs , les intégrés qui ne mangent pas de ce pain là ( être payé comme chercheur par l’Université, n’est-ce pas, c’est infiniment moins compromettant que de toucher trois sous de subventions du ministère de la Culture.
    Le léger inconvénient de ce sujet, c’est qu’Alain Brossât ne connaît RIEN à ce dont il prétend juger. Je m’en étais rendue compte d’ailleurs en l’interviewant pour Cassandre (oui, c’est moi l’auteur de cette interview infamante). Eût-il travaillé son sujet en profondeur qu’il se serait rendu compte qu’il fait un contresens total sur la notion de « démocratie culturelle » qui désigne exactement le contraire de ce qu’il décrit : la démocratisation par le marché ou celle prônée par l’institution . Des enquêtes un peu sérieuses sur le terrain lui auraient montré qu’à côté du fait d’emmener des élèves au Théâtre de la Commune, il existe une myriade d’equipes et d’arbres qui elles, bossent avec les habitants sans esprit d’évangélisation . (il serait d’ailleurs intéressant de leur poser la question, aux habitants concernés) mais en fait, Brossar se fout de la culture et du travail d’enquête (il faut ne jamais avoir lu la revue pour la traiter de languienne), et en parle d’ailleurs fort peu dans l’entretien : elle n’est pour lui que prétexte à posture révolutionnaire à bon compte qui finalement en attaquant les acteurs modestes ne fait que servir le grand marché culturel qu’il prétend pourfendre. Un entretien à la mesure de son bouquin : superficiel.

    • Oui, la même analyse que Valérie de Saint-Do.
      M. Brossat ne semble pas bien connaître la revue Cassandre et ses auteurs.
      Certaines critiques sont justes ( les années LANG du 2e ministère où tout se vaut, tout devient création et culture, etc ...), mais mettre ceux qui oeuvrent dans un esprit d’éducation populaire dans le même sac que l’intelingensia institutionnelle dominante, c’est ne pas connaître son sujet.



  • Madame de Saint-Do, votre réponse si fielleuse tend à suggérer que Brossat a appuyé là où ça faisait mal.

    Je précise avant toute chose que je ne suis pas un élève ou ancien élève de Brossat (je n’ai d’ailleurs jamais frequenté l’Université), que ce n’est pas non plus un ami et que aucun ministère ne me finance (je me finance par moi-même...).

    Ceci étant dit, le simple énoncé « Brossat ne connaît RIEN à ce dont il prétend juger » révèle votre suffisance, si typique du milieu cultureux. Il faudrait donc être soi-même un « acteur culturel » pour avoir le droit de juger ? Brossat ne pourrait donc pas se forger une opinion critique simplement en observant, comme le commun des mortels, ce qui se passe autour de lui ? Aujourd’hui nous baignons tous dans l’animation culturelle. C’est celle-ci qui est superficielle, Madame de Saint Do, et non le jugement que porte Brossat sur la fonction remplie par la Culture à notre époque.

    J’ajoute que j’ai participé de façon bénévole, et pendant longtemps, à diverses activités dans mon quartier, que d’aucuns qualifieraient de « culturelles » : ce qui m’a donné l’occasion de cotoyer, et même de connaître de près, pas mal de gens impliqués dans la Culture. Permettez-moi de vous dire, Madame de Saint Do, que je n’ai jamais vu de toute ma vie un milieu où les gens manquent à ce point d’honnêteté intellectuelle et de droiture morale (sans doute le milieu des politiciens est encore pire, mais là j’ai pas fréquenté).

    Par ailleurs, nul ne peut ignorer, sauf vous, Madame de Saint Do, que le rôle de la Culture à notre époque est d’abord de neutraliser toute forme de vie sauvage. On a vu ce qu’a causé à la ville de Lille la « Capitale européenne de la culture » en 2004, et on va voir l’an prochain ce que cela va faire à Marseille. Ce n’est pas par hasard si ce type de pseudo-événments frappent d’abord et de préfèrence dans d’anciennes villes ouvrières et immigrées où perduraient encore des pratiques sociales échappant à l’encadrement des administrations et n’ayant aucun but lucratif.

    Je n’ai jamais lu la revue Cassandre, dont j’apprends l’existence à la faveur de cette polémique. Mais j’ai lu le livre de Brossat et mon expérience sur le terrain me porte à en approuver les thèses.

    Soyez assurée, Madame de Saint Do, de ma digne colère, comme diraient les zapatistes.

    • Figurez-vous que je ne vous ai pas attendu pour démolir moi même, dans un article paru en 2004, l’opération « Lille 2004, capitale de la Culture ». Je tiens l’article à votre disposition.
      Les petites nuances qui vous échappent, et qui échappent à Brossât, c’est que pas mal d’acteurs engagés sur le terrain et d’artistes lillois étaient les premiers à critiquer les dérives mercantiles et l’aspect « attractivité des territoires » de cette opération. Mais pour débusquer ce genre de nuances, il faut un travail de fond. Jje note que pour vous , la rigueur intellectuelle et l’approfondissement d’un sujet sont futiles et inutiles à un chercheur (payé par l’argent public pour dénigrer ceux qui touchent des subventions, comme le non regretté ultralibéral et vieux con Jacques Marseille), pourvu qu’il soit engagé. Apparremment, l« opinion » vous suffit (lire ce qu’en disait Bourdieu). Dont acte. au bar du coin et dans les commentaires du Figaro, on a aussi ses opinions sur les intermittents, comme sur les femmes et sur les immigrés. Ça produit juste un résultat, la médiocrité. Sur le site de Article11, je croyais trouver un autre niveau... Lire Marie-José Mondzain et Ranciere qui eux connaissent leur sujet.

      • Madame de Saint Do, ne jouez pas à ce petit avec moi, vous ne vous y gagneriez que des désagréments. J’avais parlé de se forger une « opinion critique » sur la Culture, et vous, vous me renvoyez aux discussions du Café du Commerce tout en convoquant Bourdieu et Rancière (vous qui affectiez de railler Brossat pour son statut d’universitaire...). Attention, Madame de Saint Do, je pourrais être tenté de réagir très mal à un tel coup bas...

        Je me doute bien que tout un tas de « petits acteurs culturels » ont pu dénoncer « l’aspect mercantile » de « Lille 2004 ». On a les mêmes à Marseille, ceux qui se présentent sous l’étiquette « Off » ou « Out », ou « Alter-Off » ou « In-Out », que sais-je encore, brefs tous ceux que le management de « 2013 » a laissé sur le bas-côté et qui gémissent pour avoir leur part du gâteau. Eh oui, les « petits acteurs culturels » découvrent avec amertume qu’ils ont tiré les marrons du feu pour les plus gros... Nous vivons dans un monde sans pitié, Madame de Saint Do.

        La critique de Brossat, si vous aviez lu son livre avec toute l’attention qu’il mérite, va cependant bien au-delà. Nous n’en sommes plus à déplorer que la culture puisse être une marchandise. Après tout, cela devait fatalement arriver dans un monde entièrement dominé par la logique marchande. Brossat critique le caractère politique de la Culture à notre époque : à savoir qu’elle fonctionne comme un dispositif biopolitique à grande échelle.

        Vous, vous défendez les « petits acteurs culturels », vous êtes en quelque sorte le CID-UNATI de la Culture. Et encore voudriez-vous que nous partagions les illusions de ces « petits acteurs culturels » ! Ce que Brossat attaque, et d’autres encore, c’est bien l’animation culturelle elle-même, qu’elle soit menée par de petits acteurs ou par de plus gros. On voit très bien le rôle qu’ils jouent par exemple dans les banlieues pauvres, où ils occupent préventivement le terrain, en s’efforçant de diriger la colère des jeunes sur une voie de garage, en court-circuitant toute possibilité d’un devenir politique de la révolte.

        • C’est intéressant ce que vous dites là, sur le fait que les animations culturelles des quartiers pauvres ont pour fonction de faire taire toute révolte. Ce qui veut donc dire que ces animations absentes, nous aurions plus de révoltes ? Cela me paraît fortement hypothétique et là dessus, la théorie de Brossat sur le gouvernement par la culture me paraît un peu osée.

          Par contre je serais assez d’accord pour dire que ça ne favorise guère l’esprit de révolte tant tous les spectacles/animations subventionnés sont consensuels (nous revoilà au stade de la marchandise : il faut « vendre » ce qui le plaît le plus, ce qui ne dérange pas). Un bémol tout de même : créer du lien social, une cohésion, même faible, peut être positif et potentiellement subversif en soi par rapport à une individualisation forcenée.

          N’oublions pas en revanche cette magnifique apologie du « gratuit » (au pire : « pas cher ») pour tout ce qui est « spectacle de rue » ou comment les théatreux subventionnés oublient que les impôts payent leurs pantalonnades. Ceci étant, j’ai un peu de mal à blâmer, spécifiquement, les intermittents/animateurs culturels de base. Qu’ils se croient pour une partie d’entre eux vaguement subversifs ou au dessus du lot parce que « artistes », c’est un peu énervant, certes (et aussi très naïf de leur part), mais ce sont aussi pour la plupart des pauvres (bien qu’issues des classes moyennes/supérieures très souvent), qui essaient de se débrouiller tant bien que mal pour vivre, comme une bonne partie de la population au final. Ça ne m’empêche pas d’en dire du mal à l’occasion, mais j’ai des ennemis autrement plus ennuyeux.

          • Animation culturelle ou pas, des gens se révoltent dans les banlieues pauvres. Mais la question qui se pose ensuite est celle de la construction d’un langage propre à la révolte, et je pense que l’animation culturelle tend à court-circuiter cette question essentielle.

            Prenons un exemple. Celui de la Caravane des Quartiers, qui, dans les années 1990 se déplaçait dans des cités HLM, dans la plupart des grandes villes. Voilà un cas de « petits acteurs culturels » et qui, pour la plupart, se dévouaient de façon bénévole. Pourtant à aucun moment la Caravane n’a posé des questions politiques -auto-défense collective face à la police, réquisitions de locaux vides dans les cités, gratuité des transports, résistance à la politique des organismes HLM etc. En 1980-81, Rock Against Police posait ces questions à chaque concert. Dans les années 1990, il ne s’agissait plus que d’apporter des animations multiculturelles en période estivale dans les cités. Je ne veux jeter la pierre aux gens de la Caravane, mais la transformation est trop flagrante pour être ignorée. Que s’est-il passé entre temps ? quinze ans de mitterrandisme sous l’égide du kamarade Jack Lang.

            La révolte continuera, de toutes façons. Mais la possibilité qu’elle puisse opérer un saut qualitatif et se construire des médiations ne viendra certainement pas des animateurs culturels, qu’ils soient payés pour gérer une Maison de Quartier ou qu’ils participent, bénévolement, à d’épisodiques festivals dans les cités.

            Evidemment, l’animation culturelle n’est qu’un aspect de cette actuelle impossibilité politique. La récupération commerciale quasi-systématique du rap en est un autre, sans doute encore plus pesant, qui contribue largement à étouffer dans l’oeuf la construction d’un langage.

            • À mon sens, le langage propre à la révolte, il se construit dans la révolte, pas en dehors. Alors bien sûr que des courants comme le rock ou le rap peuvent (ou ont pu) refléter une certaine révolte, mais à mon avis on n’a besoin ni de rap ni de rock pour construire un mouvement social. En 1936 on dansait sur de la musette devant les usines, pourtant la musette n’a rien de subversif.

              D’ailleurs ça me fait penser aux manifs plan plan où on a remplacé les chants des militants, l’expression de la foule, par des grosses sono qui crachouillent la musique « militante » et « alternative » (et tous les styles y passent, pas de jaloux). C’était déjà pas très intéressant ces défilés, ça devient carrément insupportable.

              Les trucs type « caravane des quartiers », ça a toujours existé, ce rapport des classes moyennes/supérieures de gauche qui veulent éduquer le bas peuple, leur apporter de la « culture », non pas pour leur apprendre à se révolter, mais dans une optique républicaine d’élévation intellectuelle de l’être, de l’individu, en faisant fi des véritables rapports sociaux existants. C’est juste que la droite a une vision plus élitiste de la culture alors que la gauche sociale-démocrate pense qu’il faut diffuser au plus grand nombre la culture (et encourager les pratiques culturelles aussi), toujours dans cette optique d’élévation intellectuelle de l’individu, pas pour autre chose. Les délires sur la mixité sociale sont exactement du même acabit. Tout ça fait oublier l’objectif socialiste de base, à savoir l’égalité sociale.

              • Tout à fait d’accord pour trouver insupportable les sonos syndicales dans les manifs. Ça relève de l’assommoir pur et simple : FO envoie Michel Sardou et la CGT envoie Zebda, le résultat est le même. Evidemment incapables d’imaginer d’autres formes d’expression que ces manif-promenades, les syndicats y ont rajouté de l’animation culturelle. La combinaison des mots d’ordres soporifiques crachotés par le permanent -qui seul a accès au micro- et le tintamarre des sonos a pour seul effet de réduire au silence la foule, que l’on promène comme un troupeau anesthésié avant de le renvoyer dans son enclos. Quelle tristesse...

                Par contre, je ne suis pas d’accord sur la question du langage. La révolte nourrit, ou pourrait nourrir un langage, mais elle est un événement ponctuel or la construction d’un langage s’inscrit dans la durée, chaque jour que compte l’année. Je parlais du rap davantage comme technique d’expression accessible au plus grand nombre, sur la base de ce que j’ai pu connaître voici une vingtaine dans les sound systems. Evidemment, il y a quelques groupes de rap radical mais ce qui est intéressant c’est surtout la diffusion capillaire de cette technique, en dehors de toute perspective disons professionnelle. Je me rappelle comment Keny Arkana et ses proches pouvaient improviser au haut-parleur dans les manifs anti-CPE de 2006, faisant au jour le jour la chronique du mouvement. Je vois dans l’appropriation de cette technique d’expression une possibilité, parmi d’autres, de construire un langage.

                Le musette n’avait certes rien de subversif en soi, c’était avant tout de la musique à danser, sans autre prétentions. Mais en 1936, la perte du langage n’était pas encore accomplie. Les ouvriers avaient encore leurs propres langages, argotiques, régionaux etc. Ils ne passaient pas leurs soirées devant la télévision ou devant Internet. Encore que... il serait intéressant de voir dans quelle mesure, déjà à cette époque, la figure du chansonnier de rue n’était pas déjà remise en cause par la radio.

                La gauche a aussi joué son rôle dans cette dépossession du langage, Avant 1914, selon de multiples témoignages, les orateurs anarcho-syndicalistes s’exprimaient dans une langue très argotique, un peu dans le style du Père Peinard, alors qu’à partir des années 1920 les cadres du PCF, soigneusement formés et formatés, s’exprimaient dans un français scolaire et châtié, dépourvu d’expressions argotiques et/ou locales.

                Je ne sais pas trop qui a été précisément à l’origine de la Caravane, je sais que Manu Chao y a joué un rôle important. Je la citais parce qu’on nous renvoie à l’honnetêté des « petits acteurs culturels » que Brossat aurait eu le tort de méconnaître. Dans chaque cité où elle est passée la Caravane avait des relais, genre quelques grands frères qui prenaient en charge l’organisation de l’événement sur place. Pourquoi pas ? on s’ennuie ferme l’été dans les cités... Mais voilà, la Caravane, qu’a-t-elle fait avec ces contacts et avec cette mobilité dont elle disposait ? sur quelles actions a-t-elle permis de rebondir ? à quoi ont servi les rencontres qu’elle a occasionnées ? Et là ce n’est pas l’honnetêté des gens qui ont participé à la Caravane qui est à mettre en cause, mais la logique même de ce type d’actions où « le culturel » sert de substitut à un débat politique et social.

                Qu’un tel débat passe par des formes poétiques, musicales, graphiques est une évidence. Le problème est que ces formes sont là isolées, elles deviennent des objets culturels. En Amérique latine il y a par ex. beaucoup de collectifs de rappers et de graffiteros qui participent aux luttes sociales, on ne les entend jamais parler de « culture » tellement ce qui fait sens à leurs yeux est étroitement chevillé à leur expérience quotidienne.

                • Par rapport à ce que tu dis sur les argentins, ça me rappelle un truc qui m’avait frappé pendant le CPE, alors qu’on était tous les jours au taquet, limite exténués, un gus, sympathique au demeurant, du CNDC (danse contemporaine), était venu faire faire à certains d’entre nous un machin « artistique », il appelait ça « la masse critique ». C’était sa façon à lui de participer au mouvement, faire un truc culturel avec les militants. Ben moi je trouvais ça nul, disons que j’aurais trouvé ça mieux si le gars je l’avais vu à une manif, une AG, bref s’il avait vraiment participé au mouvement, mais non il est venu là, de nulle part, du haut de sa « culture », sans doute pour nous montrer qu’on était trop terre à terre, avant de retourner tranquillement à son activité. Pour le coup, ce n’était pas du tout le langage de la révolte !

                  Sur la question du langage d’ailleurs, le problème c’est toujours cette volonté plus ou moins consciente de vouloir être « crédible » auprès des dominants. Je pense que le vocabulaire plus travaillé du PCF des années 20 devait ressortir de ça (en même temps, contre exemple dans les années 80 avec Marchais qui parlait assez mal le français). En fait ce qui est dramatique aujourd’hui, c’est que peu de militants (j’emploie le terme de manière très large) s’expriment avec leurs mots sur les questions importantes, et ceux-ci confient de plus en plus les débats à des experts universitaires (quasiment plus une conférence/débat sans un prof de fac, chercheur au CNRS etc.), qui peuvent être intéressants au demeurant dans leur domaine d’étude (par exemple Bourdieu sur la question du langage, « Ce que parler veut dire », est un bouquin très très bon) mais dont je ne vois pas plus de légitimité que ça à parler de solutions politiques (au sens large là aussi), quand ils en parlent...



  • Je suis trop saoul pour le finir, mais je viens de prendre une énorme tarte sur la lecture de la moitié En tant que producteur de contenus culturels, je viens de voir enfin posés quelques mots sur ce qu’on ressent parfois (souvent/tout le temps) sur le terrain.

    La grande grande classe. Merki.

    (et le reste, demain, à tête « reposée »)



  • Ah tiens, je suis en phase avec Article11 car le bouquin en question est sur ma pile de livres en attente ! :-)
    Interview intéressante qui donne envie d’aller plus loin dans la réflexion sur la dépossession culturelle et politique subie par les citoyens. Je trouve des similarités avec le discours de François Cusset par exemple.



  • Bonsoir,

    « Ceux qui se réjouissent aujourd’hui en clamant « Enfin, on va se débarrasser de Sarko » n’ont pas seulement la mémoire courte : ils sont au degré zéro de réflexion sur l’évolution plus ou moins récente de la politique. Un tel degré de connerie me semble hallucinant. »

    Je ne comprends pas ce passage. Qu’est-ce qui est sous-entendu par rapport au degres zero de la reflexion sur l’evolution plus ou moins recente de la politique ?

    « Quand j’entends les gens dire « Ah maintenant avec Hollande, ça va, tout va bien se passer »... Mais le mal est fait ! »

    Je n’ai pas encore entendu ca. En ce qui me concerne j’ai plutot tendance a entendre des « ce sera peut-etre moins pire ».

    « Rien d’étonnant à ce que le situationnisme ait trouvé sa pleine prospérité dans cette constellation Mai 68 [...] »

    Je renverrais au numero un de l’Internationale Situationniste qui avait pour definition :

    Situationniste : Ce qui se rapporte à la théorie ou à l’activité pratique d’une construction
    des situations. Celui qui s’emploie à construire des situations. Membre de l’Internationale situationniste.

    Situationnisme : Vocable privé de sens, abusivement forgé par dérivation du terme précédent. Il n’y a pas de situationnisme, ce qui signifierait une doctrine
    d’interprétation des faits existants. La notion de situationnisme est évidemment conçue par les anti-situationnistes.

    Ceci dit c’est un sujet qui -il me semble- est rarement pointe du doigt et je trouve l’analyse interessante.



  • à quoi la subvention peut servir ?
    si ce n’est à l’orientation du bien pensable
    et par la même sa réception... calculée
     × 
    va dans le sens, propose le bon sens...
    juste là, à ceux-là
    et touche ta part de la « grosse galette »
     × 
    fais-en ta profession, ta carrière
    bref fais de ta vie, un hymne à la dette !!!
    dois, dois
     × 
    c’est la différence
    certains choisissent de devoir
    d’autres semblent avoir des devoirs...
    — 
    — 
    aller* quelle époque
    jf le scour, 2012
    *je sais, je sais, je revendique
     × 
    ps : tout cela me fait penser à philippe muray
    « Et pourquoi des artistes en temps de culture ? »
    http://ready.thecroute.com/a-propos...
    — 
    — 
    aller* quelle époque
    jf le scour, 2012
    *je sais, je sais, je revendique
     × 
    ps : tout cela me fait penser à philippe muray
    « Et pourquoi des artistes en temps de culture ? »
    http://ready.thecroute.com/a-propos...



  • Fini.

    Je ferais bien intervenir alain brossat et peter watkins lors d’une discussion sur « Cinéma, divertissement et biopolitique : les nouveaux flics de l’imaginaire ». Le tout, peut être, lors d’une projection de film délocalisée à Lutèce. Organisée par je ne sais quel bouclé créole et ses amis. Qui sait..

    Merci encore pour cet entretien, il tourne pas mal par chez nous et on le fait tourner.



  • lundi 21 mai 2012 à 16h13, par hub

    Ex-cultureux, j’ai eu naguère Nicolas Roméas de Cassandre comme intervenant au cours de mon DESS culture. Toujours engagé politiquement, j’ai eu beaucoup de difficultés avec les cultureux. Brossat nous brosse cette difficulté bien à rebours du poil cultureux et c’est très bien. Il montre du doigt le formidable travail de dépolitisation conduit par les cultureux.

    Pour avoir longtemps frayé dans le milieu j’y ajouterai deux remarques sur les cultureux.

    1) Tout d’abord la remarquable inculture qui sévit dans le milieu culturel. Elle est sidérante. Un peu de vernis, certes, mais une absence de culture qui embrasse toute l’étendue du savoir humain. Suffit de consulter les bibliothèques personnelles de cultureux pour voir des livres à la mode. Mais si, en littérature, tu causes de Traven, de Ramuz ou de Navel, tu vois des sourcils se mettre en accent circonflexe... Côté musique c’est encore pire : tu vas trouver la mode rock/variétés bon chic bon genre mais ne pense pas trouver grand chose d’autre que des « hits » côté classique, jazz ou modal si toutefois tu en rencontres. Côté idées, c’est pas là que tu vas lire Braudel, Bourdieu ou Badiou : tu ne trouveras guère de livres, même poids plume, qui causent histoire, sociologie ou philosophie. Quant aux sciences « dures », on est bien d’accord que ce n’est pas de la culture. ;o)

    2) L’absence de regard critique. Tu peux avoir assisté à une pantalonnade théâtrale consternante. Elle sera encensée si l’auteur, ou plutôt le metteur en scène, est bien en cour. On voit des chorégraphes, au petit talent est essoré depuis des années, qui continuent ainsi à percevoir de généreuses subventions et à plastronner à la tête de CCN, centre chorégraphique national, sans que cela ne gêne grand monde. En arts plastiques, le nettoyage des entrepôts des FRAC et autres centres d’art sera ravageur dans quelques décennies. Que de merdes on aura acheté avec le chéquier du contribuable !

    • lundi 21 mai 2012 à 18h57, par Alex

      Puisque tu cites Bourdieu :

      pour le point 1, je te conseillerais de lire la Distinction (tu sembles leur reprocher, aux cultureux, de ne pas avoir les « bons » goûts, mais va donc chez la plupart des ouvriers, ne trouver ne serait-ce qu’une étagère avec des livres et dis nous donc ce que tu y verras afin de déterminer si ce sont des gens bien pour toi...) et pour le 2, il suffit de lire les quelques réflexions du sociologue sur le champ artistique (et sa théorie des champs) pour comprendre ce genre de réactions qui seront exactement les mêmes dans d’autres domaines avec d’autres gens (et le milieu militant n’y échappe pas).

      Parler de « dépolitisation » orchestrée par les « cultureux », je veux bien, mais encore eut-il fallu, pour dépolitiser, qu’il y ait préalablement une vraie politisation (et quelle politisation ? Celle du PCF ?).

      • mercredi 23 mai 2012 à 22h38, par el mexicano

        Parler de dépolitisation ne renvoie pas à l’existence d’une politisation antérieure, mais à l’impossibilité de construire un devenir politique, notamment sur les ruines de l’ancienne politique para-étatique dont le PCF constituait l’un des paradigmes les plus puissants. En fait, le mot « dépolitisation » n’est pas très heureux, parce que les gens qui se prétendent « politisés » se posent, exactement comme les cultureux, en donneurs de leçons. Et ces donneurs de leçons finissent toujours par faire tirer sur les prolétaires.

        C’est d’une tout autre conception de la politique dont on parle ici.

        Quand au fait de juger les gens en fonction de leur bibliothèque : dans mon quartier les gens, quand ils lisent, lisent uniquement des romans noirs et je trouve qu’ils ont bon goût. Beaucoup de vérité sur le monde dans le roman noir.

        Voici quelques années j’ai rencontré fortuitement un Grec qui anime une revue philosophique de qualité. Ce gars-là pour gagner sa vie fait le peintre en bâtiment, non parce qu’il n’aurait pas trouvé d’emploi comme enseignant, mais parce que seul le travail manuel lui laisse la disposition d’esprit nécessaire à sa réflexion intellectuelle, et que le travail de prof lui semble anéantir celle-ci. Encore une fois, l’exemple vient de Grèce...

        • jeudi 24 mai 2012 à 13h19, par Alex

          Le coup des romans noirs... j’ai envie de te demander si t’as été vérifier dans chaque maisonnée. En tout cas le top des ventes, c’est plutôt du Musso, Lévy, de la fantasy ou des bouquins plus ou moins ésotériques de développement personnel. D’un autre côté, « indignez vous ! » s’est bien vendu aussi, mais je ne sais qu’en penser... Mais bon, moi qui vient d’un milieu ouvrier, j’ai aussi vu beaucoup de foyers où le seul livre présent était un dictionnaire.

          Par contre je suis d’accord que ça ne sert à rien de juger les gens là dessus. Être politisé (et on est d’accord que ça reste flou comme terme, car on peut répondre au terme de « politisé » en étant anar tout comme en étant militant FN), c’est surtout l’être en actes, ne serait-ce que se réunir avec des gens pour parler de choses politiques (au sens large). Ce qu’on voudrait en fait, c’est pas que les gens soient « politisés » mais qu’ils trouvent les moyens de mettre fin à leur exploitation et aux inégalités, dont ils ont plus ou moins conscience.

          • jeudi 24 mai 2012 à 19h03, par el mexicano

            Non, évidemment, je n’ai pas été vérifier dans les demeures privées. Bon, je fais référence à pas mal de copains qui ont lu des livres pour la première fois de leur vie en prison. Et ils lisent des romans noirs. J’avoue que moi-même c’est le seul type de romans que je lis, le roman classique m’emmerde facilement. Et je parle même pas des trucs à la Houellebcq ou à la Nothomb... Balzac, c’était quand même autre chose, on peut le lire comme une déconstruction de la société bourgeoise.

            Ce qui est sûr, c’est que la figure de l’ouvrier instruit, qui fréquentait les Athénées, et qui a joué un rôle si important dans le mouvement ouvrier révolutionnaire, a disparu. Je renvoie à ce que dit Brossat à propos de Jacques le Fataliste... Et c’est vrai aussi que beaucoup de cultureux se contentent en fait de lire les bookins à la mode, ceux dont on parle dans les émissions littéraires de la télé. Pour eux, Balzac est déjà démodé...

    • mardi 22 mai 2012 à 18h21, par mathieu.k

      @hub

      A la lecture je me dis que le mot « cultureux » pris dans l’article dévoile une construction idéologique pertinente. Et dense. Mais qu’il est repris ci-dessus dans un cliché qui mériterait d’être étayé car il en devient grotesque.

      En tant que « producteur de contenus culturels », quand on me dit « cultureux », je vois un tas de situations différentes. Entre ceux qui en vivent et ceux qui n’en vivent pas. Ce qui produisent, qui relaient, qui consomment ou qui font du blé avec la culture. Et ceux que tout cela est sensé émanciper et/ou divertir.

      Y’a par contre un sens du mot qui m’apparaît illustré ici : celui de faire une différence entre ceux qui ont lu tel bouquin et ceux qui ne l’ont pas lu (d’ailleurs faudrait songer à les séparer dans les bus), celui de concevoir les gens comme des Sims qui accumulerait les points culture au dessus de leur personnage virtuel ou seraient condamnés à être game over. Et en définitive ne faire que générer un mécanisme de différenciation entre les vrais élitistes et ceux qui n’ont pas assez lu pour l’être.

      Donc pour moi dire j’ai été un « ex-cultureux » c’est manipuler une dangereuse catégorisation. Mise à part à ne faire que parler des fonctionnaires qui administrent la politique culturelle dominantes et de leurs relais artistes/vendus. Mais là faut préciser.



  • Le débat qui précède dans les commentaires est presque aussi intéressant que l’article lui-même, et à vrai dire, j’ai bien du mal à prendre parti. Cet entretien avance pas mal d’idées pertinentes, sans qu’il n’y ait rien de bien révolutionnaire non plus. Ces deux idées de la culture comme instrument de domestication sociale et de l’évolution de notre époque vers un tout-culturel (le bouquin d’Yves Michaud « l’art à l’état gazeux » est pas mal sur ce sujet aussi) n’en sont pas à leurs premiers pas, mais Alain Brossat en présente bien les enjeux. Et personnellement, le « grand dégoût culturel », je le ressens bien souvent.

    Toutefois Brossat en reste à un grand niveau de généralité, et j’ai lu tout l’article en espérant que vienne enfin une analyse un peu précise de ces processus de dépolitisation par la culture - en vain. D’après ce que je comprends, il reproche aux « cultureux » en fin de compte d’empêcher la violence politique de survenir (la révolution en somme) ou du moins d’estomper tout conflit (ce qui n’est déjà pas la même chose, pas la même conception de la politique). Je trouve cette analyse pas tellement satisfaisante, et un commentaire précédent a posé la bonne question : pense-t-il que sans ce travail des cultureux, la révolution serait survenue ? Ca me semble quand même assez improbable.

    En outre l’analyse est assez binaire puisqu’elle englobe TOUTE la culture. Je veux bien entendre cette position ; j’y vois déjà une première limite dans les faits : la solution que propose Brossat, c’est un appel à casser la séparation entre public et production de la culture, or c’est une analyse finalement assez partagée par pas mal de « petits » travailleurs culturels, ceux-là même qui sont accusés de collaborer avec l’ennemi par leur travail dans les banlieues (vision encore une fois un peu caricaturale, m’enfin...). Ces gens-là essaient justement en partie d’inverser la donne, de rendre poreuse la frontière entre réception et production. S’il s’agit de dire que leur travail est insatisfaisant, je suis plutôt d’accord, et j’aimerais en avoir une analyse précise, mais ici il s’agit plutôt d’une condamnation totale et absolue... (Autre limite aussi : il faudrait préciser ce terme de culture, parce que c’est bien gentil de dire que « tout est culture » mais on ne sait plus de quoi on parle au final)

    Reste donc cette impression que Brossat (et ceux qui le soutiennent dans les commentaires) condamne finalement toute activité culturelle. Et là on tombe dans un débat quasi philosophique qui revient à chaque fois dans la gauche radicale, sur quelque sujet que ce soit. On condamne toute la culture, comme on condamne tout exercice du pouvoir, toute organisation politique, tout média, etc. Je comprends bien pourquoi : dans la situation actuelle, si une culture « réussit », c’est nécessairement qu’elle a été récupérée ou qu’elle ne gêne pas beaucoup le pouvoir en place ; et tout objet social, toute activité, toute structure... est en fin de compte condamné au nom de la société à laquelle il appartient nécessairement.

    C’est finalement une vision idéaliste (au sens philosophique du terme) et en outre, paradoxalement, ça sert la dépolitisation puisque cette position acte un peu plus l’impuissance, l’impossibilité pour toute contestation d’émerger sans qu’elle soit immédiatement soupçonnée de « collaboration » (d’où la logique finale : la seule contestation acceptable, c’est la violence pure et frontale). Là-dessus, Brossat n’est pas clair, et il me semble qu’il se contredit, avançant la nécessité de l’autonomie d’abord (avec l’exemple des radios associatives) mais concluant son entretien sur l’idée un peu bizarre selon laquelle toute culture dans la banlieue est néfaste si l’on espère que survienne une violence politique pure et salvatrice. Mais peut-être ai-je mal compris...

    Après ça rejoint un autre débat, sur la question de la violence d’une part, et sur l’espoir de la grande révolte d’autre part - et sur ces deux sujets, les positions (implicites) de Brossat me semblent un peu figées voire simplistes et datées. Je rajoute au passage que condamner la période mitterrandienne en faisant l’éloge de la culture soixante-huitarde... bon ça me paraît assez contradictoire. La culture soixante-huitarde est précisément à l’origine de ce tout-culturel que dénonce aujourd’hui Brossat. En somme, la situation me paraît bien plus complexe et inextricable, elle réclamerait des analyses précises et pointues : le fait même que 68, qui est effectivement un moment où le public devient producteur, ait été un moment important de l’élaboration du dégoûtant tout-culturel actuel devrait nous poser pas mal de questions... Pour ma part, j’y réfléchis mais je ne m’en sors pas !

    • J’ai le même sentiment, où veut-il en venir ?
      Ça ressemble un peu à du Foucault tout ça : tout est pouvoir chez celui-ci et chez Brossat tout est culture. Au final on ne sait plus ce que veut dire le pouvoir et on ne sait plus ce que veut dire culture, on est incapable d’en distinguer les degrés et les nuances. C’est finalement, à mes yeux, assez peu pertinent, mais peut-être que je n’ai pas perçu tout la subtilité du truc...



  • D’accord avec vous, Jacques et Alex. Bien sûr, on voit tous à quoi sert la « culture » lorsqu’elle devient l’un des instruments de la pacification des corps et des esprits. De même que l’instruction publique a incontestablement servi la Troisième république et contribué à asseoir la domination de la bourgeoisie. Faut-il pour autant revendiquer l’inculture ou l’analphabétisme des prolétaires ? Bien entendu, Alain Brossat ne dit rien de tel, mais une telle conclusion pourrait aussi bien être tirée de ces constats. Une lecture superficielle des situationnistes (mais surtout des pro situs) a souvent conduit à de telles simplifications, qui n’étaient la plupart du temps que des justifications de l’impuissance créatrice, un mépris idéologique, un en-deça plutôt qu’un au-delà de la culture dominante.

    • Bien résumé.

      En somme il manque dans cet entretien une analyse beaucoup plus détaillée, précise, différenciée de ce « gouvernement par la culture », qui est une réalité. Ici on en reste à une sentence générale « la culture aujourd’hui en vigueur est un instrument de domination ». OK, mais ça ne nous avance pas beaucoup, d’autant que ça a été toujours plus ou moins le cas (j’ajoute qu’on pourrait appliquer ce genre raisonnement à n’importe quel autre champ d’action - et même à la sociologie universitaire). Il faudrait comprendre la singularité de notre époque à ce sujet, les diverses formes que prend cette domination, etc. - en sortant un peu de la vision idéaliste et/ou moralisante. Voilà déjà qui donnerait des armes de combat un peu plus concrètes.

      Ensuite, même si ça n’est pas le rôle du sociologue, il manque une « voie de sortie », des solutions quoi. Là, non seulement il n’en propose pas (ou très peu), mais en plus son propos semble condamner par avance toute initiative culturelle... Il ne reste que deux solutions quasiment équivalentes : soit on ne fait rien, soit si on lance une action il faut prier pour qu’elle reste hors de toute « visibilité » et échoue, parce que la visibilité ou la réussite de cette action prouverait sa compatibilité avec l’ordre dominant... C’est donc une condamnation à l’inefficacité et à l’impuissance.

      Je suis d’accord à 100% pour critiquer l’admiration béate envers la culture aujourd’hui (« c’est culturel donc c’est bien ») mais là on tombe dans l’excès inverse me semble-t-il. Loin de moi l’idée de vouloir trouver un juste milieu bien consensuel comme il faut, mais la question que je me pose moi, en tant que probable futur « cultureux », c’est : quel type d’action, d’organisation, de proposition culturelles peut-on construire qui échappe au « dégoût » actuel ? et je suis désolé, mais prôner l’autonomie radicale loin de tout, ça n’est pas très satisfaisant - non pas pour mon petit ego, mais dans un souci d’efficacité, politique ou culturelle.

      Les petits « cultureux » subventionnés par les pouvoirs publics et présents sur le terrain dont on se moque ici ont leurs ridicules, leur inutilité, leur vanité ou leur naïveté, mais une partie d’entre eux essaie de se dépêtrer de cette situation (et je précise au passage que le « monde de la culture » n’a rien d’homogène ni de centralisé). Au final, et à un autre niveau, les gens comme Brossat adoptent un peu l’attitude qu’ils dénoncent, celle de l’intellectuel assez autosatisfait et se croyant très subversif, mais dans le fond parfaitement inoffensif vu l’absence de prolongement pratique de leurs propos.

      Pour ma part, un tel entretien n’apporte pas grand chose à ma réflexion - excepté une bonne formulation de certains enjeux qui me conforte assez vaniteusement dans ma propre petite analyse - et ne me donne aucune piste d’action à explorer, c’est ce que je regrette.



  • Ce n’est pas la première fois qu’un monsieur, lié selon toute apparence au monde de la culture, tente de construire l’argumentation qui lui permettra de s’en extraire. Tant mieux ? Peut-être d’ailleurs y parviendra t’il par le biais de son école buissonnière – en philosophant dehors. Je lui souhaite. Jusqu’ici à ma connaissance, pour changer véritablement de caste dans cette catégorie, le chemin le plus arpenté est celui qui mène du monde de la culture au monde de l’internement.

    J’en ai lu un il n’y a pas longtemps qui a cherché à se déclasser avec une certaine ferveur : Robert Walser, qui pour ne pas démériter tenait aussi pas mal du bourgeois. Son truc ? – faire une école de laquais, après avoir été reconnu par ses pairs comme un écrivain formidable. Mais le boulot ne lui a pas plu. Et il a fini par accepter la place dans l’établissement psychiatrique où sa famille se targuait de lui donner du repos. Il a accepté également deux fois, dans les 25 ans qui ont suivi, de dire au docteur qu’il entendait des voix. J’en vois un autre : Jean Genet – qui dit avoir « tenu tête à la folie » : et qui après ses succès littéraires et théâtraux, a passé une bonne partie de sa vie à servir les causes palestiniennes, et des noirs américains. Il décrit cela dans un dernier bouquin pas fini : ce temps militant sera principalement dévolu au fait de fumer des cigarettes dans une chambre d’hôtel, en désespérant lentement. C’est je crois, celui qui plaît le plus à mon romantisme – même si ces compères de l’époque (genre Tahar Ben Jellout) l’ont tellement sucé qu’il n’en restera bientôt plus grand-chose.

    Après, tout de suite là, je vois toute la foule dont je fais pour l’instant parti, de celles et ceux qui continuent de vouloir faire un sort à la culture, tout en en perpétuant le paradoxe. Ce mouvement pour sortir, pour revenir au populaire prend parfois des accents franchement romantiques. Genre la une du n°2 de la revue l’impossible : ça dit « il y a les experts, il y a les penseurs, et puis il y a le peuple. Le peuple inattendu. C’est-à-dire des voix et des pensées que personne, ou rien, ne laissait présager.  » - ça donne à rêver, non ? – même si au final, la revue elle-même est très majoritairement constitués d’articles produit par des gens qui ont plutôt l’air d’experts et de penseurs que de « voix inattendues » du peuple. Au final, ça ne me gêne pas, que les gens qui ne veulent pas faire de la culture se paie d’abord de mots, qu’ils sinuent d’abord hors de leur gond en jouant avec l’écriture. Peut-être qu’ils parviendront à aller à l’endroit où ils veulent. En attendant, je ne crois pas du tout qu’il y ait une culture, et qu’elle soit capable de tout ravaler. Et je crois qu’il y a plein de gens, qui parviennent à faire des choses avec les autres, sans avoir besoin d’en faire un manifeste écolier.

    Mais ne serait-ce qu’à Marseille, où j’habite, il y a bien 766,5 cultures différentes (estimation basse) dont la majorité n’est absolument pas récupérable en mode mainstream – comme celle de brûler les poubelles, de parler une langue à la fenêtre qui n’est pas française, ou de pêcher dans un vieux port avec seulement de la ficelle et un bout de pain. Ce qui avance comme une grosse baleine morte, en bavant d’écume, (monstre !) Marseille 2013 capitale de la culture, j’imagine que tout cela va continuer à manier ou entériner des caricatures viables, mais dont personne ne tient vraiment rigueur. Peut-être même qu’il se passera quelques trucs sympas. Qu’un ou deux parisiens, fraichement investi de leur mission culturelle sacrée, vont décider de jouer à la pétanque et de parler le comorien. Au final, j’ai plutôt l’impression, que les cultures réelles, les manières dont les gens vivent, entre eux, avec quels héros, quels boucs émissaires, quelles histoires, ces cultures se diversifient – pour le meilleur et pour le pire des communautés dans lesquelles nous vivons.



  • mercredi 23 mai 2012 à 10h27, par robanarcoolécolo22

    Oui, c’est un bon article concernant le rôle de la culture pour lisser et formater. Il faudrait faire relire des auteurs sérieux comme Michel Foucault ou Pierre Bourdieu à propos de la biopolitique ( le remarquable livre de Foucault : « Surveiller et punir ») ainsi que la sociologie critique de Bourdieu. La culture retrouvera de la vigueur quand une société plus écologiste et réellement concernée par le social et la nature reprendra le dessus.

    Des sociologues et mêmes des économistes écologistes par exemple seraient d’accord avec le constat que des conditions de vie décentes (environnement sain et dépollué, bonne alimentation bio, transports doux...) tout cela change positivement les rapports sociaux car basés sur des valeurs féminines et de care/soin. Devant nous, une société d’équilibre est à trouver pour être ni gouverné ni gouverner.

    • ( out of Cohn troll )

    • Il faudrait justement apporter une lecture critique de Foucault plutôt que de le voir comme un auteur « sérieux ». L’un des articles les plus fameux à mon goût a été écrit par Josée Néron au sujet de son histoire de la sexualité : « Foucault, l’histoire de la sexualité et la condition des femmes dans l’Antiquité » (je vous laisse chercher sur votre moteur de recherche favori) et il montre à quel point Foucault manquait de rigueur en plus de propager quelques idées patriarcales et sexistes. Critiques, au moins sur la rigueur, qui peuvent s’appliquer à l’ensemble de son œuvre (on trouve aussi d’autres critiques, comme celles de l’historien Claude Quétel qui a écrit une histoire de la folie qui sonne bien différemment de celle de Foucault). Bref, je pense que Foucault ne nous est guère utile.

      La question principale qui se pose, c’est celle de l’égalité sociale (voir les travaux de Richard Wilkinson qui démontrent comment les sociétés égalitaires réussissent mieux, au sens où les êtres humains qui composent ces sociétés vont tout simplement mieux que les autres, même mentalement). Alors bien sûr les « transports doux », le bio, c’est bien, mais ça n’a pas beaucoup de sens sans égalité sociale (quant au « care » et aux « valeurs féminines », permettez moi d’être dubitatif...).



  • En tant que « cultureux » qui se pose des questions j’avoue être dans le flou et me retrouver pas mal dans la posture de Jacques.
    Toujours est-il que les commentaires soulèvent tout plein d’interrogation qui me parlent et je m’en réjouis !

    En ce moment je lis La dimension esthétique, critique de l’esthétique marxiste d’Herbert Marcuse.

    je pense que cette extrait fait écho à ces questionnements :

    « La privatisation du social, la sublimation de la réalité, l’idéalisation de l’amour et de la mort sont souvent taxées d’idéologies conformiste et répressives par l’esthétique marxiste. elle condamne la transformation des conflits sociaux en destinée personnelle, l’abstraction de la situation de classe, le caractère « élitiste » des problèmes, l’autonomie illusoire des protagonistes.

    Pareille condamnation ne tient pas compte du potentiel critique qui s’affirmee précisément dans la sublimation du contenu social. deux mondes entrent en collision, chacun porteur de sa vérité particulière. la fiction crée sa propre réalité, qui reste valide même quand elle est refusée par la réalité établie. le bien et le mal individuels font face au bien et au mal sociaux. même dans les œuvres les plus politiques, cette confrontation n’est pas exclusivement politique ;

    ou plutôt, les confrontations sociales particulières sont inscrites dans le jeu de forces métasociales entre individu et individu, homme et femme, humanité et nature. Le changement du mode de production ne supprimerait pas cette dynamique. Une société libre pourrait émanciper les individus d’une soumission aveugle à ses forces, mais elle ne saurait pour autant les « socialiser. »

    Bien sûr ces le bouquin entier qu’il faudrait lire, mais une partie de sa posture se résume là-dedans.



  • Un livre de Jean Dubuffet, Asphyxiante culture, prenait il y longtemps les choses tout autrement pour constater que l’ordre social procède d’une mise en ordre de et par la culture. Comme bien des posteurs précédents, je trouve l’article assez faible (plus dénonciateur que critique). On peut aller voir ailleurs, là par exemple : Produire une culture du dissensus : hétérogenèse et paradigme esthétique, de Félix Guattari.



  • Mouais.

    Une vision stéréotype de la culture.

    D’abord pourquoi « devenue » ? La culture a toujours porté un enjeu politique, de par ce qu’elle transmet ou pas, du fait que sa représentation est un médium fort et donc un moyen d’expression favorable, du fait que sa construction et représentation idéologique constitue un moyen puissant de transmettre et favoriser cette même idéologie.

    Rien de nouveau.

    Lieux communs :

     × La culture s’apprend dans les livres.
    Ah bon ? seulement ? C’est l’avis d’un auteur ?

     × Les artistes se croient subversifs.
    Plus que les auteurs d’essai ?

     × Les artistes subventionnés sont à la soldes du pouvoir.
    Parce que l’argent privé a moins ce pouvoir ?

    Bien sûr, vous l’aurez compris je vis de culture et de la culture.
    Je la partage, je la donne, je la vends, je la reçois, je la transmets, je l’étudie, la digère, la divulgue ou la cache.

    L’aseptisation des contenus culturels ce n’est pas un problème de « culture » en soi-même c’est un problème de bizness.
    Oui il faut se battre pour la culture, à la télé, dans la rue etc.
    Ce qu’il faut combattre ce n’est pas la culture mais ces images stéréotypées du danseur, de la pantalonnade ou autre.

    La culture ce n’est pas la vision réduite et ethno-centrée qu’on nous propose ici.

    La culture commence au savoir faire : savoir travailler la terre, cuisiner, manipuler la matière et la pensée.

    La culture se poursuit dans ses vocations éducationnelles et sociales : se servir de sa voix, de son corps comme médias, s’exprimer, se latéraliser, apprendre l’espace, l’équilibre, le rapport commun à l’espace, créer et éduquer sa perception auditive de la musique, des langues et des langages.

    La culture se constitue alors comme bagage, comme connaissance, comme bien précieux qui permettent aux personnes d’une même société et entre les sociétés des actions communes, censées et discutables. Sans culture il n’y aurait PAS de débat politique.

    Se complaire à l’attaquer sous un tel angle est juste jouer au jeu que l’on dénonce : se la jouer contre courant pour vendre du papier et « après moi, le déluge ».

    La critique est aisée, vous le savez, mais l’art est plus difficile, comme peut-être vous ne l’imaginez pas.

    Certes les usines à gaz « capitales culturelles » et autres institutions constituent des monstres voraces de moyens et des résultats décalés.
    Mais il est quand même regrettable qu’un auteur se lance dans un tel sujet en ne considérant que ces acteurs de surface blindés de communication.

    Vaqui per vuei...
    Au còp que ven belèu...



  • vendredi 29 juin 2012 à 14h21, par deukatre / spf

    C´est par ces commentaires où accoutumance et auto satisfaction se font l´échos de défenses impersonnelles que nous constatons en quoi la critique de la sainte culture reste culture elle même...

    Un nouveau sujet de colloc, un nouvel espace ou experts, intellectuels et sociologues rependront leurs paradoxes.

    Que les acteurs culturels (dont la taille pèse sur l´argumentation)et leurs visions binaires, voire manichéennes(petit acteur culturel, donc bon, gros acteur culturel, donc mauvais...) d´une structure dont ils ne sont plus que les agents/valets s´emploie à protéger leurs fonctions par conservatisme creux, rien ici d´assez original pour investir un débat...

    Faites pleuvoir du livre, ils prendront la poussière, bruler une bibliothèque et tous prieront les lettres, le savoir et l´éducation...

    Il nous faudrait revenir sur l´institution même de l´enseignement, la compétition de l´érudition apparente, l´intellectualisation du vivant, la rationalisation du grand tout, les spécificités du modèle de domination par l´instruction...Il nous faudrait penser, avant même la critique froide du mouvement culturel, la culture elle même, sa fonction et son sens, son objectif, son passé et les subjectivités qu´elles génèrent. « la culture » n´est rien si la culture n´est pas définie en tant qu´entité souveraine de l´imaginaire, en tant que mission pacificatrice et négatrice de la vie, en tant que réalité potentiellement reproductible et investit d´un néant particulièrement néfaste, puisque acclamé comme émancipateur ou pire, comme esthétique du lien social perdu.

    Que les distances entre émetteurs/récepteurs puissent accroitre les dominations, certes, mais la puérile contradiction qui se fait solution à l´ensemble du problème n´est pas contre culturelle, n´est pas affranchie de toute morale, de tout conformisme, de tout principe fondateur de cette même domination...

    Que les associations de quartiers tendent à réunir, à créer du lien, à « faire le bien », personne ne sous entend ici le contraire, personne ne soumet à la critique de la culture ses acteurs imbéciles...

    L´antimilitarisme n´est pas la critique du petit soldat naïf qui part défendre son ethnocentrisme inconscient. La critique de la guerre est la critique structurelle d´un moyen de domination, coloniale, aux objectifs divers rarement explicites...

    Que le soldat fasse mine de ne pas entendre les critiques, ou qu´il en soit incapable car soumis aux rites et aux valeurs de sa propre cause, par habitude, mythologie et satisfaction béate, là non plus, rien de bien ahurissant. Et le besoin de gagner le cœur des troupes n´est pas plus nécessaire que celui de le combattre, néanmoins, eux ne peuvent reprocher à leur « contradicteur » leur manque d´objectivité, argument ici sans pertinence aucune.

    Que brossat, dont le livre m´est étranger, s´emploie ici même à constater, par irrévérence à son sujet, les horreurs de la culture, là non plus, rien de bien subversif pour un disciple perdu de Francesco Masci...

    « La critique de la culture est la fille effrontée des Lumières, lorsqu´elle découvre avec force prouesse dialectique, que le libéralisme entretient depuis longtemps une catégorie particulière de fous de cour – la nouvelle classe des imprécateurs professionnels –, dont la tâche consiste à lui débiter des vérités désobligeantes devenues parfaitement inoffensives. »

    Francesco Masci, entertainment !

    AMEN.



  • ll s’agirait de definir ce quest la culture, et la fonction qu’elle est sensee avoir.
    Les deceptions etant souvent le fruits d’attentes mal placees....

    A mon sens, la culture, et dans un sens large, peut regrouper tout ce qui entre dans la connaissance de ce qui participe de l’histoire de lhomme. A un certain point cela inclut la connaissance de la connaissance qu’a l’homme de son environnement, des societes et de lui meme, et en allant jusqu’a la connaissance de l’art et de la facon dont l’homme en elargit sans cesse les limites....
    Je pense surtout qu’il y a un ammalgamme enorme au niveau de la fonction de la culture. On s’ettone ou l’on se frustre de l’usage qui est fait de celle ci, parce que j’imagine, beaucoup des acteurs qui ont participe a son developpement avait en tete, meme inconscemment, l’idee que la connaissance menerait a la comprehension et, nous y venont, a une forme d’extension de lautonomie de pensee, d’emancipaton de lhomme.
    Hors justement, la culture en tant que connaissance simple, si elle ne s’accompagne pas des outils de reflexions qui permettent d’en integrer les donnees, et de les user pour former des pensees nouvelles (ce qui n’est PAS un processus automatique pour n’importe quel type de donnees), n’est plus que de la connaissance a vide. Et cette connaissance a vide devient presque assimilable a une forme de divertissement.

    Et le divertissement en effet, (sans meme denoncer toute la masse qui en s’infltrant sous le titre de culture n’est que divertissement clairement abettissant ou avilissant, anisi que comme l’a justement fait remarquer Alex, « dans une optique republicaine d’elevation intellectuelle de l’etre, de l’individu, en faisant fi des veritables rapports sociaux existants ») maintient les hommes hors d’etat de se revolter. Et suggerer que l’on dise la que sans le divertissement il y aurait plus de revolutions, cela serait exclure l’impact potentiel dautres facteurs, et cela n’a donc pas grand sens. Je pense en tout cas que le divertissement de masse/la culture de masse est un facteur qui a son importance et sans lequel les soulevements seraient plus prompts a surgir. lmaginons simplement que les gens n’aient plus aucun divertissements du style « fourni a domicile premache ».... lls se trouveraient ammenes a creer et inventer leurs propres divertissements (puisque cela parait aussi etre une occupaton humaine instinctive) et donc a declencher tout un processus autonome d’imagination, lequel ne peut qu’etre favorable a l’emancipaton active, face au pouvoir et a sa domination, sous toutes formes qu’elle soit....



  • Rien de nouveau sous le soleil...

    Alain Brossat ne fait que, avec son concept biomachin, reprendre l’idée de l’instrumentalisation de la culture, notamment la question de institutionnalisation de la culture, de son éloignement des conditions socio-économiques.

    Au point que son livre me fait penser à une circulaire interne ou un rapport parlementaire.

    A t’il discuté de la culture avec la personne qui fait le ménage dans sa cage d’escalier ?

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