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vendredi 18 octobre 2013

Le Charançon Libéré

posté à 11h23, par JBB
126 commentaires

Alain Soral et le « butin de guerre » de la liste antisioniste – un conte iranien

Beaucoup le soupçonnaient. C’est désormais avéré : la liste antisioniste conduite par Dieudonné aux européennes de 2009 a bénéficié de subsides iraniens. Un enregistrement d’Alain Soral, à l’époque cinquième sur la liste, le confirme. Ressortie à l’occasion d’un énième règlement de comptes, la vidéo fait beaucoup de bruit à l’extrême-droite et intéresse la justice.

Il y a une constante dans l’auto-proclamée « dissidence », marigot idéologique d’extrême et d’ultra-droite regroupant le mouvement Égalité et Réconciliation d’Alain Soral, les aficionados de Dieudonné et nombre de petits groupuscules complétement allumés. Ses figures les plus en vue ont une forte tendance à se retourner les unes contre les autres, à détricoter les frêles alliances qu’ils avaient nouées et à se bouffer le nez. C’est plus fort qu’eux. Mieux : ils le font publiquement, au vu et au su de tous, via des vidéos postées sur Youtube1. Et ils en oublient parfois toute prudence, laissant fuiter certaines informations censément secrètes.

Pour dernier avatar de cette perpétuelle Nuit des longs couteaux, la sévère brouille entre Alain Soral et Ahmed Moualek, proche de Dieudonné2 et président de La Banlieue s’exprime, un groupuscule extrémiste. Les deux hommes, solidement ancrés à l’extrême-droite, se connaissent bien : lors des élections européennes de 2009, ils figuraient ensemble sur la liste antisioniste portée en Île-de-France par Dieudonné : Alain Soral occupait la cinquième place et Ahmed Moualek la septième. Mais leur compagnonnage remonte plus loin en arrière : en 2006, ils s’étaient par exemple rendus de concert (avec le complotiste Thierry Meyssan, Dieudonné et le frontiste Frédéric Chatillon3) en visite en Syrie et au Liban.

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De gauche à droite, Ahmed Moualek, Dieudonné, Thierry Meyssan, Alain Soral et Frédéric Chatillon.

Soral et Moualek sont donc de vieilles connaissances. Leur brouille, par contre, est très récente. Elle naît d’une vidéo mise en ligne par Ahmed Moualek le 23 août dernier. Il y explique qu’il a changé d’avis à propos de la situation en Syrie et qu’il « ne soutient plus Bachar El Assad », « un traître à son propre peuple ». La prise de position n’a rien d’anodine au sein d’une extrême-droite française qui soutient d’autant plus Assad que la Syrie est traditionnellement l’un de ses grands argentiers. Pour un Alain Soral, particulièrement engagé dans le soutien au régime syrien, la vidéo d’Ahmed Moualek vaut donc déclaration de guerre.
La riposte ne tarde pas. Sur le net, Moualek est attaqué de toutes part par les affidés d’Égalité et Réconciliation. Et il n’apprécie pas. Il apprécie d’autant moins que, lui, qui se revendique antisioniste radical (pour ne pas dire antisémite – l’homme a par exemple inventé un mot pour ceux qu’il considère comme sionistes : juifistes), se retrouve d’un seul coup traité de suppôt d’Israël par ses anciens amis. Insulte suprême.

Conséquence : Moualek contre-attaque. Il le fait au moyen d’une vidéo mise en ligne le 24 août et titrée « Alain Soral, où est le butin de guerre de la liste antisioniste ? ». Dans celle-ci, face caméra, il se plaint de la perfidie de ses anciens compagnons de lutte. Surtout, il exhume une autre vidéo, enregistrée en mars dernier à l’occasion d’un déplacement à Nice du meneur exalté d’Égalité et Réconciliation ; un film dans le film, en somme. Alain Soral y tient le crachoir. Et au détour d’un monologue portant sur la forme politique qu’il conviendrait de donner à la « dissidence », il fait cette étrange confession à propos du financement de la liste antisioniste de 2009 : « Si on a pu faire la liste antisioniste qui a coûté 3 millions d’euros, c’est parce qu’on a eu l’argent des Iraniens. Faut le dire, faut être honnête. Si on ne les avait pas eus, on n’aurait pas pu le faire : on n’a pas 3 millions d’euros. Surtout qu’on les a perdus, puisque pour être remboursé, il fallait faire 5 % minimum. » Bam.

Le soutien de l’Iran à une partie grouspusculaire de l’extrême-droite française a souvent été évoqué4. Cela se dit. Mais là, c’est différent : Alain Soral le balance recta, l’avoue sans ambages. Plus étonnant encore : il le fait devant une caméra, lors d’une réunion publique.

Dans sa déclaration vidéo, Ahmed Moualek explique ne jamais avoir été au courant de l’existence de ces trois millions d’euros. Il raconte d’ailleurs qu’il n’était pas question de se faire rembourser le moindre frais lors des séances de tractages auxquelles il a participé, mentionne que même le kebab était de sa poche... Mais il demande surtout des comptes, sous-entendant au passage des malversations financières : « Personne n’est au courant de ces trois millions d’euros. La liste anti-sioniste, de ce que j’avais pu comprendre, elle était financée – tout le monde n’était pas au courant – à hauteur de 300 000 euros. Soral fait des révélations. C’est son droit, hein, c’est son droit de le faire. […] Moi, j’aimerais savoir, je pose la question à Soral […] : Soral, où est le butin de guerre ? Où sont ces trois millions d’euros que tu as ou que vous avez touchés, je ne sais pas ? Où est cet argent ? […] Tout le reste de la liste antisioniste, comme moi, n’a pas touché un euro. J’en ai même pas senti l’odeur... »

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Ahmed Moualek

Sur le net d’extrême-droite, cette vidéo, visionnée plus de 50 000 fois, fait beaucoup de bruit. Si Alain Soral ne peut l’ignorer, il ne réagit pourtant pas personnellement. Par contre, le 27 août, le site d’Égalité et Réconciliation reprend la vidéo de Moualek, avec cette précision : « À la question de savoir s’il faut faire évoluer la dissidence vers une forme politique plus institutionnelle, Alain Soral répond en rappelant la réalité de la politique politicienne et en évoquant les fameux « 3 millions d’euros » (qu’il faut bien sûr imputer à la fatigue et corriger en 300 000). » 300 000 et non 3 millions d’euros ? La langue qui fourche, un coup de fatigue ? Mouais.... Admettons. Sauf que ça ne change pas grand-chose.

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Alain Soral s’embrouille dans les millions....

L’intérêt de cette vidéo d’un Soral expliquant benoîtement que la liste antisioniste n’a pu exister que grâce à l’argent de la République islamique d’Iran ne réside en effet pas dans le montant de la somme. Il est ailleurs, dans cet aveu réitéré (une première fois à Nice en mars dernier, puis une seconde sur le site d’Égalité et Réconciliation le 27 août) d’une subvention totalement illégale. Et même, doublement illégale.
La liste antisioniste n’a en effet déclaré à la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques que les sommes – mirifiques – de 6 691 euros de dépenses et 6 922 euros de recettes (dont 5 796 euros de dons)5. Les subsides iraniens n’y figurent donc pas. Ce qui laisse à penser que les comptes de la liste antisioniste sont mensongers. Une manipulation qui, à première vue, ne porte pas à conséquence : la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques ne peut effectuer de recours que dans les huit mois suivant l’élection. Il y aurait donc prescription.

Par contre, l’article L 52-8 du code électoral interdit formellement aux candidats aux élections de percevoir de l’argent d’un pays étranger. Plus précisément, il stipule : « Aucun candidat ne peut recevoir, directement ou indirectement, pour quelque dépense que ce soit, des contributions ou aides matérielles d’un État étranger ou d’une personne morale de droit étranger. »
Les risques juridiques sont ici un chouia plus importants : l’article L 113-1 du code électoral prévoit que « sera puni d’une amende de 3 750 euros et d’un emprisonnement d’un an, ou de l’une de ces deux peines seulement, tout candidat en cas de scrutin uninominal, ou tout candidat tête de liste en cas de scrutin de liste, qui aura accepté des fonds en violation des dispositions de l’article L. 52-8 ». La peine encourue reste légère, mais nul doute que Dieudonné – considéré comme responsable en tant que tête de liste – ne souhaite pas spécialement se retrouver une nouvelle fois au tribunal.

Pas de bol, cela lui pend au nez. Quand j’ai demandé à me rendre sur place, dans les locaux de la Commission, pour consulter les comptes détaillés6 de la campagne de la liste antisioniste, on m’a répondu qu’ils n’étaient pas disponibles. Il se trouve qu’il n’existe qu’une seule possibilité pour qu’ils ne le soient pas : une réquisition judiciaire. Dit autrement, une enquête est en cours. Voilà qui ne devrait pas arranger les affaires de la « dissidence » – en soi, une excellente nouvelle.

Mais la nouvelle pourrait devenir meilleure encore. Imaginons que les sous-entendus de Moualek se vérifient, que des membres de la liste antisioniste aient réellement fait main-basse sur une partie des subsides iraniens et que la justice le découvre : pour le coup, certaines figures de la « dissidence » passeraient vraiment un hiver pourri....



1 Une mode certainement lancée par Alain Soral, dont les vidéos sont très visionnées sur le net.

2 Moualek a d’ailleurs bossé au théâtre de la Main d’Or, le repaire de Dieudonné.

3 Lequel fait office de relais de Damas au sein de l’extrême-droite ; voir sur le sujet ce très complet article de REFLEXes.

4 L’Iran s’était par exemple engagé à produire deux films de Dieudonné. Le premier, titré L’Antisémite, est sorti en 2011.

5 Pour le vérifier, se rendre sur ce lien et télécharger le PDF portant sur les élections des représentants au Parlement européen des 6 et 7 juin 2009. Une fois le PDF téléchargé, se reporter à la page 14, qui traite de la circonscription Île-de-France. Les comptes de la liste antisioniste figurent en face de l’intitulé « M. MBALA MBALA Dieudonné » : les chiffres définitifs sont ceux du niveau inférieur.

6 Une version beaucoup plus précise que celle accessible sur le net.


COMMENTAIRES

 


  • Quelle bande de fatigués ! Enfin, c’est bien plaisant de les voir se manger le foie entre eux...



  • « Chauve à l’intérieur de la tête... »



  • Ah ! Un peu de croustillant pour ce morose samedi, youpi ^^
    Hier, annonce renversante du prochain numéro, aujourd’hui les foies jaunes de la connerie mortifère qui se castagnent, youpi derechef.
    Une p’tit tournée de rosé :-)



  • Dites les gars, parler de « groupuscule extrémiste », invoquer des articles de loi et se réjouir de la répression étatique, vous pensez pas qu’on peut laisser ça à la presse mainstream ?

    Perso, la montée de ce mouvement « gauche du travail, droite des valeurs » me fout les jetons mais j’espère qu’on peut le combattre sur le terrain des idées pour le moment, ou par la force si ça s’avère nécessaire. Mais svp, évitons de se ranger du côté de la démocratie néo-libérale et de son bras armé judiciaire.

    • C’est une bonne question. Deux trucs, sur ce sujet :

      « parler de « groupuscule extrémiste » »

      Pour le coup, c’en est un. Autant je suis en partie d’accord avec ce que tu pointes dans le reste du commentaire, autant là je ne vois pas où est le problème : La Banlieue s’exprime est un « groupuscule extrémiste », que l’on se place du côté du pouvoir ou non.

      « invoquer des articles de loi et se réjouir de la répression étatique, vous pensez pas qu’on peut laisser ça à la presse mainstream ? »

      Si fait, en partie. J’ai d’ailleurs hésité à m’appesantir, au moment d’écrire le papier, sur le côté judiciaire et policier. Et puis, j’ai pensé à pas mal d’escrocs à la Tibéri, Balkany ou Tapie : j’ai beau ne pas goûter la main du pouvoir, j’ai pris un réel plaisir à les voir comparaître en justice. Le jour où il existera une véritable force populaire capable de faire rendre des comptes à des gens comme ça, il en ira autrement. Mais je préfère les voir endurer quelques ennuis judiciaires (très limités, in fine) plutôt que de savoir qu’ils s’en tirent sans aucun dommage. Disons : c’est mieux que rien. Et pour des gens comme ça, je préfère encore la justice bourgeoise à l’impunité totale.
      Pour moi, Soral et ses potes, ça relève de la même eau. Une escroquerie, simplement. Et une escroquerie autant politique que financière.

      • Quelqu’en soit les raisons, les justifications, se réjouir de la répression de l’Etat n’est, lorsque l’on adopte des idées critiques, jamais la bonne façon d’être. S’attaquer aux idéologies d’extreme droite, c’est fondamentalement s’attaquer à l’Etat. Lorsque l’Etat s’attaque aux ennemis de la liberté, il ne le fait pas au nom de la liberté, mais l’inverse, et en particulier contre les anarchistes, mais certainement pas contre les idées véhiculées par des Soral, des Dieudonné, etc... Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis.

        • Pas tout à fait d’accord : si la justice bourgeoise a eu l’idiotie de donner les outils pour faire plonger ce genre de crapules il ne faut pas se priver de l’utiliser. Mais il y a un maitre en matière de financement d’élections : Sarkozy est suspecté d’avoir fait financer sa campagne de 2007 par Bettencourt et Kadhafi (entre autres) et d’avoir fait financer celle de Balladur par des contrats d’armement passés avec les pays du golfe et le Pakistan (affaire Karachi). Et bien que ce soit des sommes énormes (les 3 millions d’€ devenus 300000€ de Soral font rire à côté), il est très difficile de le déférer au tribunal.
          Preuve que la justice B. a plus d’un tour dans son sac pour ce genre de délit.

        • Il est tout à fait sain et légitime d’évoquer les méthodes fascisantes, l’utilisation d’outils et d’idées dits fascistes pour et par l’Etat.

          Cependant, mettre l’Etat et le fascisme au même niveau, c’est avaliser de fait que l’on a affaire peu ou prou à la même entité. Ce qui, en plus d’être faux, est à mon sens une grave erreur.

          L’Etat nous a bien des fois montré sa complaisance voire son soutien à l’égard de mouvements fascistes. Néanmoins, il a existé et il existe encore des Etats qui luttent contre toute manifestation fasciste.

          Pas de quartier pour les fachos, oui. Pas de nuance, non.

      • jeudi 14 novembre 2013 à 18h14, par traven

        salut
        j ai du mal a partager ta joie devant la judiciarisation de l affaire,non que je me réjouisse pas de leur guéguére interne.
        D abord il faudrait rappeler les blanchiments et financement que les partis de droite et de gauche effectuent via la france afrique,réseaux aux structures en recomposition ,malgré les déclarations officielles(en fait une plus grande place aux intéret des boites privées).
        Ce n est pas une vision complotiste,francois xavier vershaves,
        l avait abondamment décrit dans ses ouvrages,et l association survie continue le travail d information et d action a ce sujet.
        Ainsi lors de l affaire elf,le sujet des financements des partis fut abordée ;or je doute des effets judiciaires,a mon avis les réseaux se sont restructuré:l armée francaise est toujours au tchad et l uranium du niger arrive toujours en « métropole »,le franc cfa n est pas dissous,etc.......
        Je ne fais pas confiance a la justice pour régler le compte de ces crevures de fascistes,soral et cie,le mal est fait car des digues sautent,et les inepties dignes des années trente se répandent.
        Nous pouvons « remercier » les animateurs télé qui surs de faire un « buzz » les ont invité sur leur plateau,je parle meme pas des « philosophes »de garde....
        En tous les cas, la « peste émotionnelle » marche bien ,pour reprendre wilhem,et nous sommes souvent démuni-es devant ces nouvelles formes recyclées de fascisme.
        Pour ma part je rompt avec les postures « pisser le plus a gauche »,vous savez le trip« insurectionnel » blasé de tout ,
        regardant tout ce qui bouge avec ses lunettes « déformantes »,
        afin d effectuer un saut dans le réel, sans illusions,sans espoirs non plus....mais enfin sans ressentiments ni mépris.
        Bref en paraphrasant kateb yacine :« il n y a pas de dieu ,il y en aura jamais, ou s il y en a ,c est vous ,alors debout ! »



  • « Le jour où il existera une véritable force populaire capable de faire rendre des comptes à des gens comme ça, il en ira autrement. »

    putain j’aimerai voir ça avant de crever...un verre de rosé à la main !



  • Le pouvoir politique est une émanation du pouvoir économique, jamais aucun puissant n’a même eu une contravention !
    Par conséquent, pourquoi parler de ces personnes sans puissance. Elles montrent un point de vue alternatif, ce qui est quand même positif pour une démo-cratie.
    Quant à ces pauvres pseudo affaire de pognon, allez ! Disons même si Alain Soral et sa clique avaient touché trente briques de Moscou, en quoi cela peut il rivaliser au niveau des 9,3 % du PIB (qui sont les plus gros profiteurs des 480 niches fiscales ? ) qui partent des poches de ceux qui produisent vers les valises de ceux qui possèdent les moyens de production.
    Largardère, Dassault, Lazard, Ladreit de la Charrière, Leclerc, etc
    Les riches à milliards et nos politiciens, voila ce qui nous intéresse car ils jouent avec le fruit de notre énergie.
    A force de gueuler extrême droite constamment, cela a carrément perdu en réalité.
    Et oui ! Qui appauvri les français chaque jours un peu plus, qui cogne, qui tabasse, qui parque, qui divise, qui met en concurrence, qui permet les groupes de pressions, les communautés de l’ouvrir dans une république, les ministres attaché à d’autres pays, une indépendantiste au gouvernement, l’espionnage du citoyen (pardon du consommateur), etc.
    Ils sont tous à nous causer de démocratie, alors à quand le tirage au sort pour représenter les français....



  • J’aimerais partager l’optimisme de l’auteur de l’article quand à ces probables futurs ennuis judiciaires. Toutefois, j’ai bien peur que la manipulation et le mensonge habituel de Soral et sa clique seront faire passer cette affaire pour ce qu’elle n’est pas. Malgrès tout, du financement illégal, c’est toujours bon à prendre...



  • Je partage les réserves émises sur l’usage de l’expression « groupuscule extrémiste » : elle appartient à la langue dominante qui regroupe sous la même appellation les « extrémismes », c’est à dire aussi bien les ratonneurs de bougnoules et de pé