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mercredi 8 septembre 2010

Entretiens

posté à 21h33, par Lémi & JBB
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Alèssi Dell’Umbria (Part. II) : « Patience, ils sont tous en train de se tirer une balle dans le pied »
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Aux grands maux les grands remèdes. Intarissable et passionnant, Alèssi Dell’Umbria, auteur de C’est de la Racaille ? Eh bien, j’en suis !, poursuit ici le fil de ses réflexions (entamées lundi, avec l’acte I de cet entretien) sur la saine colère et la juste révolte, les artifices étatiques et le (toujours plus) malsain ordre des choses. Les cocktails Molotov se confectionnent aussi avec des mots…

Le premier volet de cet entretien-fleuve est ICI. Nul besoin d’une nouvelle introduction, donc : si tu as manqué le premier acte, tu sais ce qu’il te reste à faire…
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Dressons un parallèle entre les émeutes françaises de 2005 et le mouvement grec de décembre 2008 : est-ce que la différence ne tient pas aux revendications politiques, quasiment absentes de l’embrasement des banlieues ?

Ce qui n’est pas revendiqué par écrit est revendiqué en acte. Deux jeunes avec les flics au cul sont morts, aussitôt calomniés par le ministre de l’Intérieur : on fout le feu dans tout le pays, et basta. Qu’est-ce vous voulez qu’ils disent de plus, le message est clair non ? Je vois surtout un problème dans le fait qu’il y ait eu ensuite une pléthore de commentaires, et presque aucun qui n’ait pris le parti des révoltés. Au regard de l’importance des événements, je trouve cela très révélateur. Ce regard faussement distancié, sociologue, qui s’impose partout, c’est pire que la condamnation pure et simple, parce qu’on construit un discours qui a entre autres pour effet d’étouffer dans l’œuf la parole des révoltés. Je me rappelle ce que me disait, voici une quinzaine d’années, un copain qui avait animé un stage de rap dans une cité de la banlieue toulousaine : le plus gros problème qu’il avait affronté durant le stage, c’était que les minots, quand ils prenaient le micro pour improviser, se mettaient souvent à dérouler des lieux communs de sociologues, entendus à la télé ou la radio, et qu’il fallait ramer pour les amener à exprimer les choses à leur façon à eux, celle de la cité…

« Ce regard faussement distancié, sociologue, qui s’impose partout, c’est pire que la condamnation pure et simple [...]. »

Et puis, en 2005, il y a quand même eu au moins un écrit. J’ai eu connaissance, après la publication de La Racaille… d’un texte de revendication intitulé La révolte fait rage et signé des Combattants émeutiers du 931. C’est un beau texte, clair et précis, sans phraséologie. Il circulait sur Internet à l’époque. Il faut aussi savoir que le ministère de l’Intérieur a fait fermer plusieurs blogs pendant les trois semaines de la révolte, des lieux où s’échangeaient des informations et des commentaires. Les révoltés n’écrivaient pas beaucoup, mais ils se parlaient.
Je vois même dans cette absence assourdissante de prise de parole un progrès politique par rapport à 1983, époque du mitterrandisme où certains jeunes nourrissaient encore des illusions sur un dialogue avec le gouvernement. La plus grande partie des jeunes de banlieue sait aujourd’hui très bien à quoi s’en tenir quant à la classe politique. La thématique de l’intégration, mise en avant dans les années 1980, est à présent tombée dans les poubelles de l’histoire. Intégration à quoi, à ce pays peuplé d’étrangers à eux-mêmes ?

Vous évoquez la Grèce… Je suis allé là-bas deux mois après décembre 2008, pour parler de la révolte des banlieues françaises ; mon petit bouquin avait été traduit et publié en septembre 2008. J’ai fait deux interventions publiques, et je voyais bien, quand j’expliquais aux gens ce qu’est une cité HLM de périphérie, qu’ils avaient du mal à se représenter la chose. Je les sentais même un peu incrédules. Il a fallu, à la seconde intervention, qu’un jeune grec ayant vécu quelques années à Argenteuil confirme ce qui leur semblait incroyable.
En Grèce il existe encore une certaine sociabilité et les gens, une fois terminée leur journée de boulot, recherchent la compagnie de leurs semblables. Quand je leur expliquais qu’en raison de règlements édictés au nom de la lutte contre l’alcoolisme ouvrier et de l’hygiénisme, il était interdit d’ouvrir un bar dans les cités HLM, et que dans une ZUP, au delà d’un certain nombre d’habitants, il n’est possible d’ouvrir un bar qu’à condition de le fermer à huit heures le soir, ils n’en revenaient pas.
Le jeune grec en question avait ajouté qu’il avait été sidéré, à Argenteuil, de devoir prendre la voiture pour n’importe quel acte de la vie sociale. En Grèce, c’est différent. Même dans une mégalopole comme Athènes, n’importe quel quartier conserve un minimum de vie sociale : une taverne, un petit restau, un endroit où aller boire un verre et retrouver les voisins…

« [En Grèce], quand j’expliquais aux gens ce qu’est une cité HLM de périphérie, ils avaient du mal à se représenter la chose. »

Que les Grecs aient eu du mal à se représenter la réalité du désert organisé dans les banlieues prouve simplement que, chez eux, tout n’est pas encore complètement déshumanisé. En France, nous avons pris le pli. Les seuls à encore trouver cela révoltant, ce sont justement les jeunes des banlieues. Mais il ne faut pas se cacher le fait que leur révolte est elle-même tributaire de cela.
Ça me fait penser à un des films-documentaires de Denis Gheerbrant sur Marseille, tourné aux Rosiers, une cité que je connais vaguement parce que j’ai des amis qui en viennent. Un soir, je me suis retrouvé avec deux d’entre eux, de génération différente, qui ne se connaissaient pas et ont confronté leur point de vue sur l’évolution du quartier. Le premier, d’origine provençale, avait connu l’époque où il y avait une certaine homogénéité, parce que c’était une cité peuplée d’ouvriers plutôt qualifiés. L’autre, plus jeune et d’origine camerounaise, avait vécu le début de la désintégration, les ouvriers qui commençaient à s’en aller pour des zones pavillonnaires, et les premiers toxicos dans les cages d’escalier – ses parents sont d’ailleurs partis pour Vitrolles dès qu’ils ont pu. Aujourd’hui, il ne reste à la cité des Rosiers que des gens vraiment pris à la gorge, des Marseillais chômeurs-à-vie ou des blédards qui ne s’en sortent pas mieux. Cette fatalité, ils la vivent forcément mal, beaucoup finissent par ne plus s’aimer eux-mêmes, alcooliques, toxicos, déprime totale… Et les minots grandissent dans cette ambiance… Les Rosiers est devenue, depuis quelques années, l’une des cités les plus violentes des quartiers Nord, avec des faits divers sanglants qui défraient la chronique.
Je reviens à ce documentaire qui s’appelle Le Centre des Rosiers. La caméra suit le directeur de cette structure, qui s’efforce de créer du « lien social » à partir de son Centre. Ensuite, le type est remplacé par un directeur qui s’en fout, qui est là pour empocher son salaire et basta : à sept heures du soir, il ferme la boutique et rentre chez lui. Le premier était respecté parce qu’il faisait de l’apostolat, avec un petit côté prêtre ouvrier, et les jeunes appréciaient qu’il se rende ainsi disponible et soit un peu à leur écoute. Mais à la fin il s’en va parce que l’administration l’a décidé ainsi, on ne sait pourquoi ni comment… Un homme tout seul avec sa bonne volonté naïve ne peut pas inverser une dynamique d’autodestruction comme celle à l’œuvre actuellement aux Rosiers (meurtres, viols etc.). Il le peut d’autant moins qu’au fond il n’est pas de leur monde, lui, il appartient à la classe moyenne plutôt aisée, plein de choses lui échapperont toujours dans le langage des jeunes de la cité.

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Au contraire de Gheerbrant, je suis méfiant envers les « travailleurs sociaux ». Quelques jours après les émeutes de Villeneuve, à Grenoble, je suis tombé, dans Libération du 20 juillet, surune tribune d’un certain Alain Manac’h, président de la Maison des Habitants du quartier et ancien candidat écolo, qui exprime parfaitement ce regard condescendant des travailleurs sociaux et des militants. « Ce mort a foutu la merde dans mon village », voilà tout ce qu’il a à dire sur Karim Boudouda, un jeune manifestement très apprécié dans sa cité (500 personnes à ses obsèques, quand même…) ; et pour le reste, de pleurer sur la faiblesse des subventions à l’éducation populaire. Toujours la même rengaine, ces gens-là saisissent à chaque émeute l’occasion de plaider pour leur corporation, celle des animateurs socio-culs.
Quant à Boudouda, il aurait pu dealer de l’héroïne dans sa cité, il a préféré aller braquer un casino, je trouve ça respectable. Et je comprends les jeunes de sa cité qui ont voulu rendre hommage à sa mémoire : il y a certaines valeurs, propres aux jeunes de la rue, auquel l’auteur de la tribune en question, ce Manac’h, est évidemment totalement étranger. Et en la prenant de haut comme il le fait, il ne fait qu’étaler sa bonne conscience de gauche.

Je voudrais dire encore quelque chose à propos de cette notion de « lien social » - qui remonte à Mauss et Durkheim. Ce n’est pas le lieu de discuter ici de leurs analyses, mais de faire les comptes avec la vulgate social-démocrate autour du lien social. Tous deux étaient socialistes, proches de Jaurès, et, de leurs travaux, ils déduisaient aussi des hypothèses sur la réforme de la société française, notamment sur la redistribution – que l’on retrouve quand les socialistes créent le RMI par exemple, soixante-dix ans après. Donc, pour ces fondateurs de la sociologie et de l’ethnologie française, il s’agissait de recréer le « lien social » là où il avait été mis à mal par les conditions de vie imposées par le capitalisme. C’est le credo actuel des travailleurs sociaux et de nombreuses associations locales. Il est évidemment facile de faire le constat de la désintégration des liens sociaux qui caractérise notre époque : par exemple, j’ai pu voir, dans ma propre ville, la dégradation de la vie de quartier en l’espace de deux ou trois décennies. Le quartier tend à n’être plus qu’un espace neutre, traversé par des centaines et des milliers de trajectoires individuelles centrifuges.
L’expérience de la Plaine sans Frontières a été en ce sens un point d’observation privilégié, parce qu’elle a tenté d’inverser ce cours des choses et que cette tentative nous a fait toucher du doigt les forces centrifuges en question. Cette association a développé une série d’actions, au tournant du millénaire, dans notre quartier de la Plaine qui n’était alors pas encore trop envahi par les bo-bos. Elle s’est créée, en 1999, en réaction à tout un discours sécuritaire à l’encontre des gens comme nous, qui occupions un peu la rue, faisions du bruit etc. Discours véhiculé par le CIQ2 du quartier, de droite sinon lepéniste, et le journal La Provence, tout acquis à la cause de Gaudin. Notre réaction a donc été d’occuper, mais de façon systématique et délibérée, ce fameux « espace public » (repas de quartier, fête du quartier, Carnaval indépendant, etc). En outre, on savait que la mairie avait des projets de réaménagement de la place, et on voulait se prononcer là-dessus. « C’est bien les gars, vous tentez de recréer le lien social », des degauches venaient nous dire ça sans trop s’en mêler, d’ailleurs, quand il fallait mettre les mains dans le cambouis. Mais précisément cette expérience a montré une chose : on ne peut créer du lien social qu’en tant que lien politique. C’est-à-dire avec un point de fuite.

Mèfi, je n’emploie pas le terme de « politique » au sens des militants. Un siècle de phraséologie militante ont fini par faire confondre « politique » et « idéologique ». J’appelle politique non l’activisme des révolutionnaires professionnels, mais toute action, toute parole qui, à un moment donné, articule la production du commun à la constitution d’un espace public – et réciproquement !
Je vais illustrer ça avec un exemple récent, qui pourrait paraître futile - bien à tort. Sur la Plaine, il y avait un terrain de foot aménagé, mis en place en 2001. Les minots qui jouent au foot sur la Plaine, ça a toujours été un sujet d’embrouille avec les vieux cons du CIQ, et nous on les a toujours défendus. Donc, en compromis, la mairie installe ce petit terrain, où l’on joue en sixte, hein, tout l’équipement payé par l’OM. C’était le club de supporters MTP, dont le local se trouve au quartier, qui devait le gérer ; en pratique, les minots s’en occupaient, ils avaient même explosé les serrures de l’enceinte et pouvaient donc jouer tard l’été, après les heures de fermeture. Les vieux cons, incommodés par les clameurs, ont fini par la ramener, ce qu’ils savent faire le mieux. La mairie propose donc de transformer le terrain de foot en terrain de boules (alors qu’il y en a déjà un à 300 mètres), lequel terrain serait géré par le patron d’un bar à bo-bos, proche de la mairie. Révolte des minots de la Plaine, qui organisent d’eux-mêmes une manif de protestation devant le bar, avec banderoles ! Ils avaient rédigé et diffusé un tract photocopié, écrit à la main en caractère bien lisibles, où ils expliquaient l’affaire et exigeaient le maintien du terrain de ballon ; ils faisaient même le parallèle avec l’ouverture du centre de rétention d’Arenc, écrivant un truc comme « ils veulent nous virer de la Plaine comme ils virent les immigrés sans papiers à Arenc ». Devant cette mobilisation, le patron du bar se retire du projet de terrain de boules – qui aurait été, à l’évidence, un terrain destiné à ses bo-bos de clients, mais le gars, qui a aussi été dans une autre vie un minot du quartier, a senti venir l’embrouille… Résultat ? Les équipements ne sont plus là parce que la mairie les avait enlevés dans un premier temps, mais le terrain est toujours là, bien dégagé, et les minots s’en foutent, ils ont appris à jouer sur du bitume alors… ils continuent de jouer au ballon.
Bon, un activiste radical dira sans doute : « Dommage que ces minots se mobilisent juste pour du ballon. » Mais les minots se battent pour ce qui les concerne. Comme tout le monde, les ouvriers de Continental ou les jeunes de Villiers-le-Bel. Quand je vois ces jeunes de 15/20 ans qui se prennent en main tout seuls – nous, on a même pas eu à intervenir, de toutes façons la Plaine sans frontières n’existait pratiquement plus à ce moment-là – pour défendre leur territoire et qu’ils portent ça sur la place publique, je considère qu’ils mènent une action politique. Et qu’elle est de nature à renforcer les liens entre eux. Ils jouent au ballon sur leur terrain, ils se sont battus pour ça. Aucun travailleur social ni aucun militant n’avait été voir ces minots pour les inciter à se mobiliser. De toutes façons comme je les connais, ils les auraient envoyés se faire une soupe d’esques…

« [...] Les minots se battent pour ce qui les concerne. Comme tout le monde, les ouvriers de Continental ou les jeunes de Villiers-le-Bel. »

Maintenant, les institutions paient des gens chargés de « créer du lien social ». On croit rêver… Ainsi, dans les transports en commun à Marseille, on voit circuler depuis peu des « médiateurs ». Ce sont pour la plupart des jeunes issus des cités, revêtus d’un T-shirt attestant de leur fonction, à savoir calmer les embrouilles dans les bus ou les rames de métro. Ce qui est tout relatif : quand les deux ou trois « médiateurs » ont affaire à une quinzaine de cramés jouant les terreurs dans le bus, comme ça arrive, prêts à sortir leurs lames, les « médiateurs » en question n’ont plus qu’à s’arracher en appelant la police au secours. Mais enfin, ils interviennent sur des petites « incivilités », l’un qui fume dans le métro, l’autre qui met les pieds sur la banquette, bref sur ce qui jadis relevait de la politesse ordinaire.
Par ailleurs, il y a une habitude très ancienne à Marseille depuis les années 70’. Que je vous explique : comme un ticket unique vous donne droit à circuler sur tout le réseau durant une heure, vous refilez votre ticket à quelqu’un d’autre en sortant du métro ou en descendant du bus, Vous trouvez presque toujours des gens qui attendent devant la sortie, vous savez bien ce qu’ils attendent et leur filez votre ticket qui n’a généralement pas épuisé sa validité, ce qui leur permet de voyager gratuit et sans ennuis avec les contrôleurs. Voilà du lien social, spontané et éphémère mais à l’échelle de toute une ville - a fortiori quand l’organisation et l’exploitation des transports en commun constituent un moyen de ségrégation sociale. Pourtant, cela fait trente ans que les journaux locaux essaient de convaincre les Marseillais de renoncer à ces pratiques, de faire preuve de « civisme »… Bref, je prends le métro l’autre jour, ce qui m’arrive rarement, et quand je le reprends au retour le tourniquet refuse mon ticket pourtant composté à peine demi-heure avant. J’avise un jeune arabe revêtu du T-shirt « médiateur » et lui soumets le cas. Là, il m’explique qu’en fait j’ai déjà pris le métro, et que je ne peux plus prendre que le bus ou le tramway (et inversement). Ce sont les nouvelles dispositions, qu’il s’emploie aussitôt à justifier par une prétendue baisse du prix du ticket. J’ai compris que c’est en fait la parade trouvée pour rendre en partie inefficace la pratique consistant à refiler son ticket : si vous attendez le ticket à la sortie du métro, ce n’est pas pour aller prendre le bus plus loin, c’est pour prendre le métro précisément. Et le jeune de se lancer dans une justification de la politique tarifaire de la RTM – dont il n’est pourtant pas l’employé, c’est la Ville qui emploie les « médiateurs ». Revêtu de son T-shirt, il se sent investi d’un certain rôle et il l’assure de son mieux. En fait de médiateur, il est là pour défendre ce qu’il n’aurait probablement jamais songé à défendre avant, à savoir la politique de la RTM. Ces « médiateurs » sont censés « apporter du lien social dans les transports en commun marseillais » (c’était écrit comme ça dans le journal). On voit bien quelle est en dernière issue leur fonction, et comment on les conditionne pour ça si j’en juge la conviction avec laquelle ce jeune défendait la RTM…

Au début de cet entretien, tu évoquais l’arrivée de l’héroïne, qui a contribué à «  ruiner toute l’énergie » dans les années 1970. Quand est-ce que la poudre a débarqué à Marseille ?

L’héroïne est arrivée vers 1972-73 : les Guérini, qui s’opposaient à sa pénétration à Marseille, sont tombés à la fin des années 1960, il a fallu un peu de temps. Mais l’héro a ensuite très vite pris de grosses proportions, c’est même difficile à imaginer pour des gens qui ne l’ont pas vécu. Un désastre total. On y a tous perdu énormément de copains. Des gens avec qui il a fallu couper radicalement les ponts : ils en arrivaient à voler leur famille, leurs amis, tout le monde. Parce qu’un junkie à l’héro est centré uniquement sur sa dépendance. C’est bien une métaphore de l’individu moderne, totalement autocentré. Un toxico n’est solidaire de personne. Sans compter que l’héro tape au foie, à la longue, ce qui rend irritable et même irascible. Et quand ses adeptes se retrouvent en prison, sevrés, il n’y a pas pire compagnons de détention, geignards au possible, une calamité. J’ai un ami qui s’en est farci quelques-uns comme ça en cellule, une vraie double peine… Ces gars-là n’ont pas de mentalité. J’ai fini par développer une véritable haine des poudreux, les « gaveux » comme on les appelle ici. Avec mes compagnons d’aventure de l’époque, nous étions portés sur l’alcool et les cachets, on avait la défonce plus tribale et plus portée à l’extériorisation… Certaines soirées, ça finissait en vandalisme systématique sur le décor urbain, vitrines, voitures, abribus, tout y passait quand ça nous prenait.

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Vous étiez des alcooliques politisés ?

On peut dire ça…Comme la plupart des mes compagnons, j’avais d’abord été ce qu’on appelle aujourd’hui un « jeune en situation d’échec scolaire », puis un « délinquant juvénile », et puis j’avais eu ensuite l’occasion de côtoyer d’autres gens, un peu plus âgés que moi, qui revendiquaient tout ça, le refus du travail etc. C’était l’esprit d’une époque...
« Alcooliques », quasiment, j’ai même dû calmer le jeu quand j’avais 25 ans, je commençais à être atteint. Il n’y a pas que la poudre qui rend irascible à la longue… « Politisés », c’est un mot qui appartient au vocabulaire des militants et les gens qui en avaient plein la bouche de cet adjectif nous gonflaient. Nous on était dans un tout autre délire. Une révolte sociale. C’était d’abord une façon de vivre, dans une sorte d’urgence sans cesse renouvelée. Quand Vivre vite, le film de Carlos Saura, est sorti en 1981, c’est devenu de suite un film culte pour nous – malgré la fin, aisément prévisible… En plus, on savait que les principaux acteurs jouaient leur propre rôle – plusieurs ont fait de la prison, avant, pendant et après le film.
Je n’ai pas grandi dans une cité de banlieue ; comme je vous l’ai dit, j’étais d’en-ville. Mais j’ai habité à deux reprises dans des cités, à chaque fois pour une durée d’environ un an ; tout simplement parce qu’il fallait bien se loger. J’y ai rencontré des jeunes de ma génération, qui étaient nés et avaient grandi là, et avec qui se sont nouées des complicités fortes Certains sont restés de grands amis longtemps après que j’aie dû m’en aller en catastrophe. Contrairement à eux, qui vivaient encore chez les parents, je vivais déjà avec quelques amis, dans nos propres murs en quelque sorte. On avait donc cette possibilité de disparaître quand ça devenait brûlant avec les flics. Cette simple possibilité fait une différence énorme avec les gars qui étaient attachés par des liens innombrables à leur cité : une fois que les condés les avaient dans le collimateur, ils ne les lâchaient plus, et la cité pouvait alors se transformer en une véritable nasse.

Trente ans après, je ne peux que me sentir proche de ces jeunes peuplant aujourd’hui les cités de banlieue, malgré tout ce qui nous sépare immédiatement. Il y a des choses qu’on ne peut oublier ; par exemple, combien de fois, entre l’âge de 15 ans et celui de 25, avec mes amis et complices, on s’est arrachés à l’arrivée d’une patrouille de condés, soit parce qu’on était en train de faire quelque chose, soit qu’on ne voulait pas être contrôlés… et chaque fois d’aller se cacher dans des endroits improbables… Nous, on a eu la chance de ne jamais tomber sur un transformateur électrique dans notre fuite... Tout ça pour dire que ces minots de Clichy-sous-Bois, je me suis vu en eux, quand j’avais leur âge. Paix à leur âme !

Entre ton expérience et celle des jeunes d’aujourd’hui, tu penses que la situation a empiré ?

Oui, tout est devenu beaucoup plus opaque et irrespirable. On est entré dans l’ère de la Sécurité. Outre le devenir toujours plus sécuritaire de l’État et la multiplication des dispositifs de contrôle et de surveillance, la désintégration du monde ouvrier a changé beaucoup de choses. Des traditions de solidarité et de lutte ont disparu, et la violence directe de l’usine a laissé place à une violence bien plus insidieuse, qui pénètre chacun au plus profond. Voyez France Télécom ; les ouvriers de jadis ne se suicidaient pas comme ça ; quand ils atteignaient la limite ils piquaient des macadams, ils se déchiraient la gueule au bistrot, ils sabotaient leur outil de travail, enfin ils réagissaient…
J’en parle parfois avec certains copains issus des quartiers Nord… À l’époque, quand ils avaient besoin de fric et n’avaient pas l’envie ou l’occasion de monter sur un coup, ils descendaient chercher du boulot à la réparation navale et, même sans qualification, ils trouvaient quelque chose, sur les quais, comme dockers intérimaires. Et une fois que tu avais encapé aux quais ou à la navale, tu n’avais pas peur d’envoyer balader ton contre-maître s’il te gonflait de trop. En dernière issue, il y avait toujours la ressource d’aller « aux dattes » (oui, c’était les petites usines qui conditionnaient des fruits secs arrivant au Port, presque tout le monde a un jour été « aux dattes » dans les quartiers Nord). Mais ça, c’était il y a 30 ans.
Aujourd’hui, des dockers, il n’y en a plus que 700 entre Marseille et Fos, et la réparation navale, déjà réduite à presque rien, est sur le point d’être liquidée. On va nous convertir de force au high-tech et au « tertiaire supérieur »… On va faire de Marseille une « ville créative ». La vérité, c’est qu’aujourd’hui, tu ne peux plus travailler en conservant tes usages, tes combines, ton parler, ta façon de t’habiller et ta mentalité de quartier comme c’était le cas sur le Port : tu dois prendre le pli et te rendre transparent, si tu veux aller bosser dans les immeubles de bureaux climatisés d’Euromerde4. Je crois que beaucoup de jeunes des quartiers n’y trouveront jamais leur place, et franchement je ne le leur souhaite pas.

« Des traditions de solidarité et de lutte ont disparu, et la violence directe de l’usine a laissé place à une violence bien plus insidieuse, qui pénètre chacun au plus profond. »

A propos d’Euromerde, je voudrais dire une chose. Je crois que Marseille posait aux autorités un problème : ils n’arrivaient pas à contrôler cette ville, les « mouvements de population » leur échappaient dans une grande mesure. Ils avaient beau développer des stratégies, comme celle du Plan d’Urbanisme Directeur, sous Defferre, ou encore organiser un quadrillage clientéliste serré, il y restait encore une grande marge incontrôlable. Non parce qu’il y aurait eu beaucoup de marginaux, voyous ou immigrés clandestins (il y en avait, bien sûr, et il y en a toujours). Mais parce que dans une très grande partie de la population locale, il y avait ce côté « on s’en bat les couilles, on se débrouille ». On s’arrangeait – y compris dans la façon d’occuper l’espace public. Et ça, ce n’est pas tolérable en France : Euromerde est avant tout une opération pour en finir avec ça.

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C’est aussi pour rendre compte de cette évolution que tu as écrit L’Histoire Universelle de Marseille ?

Entre autres. L’envie m’en est plus précisément venue quand, après une longue absence, je suis revenu à Marseille. C’était en 1990, on sentait des frémissements dans cette ville tellement méprisée que ses propres habitants avaient fini par intérioriser ce mépris. Les gens relevaient la tête, il y avait un discours type « fier d’être Marseillais » revendiquant la dignité des quartiers, de la culture locale, qui est profondément prolétaire. Cela allait avec le Massilia Sound System et IAM des débuts, les clubs de supporters antiracistes se créant dans les virages sud et nord, les bandes de redskins, les sound systems où tous ces gens se retrouvaient… C’était chaud. Marseille était encore très mal vue au dehors, pas encore à la mode : quand j’allais en France et que je disais d’où je venais (difficile de le cacher, de toutes façons…), les gens étaient tout de suite négatifs – au demeurant, je regrette cette mauvaise réputation, elle nous protégeait.
C’était enfin un moment où je découvrais beaucoup de choses sur ma ville, son histoire et sa culture, points sur lesquels il existait un black-out total. C’est pour ça qu’en 1993, je me suis décidé à attaquer ce bouquin, que j’ai commencé à ramasser de la documentation, à hanter les archives municipales et différentes bibliothèques (à l’époque le personnel était encore composé de bons marseillais bien plébéiens, c’était un régal de travailler là). Je voulais donner une densité politique au frémissement qu’il y avait à l’époque dans cette ville.

Bref, je me suis lancé. Mais sans penser que ça prendrait une telle ampleur. Je travaillais souple, hein : ne croyez pas que je me levais à six heures du matin et que j’arrosais le clavier de ma sueur et de mes larmes jusqu’à huit heures du soir… D’abord parce j’avais d’autres occupations, et ensuite parce j’écrivais quand ça me venait, je m’arrêtais parfois pendant des mois pour prendre le temps de la réflexion. J’ai beaucoup écrit lors de séjours prolongés dans d’autres villes, où j’étais plus relax par rapport à mon sujet. Vers 2001, 2002, j’ai eu une petite période de découragement, parce que je travaillais sur la partie contemporaine et que je n’avais plus cette distance temporelle. C’est aussi une époque où j’étais très impliqué à Marseille, notamment dans la Plaine Sans Frontières. Je passais aussi beaucoup de temps à Barcelone, où je voyais la destruction des quartiers prolétaires d’en-ville, et aussi la résistance des habitants et des squatters (on avait d’ailleurs organisé en 2002 une rencontre avec des Barcelonais sur ce thème à Marseille, dans le quartier du Rouet promis à une prochaine démolition). La confrontation avec Barcelone a finalement été très féconde pour moi, et m’a aidé à ressaisir le fil de mon Histoire de Marseille. Et puis les choses se sont précisées du côté du projet Euroméditerranée, on voyait clairement comment ils allaient s’y prendre pour en finir avec la ville et j’ai achevé le livre là-dessus. Ce qui a coïncidé avec la rencontre avec les éditions Agone, qui n’avaient jamais rien publié sur Marseille (où elles sont nées et se trouvent toujours) : elles ont eu le manuscrit, on a causé un peu et voilà…

Tu disais avoir été en échec scolaire, ne pas avoir fait d’études. C’est pourtant un livre impressionnant, notamment au niveau de la recherche…

Je suis autodidacte, c’est quelque chose auquel je tiens. J’ai toujours aimé lire. Ça m’a peut-être aidé à ne pas complètement sombrer dans la folie furieuse, d’ailleurs, quand j’avais vingt ans.
Chez mes parents, il y avait toujours eu des livres : mon père, qui était marin, se trouvait impliqué dans toutes les grèves, et il lisait un peu des bouquins politiques. Ça continue à le passionner aujourd’hui ; à 85 ans, il me dit qu’il devient anarchiste quand il voit ce qui se passe… J’étais donc un petit peu familiarisé avec la lecture. Par contre, je détestais le système scolaire, surtout quand j’ai eu l’âge d’aller au lycée - à l’époque, ça commençait dès la 6e, juste après l’école communale. J’étais au lycée Thiers, le lycée du quartier, d’en-ville, mais aussi celui de la bourgeoisie des quartiers Sud, et c’était plein de petits cons que je ne pouvais pas encadrer. A 15 ans, l’institution scolaire n’a plus voulu de moi et je n’ai plus voulu d’elle… J’en ai profité pour déserter le logement familial ; dans un premier temps, je logeais chez des copains plus âgés, des gars que je connaissais comme ça, et j’en profitais pour jeter un œil sur les livres qui traînaient… Bakounine, les situationnistes, Marx, Wilhem Reich… enfin je feuilletais plus que ne lisais, je ne les ai vraiment lus que plus tard (à cet âge-là, pas mal de choses m’échappaient, et ce que je lisais vraiment, c’était des Série noire que je volais par dizaines dans les librairies !). Par la suite, j’ai élargi le spectre de mes lectures, histoire, philosophie, anthropologie, ethnologie etc.

Pour revenir à cette époque-là, où j’ai fait les choix qui ont décidé de toute ma vie, l’impression que j’en ai gardée est celle d’une plus grande liberté de mouvement, d’une plus grande fluidité. La plupart des jeunes ne se prenaient pas vraiment la tête sur leur avenir, sur la possibilité de trouver un boulot etc. Les manifs partaient vite en affrontement avec les flics – là je vous parle, pour mon expérience personnelle, des manifs lycéennes, dans la première moitié des années 1970… Des gars des CET, ce qu’on appelle maintenant les lycées techniques, qui vivaient déjà un peu dans le régime de l’usine, des lycéens qui désertaient le lycée, des zonards, des bandes de cités, bref, des jeunes différents se retrouvaient côte à côte contre les services d’ordre des organisations et contre les CRS.

À la fin des années 1970, pour moi et mes amis, les manifs était déjà loin. On n’était plus scolarisé depuis longtemps, donc les mouvements lycéens ont vite cessé de nous concerner. Certains, on avait connu la prison, aussi, pour droit commun… À ce moment-là, notre truc, c’était d’aller aux concerts, ceux qui se tenaient sous chapiteau ou bien au Stade Vélodrome, et de tenter d’entrer sans payer. La musique – et tout ce qui tournait autour – était pour nous un enjeu important, vital même, alors que les projets de réforme de l’Éducation nationale nous glissaient dessus comme de l’eau sur une toile cirée, vous pensez bien… Bref, on allait provoquer la sécu et les condés dès qu’il y avait un gros concert. Mais beaucoup de ceux qui venaient voir le concert de façon plus « classique » se rangeaient à nos côtés dès qu’il y avait des affrontements. Ils n’étaient pas de notre monde, mais ils rappliquaient quand même. Aujourd’hui, ça n’arriverait plus. C’est devenu beaucoup trop compartimenté.
Il y en a un bon exemple avec ce qui s’est passé aux Invalides, lors des manifs contre le CPE, quand des bandes de la lointaine couronne parisienne ont déboulé pour casser du manifestant. Il s’agissait de bandes qui venaient de très loin, et non pas de la proche banlieue. Vraiment un autre monde. Pour eux, ils débarquaient en territoire ennemi.

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On y était et c’était en effet assez terrible. L’impression d’une incommunicabilité totale. Et d’une violence sans issue…

Je crois quand même que c’est spécifique à Paris ; à Toulouse par exemple, une partie de ceux qui avaient participé aux émeutes de 2005 se sont retrouvés dans les manifs anti-CPE aux côtés de gens avec lesquels ils avaient eu des échanges en novembre, et tout le monde a fait bloc commun. Et on m’a raconté la même chose à propos d’autres villes.
Après, il faut relativiser. J’ai vu récemment un vieux reportage - datant de la guerre d’Algérie - sur une bande de blousons noirs qui, entre autres violences, avait attaqué une manif d’étudiants contre l’envoi du contingent : ils expliquaient qu’eux, fils d’ouvriers, devaient partir dès qu’ils étaient appelés, alors que les étudiants bénéficiaient toujours de sursis. Une sorte de haine de classe pervertie… qui n’a finalement pas empêché les blousons noirs de se retrouver aux côtés des étudiants en 1968…
On ne peut pas non plus ignorer l’existence de véritables malentendus culturels. Lors d’une manifestation anti-CPE, à Marseille, j’ai vu une équipe de minots tout de Lacoste vêtus entourer un punk, un type qui avait sur lui tout l’attirail 1977 : « Eh, monsieur, pourquoi vous vous habillez comme ça, ça veut dire que vous n’aimez pas les étrangers ? » Un collègue arabe, redskin en Fred Perry et Doc M., s’est interposé et ça s’est arrêté là, mais ça aurait pu devenir chaud pour le punk… Si l’appartenance des gars des cités est aussi liée à la couleur de peau, il y a aussi, en tout cas ici, des bandes des quartiers Nord avec des blancs dedans, ce n’est pas le problème, ils sont lookés pareils, Lacoste & Reebok, même coupe de cheveux etc. Mais quand ils croisent des bandes où il n’y a que des blancs avec un look très marqué, qui n’est pas celui des quartiers et des cités, leur réaction immédiate sera de les prendre pour des racistes. À Marseille, en plus, les punks n’ont jamais été trop bien vus par la jeunesse des cités ; durant les années 1980 c’était même risqué. Figurez-vous à Paris, où les clivages sont encore plus marqués…
Pour revenir aux événements des Invalides : ça reste un cas limite. Prenez l’émeute de la Gare du Nord, en mars 2007, quand les mecs sont venus à la rescousse d’un black s’étant fait rouer de coups par les contrôleurs et la BAC : tout le monde a fait bloc. Il y avait des équipes de la banlieue, des types de la mouvance autonome ou anar parisienne, et puis des gens qui passaient, des collégiens, des lycéens, des badauds…

« Prenez l’émeute de la Gare du Nord, en mars 2007, quand les mecs sont venus à la rescousse d’un black s’étant fait rouer de coups par les contrôleurs et la BAC : tout le monde a fait bloc. »

Tu y étais ?

Non, mais je connais quelqu’un qui y a participé, un Parisien intra-muros. Lui m’a parlé d’une ambiance de camaraderie, tous unis contre les flics. Ceux qui étaient là dès le déclenchement des événements, puis tous ceux qui ont rejoint le truc en cours de route, puisque les portables ont battu le rappel ; soit au final, une force de plusieurs centaines de jeunes ayant pris le contrôle de la gare.
Hormis cet aspect-là, l’émeute de la Gare du Nord est intéressante comme déplacement de la conflictualité, de l’intérieur de la cité à un axe de circulation. Ce n’est pas nouveau – combien de conflits avec les contrôleurs, dans les rames de métro et les RER ? – mais l’échelle a changé, cette fois. Et que cela arrive à la Gare du Nord, point de condensation où les bandes du 93 trainent, où les gens travaillent, où les banlieusards passent pour aller bosser, n’est pas innocent.

Et puis, pour une fois, les flics ont reculé. Comme à Villiers-le-Bel en novembre 2007, d’ailleurs…

À Villiers-le-Bel, les condés ont vraiment pris peur… Ils l’ont d’ailleurs fait payer aux gars. D’abord il y a un an, en Correctionnelle, où des jeunes de Villiers ont pris jusqu’à trois piges pour avoir caillassé les condés. Puis à ce procès de Cour d’Assises, il y a plus de deux mois, où trois personnes accusées d’avoir canardé les flics se sont pris 15, 13 et 9 ans de placard, et deux autres accusées d’avoir fourni une arme ont écopé de 3 ans. Des gens arrêtés – rappelons-le – sur dénonciation d’indics notoires, ou de témoins sous X … Ces condamnations créent un précédent énorme dans tout le pays.
Voyez donc : à Grenoble, peu après ce verdict, affrontements avec les flics dans le quartier Villeneuve, suite à la mort d’un jeune braqueur local. Trois jeunes se font serrer sur une soi-disant tentative d’effraction à des kilomètres de là, rien à voir avec ce qui se passe au même instant à Villeneuve. Mais du seul fait qu’ils résident à Villeneuve, et qu’ils sont noirs et arabes, le procureur s’est permis de faire l’amalgame avec les affrontements et les coups de feu tirés sur les flics durant ceux-ci et, vu la gravité de ces événements, de réclamer une peine-plancher à leur encontre ! Finalement, l’un a pris 6 mois ferme, les autres du sursis, et on en arrive à se dire qu’ils s’en sortent pas trop mal vu l’ambiance hallucinée qui règne dans les tribunaux !

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« On avait sûrement calomnié Youssef K…, car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. » Le procès de Villiers-le-Bel, c’est ça, du Kafka. L’examen des faits, des preuves, des témoignages, à charge et à décharge, tout ce qui constituait la procédure n’a plus aucune espèce d’importance dès qu’il s’agit d’un jeune de la banlieue. A ce stade, le seul fait d’être accusé constitue en soi une preuve. Ce qui est fort dans Le Procès, c’est précisément qu’il n’y a pas dénonciation d’une erreur de la Justice, d’une injustice, puisqu’on ne sait pas de quoi K. est accusé, on ne le lui notifiera jamais et donc la question de savoir s’il est coupable ou innocent ne peut même pas être posée : il n’y a que le fonctionnement impersonnel de la machine, et Kafka montre que c’est bien là que se joue l’essentiel – la monstruosité sans fin de cette bureaucratie répressive qui se nourrit d’elle-même, et face à laquelle il ne faut même pas espérer pouvoir se défendre dès l’instant où l’on a le malheur de tomber dans ses rouages. C’est que viennent de vivre les accusés de Villiers-le-Bel. Déjà, en octobre/novembre 2005, combien de jeunes arrêtés lors des nuits d’affrontements ont été condamnés simplement parce qu’ils portaient un sweat-shirt à capuche : à lire les comptes-rendus de ces procès en comparution directe, il est clair que la question de prouver si l’infraction reprochée a été commise ou non n’avait aucune espèce d’importance.

« Là (…) se joue l’essentiel – la monstruosité sans fin de cette bureaucratie répressive qui se nourrit d’elle-même, et face à laquelle il ne faut même pas espérer pouvoir se défendre dès l’instant où l’on a le malheur de tomber dans ses rouages. »

’ndek, je ne suis pas en train de plaider pour une Justice impartiale et neutre, je n’ai jamais cru un instant à de telles conneries ; le Droit, pénal comme civil, défend les intérêts de la classe dominante et impose sa vision du monde. Mais enfin, la France n’était pas non plus l’Espagne de Franco ou la Grèce des colonels : un accusé pouvait bénéficier de certaines garanties, comme celle qui prévoyait l’acquittement au bénéfice du doute… Je constate simplement qu’à présent, l’exception est devenue la règle, à savoir qu’on n’a même plus besoin d’être confondu par des preuves et des témoignages publics pour être expédié derrière les barreaux. C’est en train de devenir une justice de tribunaux militaires, expéditive, comme celle que l’État appliquait en Algérie entre 1954 et 1962…

On a reçu ici, à Marseille, une équipe de Villiers, des gars du Comité Vérité Respect Justice (VRJ), deux semaines avant le procès. Ce fut très instructif. Ils disaient qu’à Villiers, la plupart des jeunes ne voyaient pas l’intérêt de leur démarche, que de toute façon les jeux étaient faits d’avance : une attitude assez fataliste, en somme. Là-dessus, un des gars du Comité a dit que, d’une certaine manière, les émeutes sont aussi le fruit de ce fatalisme qui règne dans les banlieues. Une fois l’émeute terminée, que fait-on face à la répression ? Cette même question s’était posée au printemps 1983 aux jeunes des Minguettes… Il est facile de s’extasier de loin sur une explosion de colère, mais comment l’énergie et la révolte en jeu dans celle-ci peuvent-elles s’exprimer sur le moyen terme ? Les gens du Comité VRJ au moins n’ont pas abandonné les inculpés, leurs frères et leurs copains, en haussant les épaules d’un air résigné, ils ont assumé à leur manière ce qui s’est passé à Villiers les 27 et 28 novembre 2007. Un autre gars de Villiers a d’ailleurs dit clairement : «  Les 27 et 28 novembre, c’était deux jours ; mais il y a 365 jours dans une année. » Or, les 363 autres jours, que se passe-t-il ?

D’autre part, on voit bien, dans les interventions publiques des gens qui animent des Comités comme celui de Villiers, qu’il y a une part formatée, celle du discours destiné au public et aux médias. Là, ils ne sont plus entre eux, et passent par des références à des notions très désincarnées comme la Justice, etc. Le Comité réunit aussi des parents, et je trouve d’ailleurs exemplaire que, pour une fois, des jeunes arrêtés après une émeute ne soient pas abandonnés par leurs proches. Ceci dit, je ne suis pas sûr que l’invocation à une justice équitable soit très mobilisatrice dans les autres banlieues où tout le monde sait à quoi s’en tenir.
Il faut cependant considérer deux choses. La première, c’est que les gens de Villiers supportent une énorme pression, policière bien sûr, mais aussi médiatique. Quand on ne cesse de montrer du doigt ton quartier, dans les journaux, à la radio, à la télé, et cela pas une ou deux fois en passant mais des centaines de fois, tu as de quoi être sur la défensive. Vous avez remarqué que les pires torchons du pays, du Parisien à Marianne, ont fait l’amalgame entre cette histoire sordide de l’A135 et l’affaire de Villiers-le-Bel ?!
La seconde, c’est qu’un comité de soutien à des inculpés est sur une position de défense, et que l’on construit une défense avec ce que l’on a sous la main. En l’occurrence, la défense s’organise à partir de l’isolement de Villiers-le-Bel, et c’est pour cela que cette venue à Marseille a constitué un événement important. C’est bien qu’une initiative de défense publique des inculpés de Villiers soit née dans cette banlieue du bout du monde et soit allée à la rencontre d’autres gens, d’autres expériences, dans d’autres villes. Il faut saluer ce fait. C’est la première fois que ça se passe, d’autant que les gars du Comité de Villiers sont clairs : ils ne veulent rien avoir à faire avec les partis politiques, et leurs actions sont basées sur la participation commune, refusant toute délégation – s’ils vont à la mairie pour gueuler contre des violences policières, ils y vont à deux cent, pas à cinq ou six représentants. Ce n’est pas le discours d’ AC le feu ! qui incite à voter avec des arguments comme «  la politique, on la fait ou la subit » - comme si voter c’était faire de la politique !

Tu écrivais dans Le Procès d’une révolte : « Ce qui sera jugé ne sera pas la participation effective de quatre personnes à des faits, mais l’existence même de ces faits. » Cela s’est vérifié : les charges (inexistantes) ont été l’inverse pendant des peines (très lourdes). La police a dicté le verdict ?

C’est peu de le dire ! De A jusqu’à Z, cette affaire a été menée par la police. Un flicaillon syndical a carrément fait un lapsus radio, le dimanche 4 juin : « Ce soir, la police a rendu un verdict juste. » Sur cent places réservées au public dans le tribunal, plus des trois quart occupées par des flics parties civiles, ça te pose une ambiance… Jamais un procès n’avait été à ce point taillé sur mesure pour la police. Et ça vient de plus haut que le ministère de l’Intérieur… Une mascarade incroyable, qui ne s’est même pas souciée de donner les apparences d’un exercice normal de la justice. Avec une présidente qui se comporte comme un procureur ! Et le parquet qui fait appel des deux condamnations les plus « faibles » (trois ans, quand même…) ! Que de telles choses puissent advenir sans provoquer aussitôt des protestations massives dans tout le pays montre bien qu’on est entré dans une dictature médiatico-policière de la pire espèce.
Les flics qui ont éborgné deux jeunes à coups de flash-ball à Villiers-le-Bel en juillet 2009 ne risquent pas de passer en procès, eux. Mais patience, ils sont tous en train de se tirer une balle dans le pied… En attendant, ils multiplient les intimidations. Je suis tombé récemment sur une interview anonyme d’un flic de la BAC, très vindicatif, qui laisse entendre que si, pour l’heure, ses collègues n’ont pas encore ouvert le feu sur les émeutiers qui les canardent, « par respect de la légalité républicaine », ça pourrait bien ne pas durer. À l’évidence, le message est destiné en premier lieu aux magistrats chargés de juger les émeutiers arrêtés : ou vous les éliminez, ou on le fera nous-mêmes. C’est tout juste s’il ne menace pas d’un pronunciamiento policier dans le pays (il est vrai que celui-ci a déjà eu lieu, et par les voies d’une élection présidentielle !).

« Mais patience, ils sont tous en train de se tirer une balle dans le pied… »

D’ailleurs, l’omniprésence de la BAC est aussi une chose incroyable. Ils interviennent dans n’importe quelle situation de trouble, aussi léger fût-il – il y a quelques années, à Marseille, on les a même envoyés contre un paisible rassemblement de parents d’élèves dans une école, plusieurs de ces derniers ont été embarqués sans ménagement au prétexte qu’ils occupaient de façon illégale un bâtiment public ! Contre une manif de chômeurs, contre des noctambules éméchés, contre des fumeurs de joints assis sur un banc ou contre les squats, on les voit partout avec la même brutalité et la même assurance d’impunité. Si l’on se souvient que BAC signifie Brigade Anti-Criminalité, la conclusion est simple : n’importe quelle infraction, ou ébauche d’infraction, à la loi, ou même simplement à un règlement administratif, est criminelle. Ce n’est pas par hasard que le slogan « Nique la BAC » est partout sur les murs, bien plus que ne l’était le « CRS = SS » de jadis.

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Mobilisation, appel du verdict, comités de soutien : quelles sont les prochaines étapes de la mobilisation autour des inculpés de Villiers-le-Bel ? Tu vas continuer à y participer ?

Les suites, c’est surtout le Comité de Villiers qui va en décider. Ce sont les leurs qui ont été condamnés, c’est à eux de prendre les décisions ; nous, on suivra, on fera ce qu’on pourra pour les aider. Il y aura un procès en appel, j’ignore quand. Mais je sais que d’ici là, il faut maintenir la pression, il faut continuer de parler de cette affaire qui constitue un cas sans précédent. Ce qui est à craindre, en outre, c’est que ces condamnations écrasantes génèrent, à Villiers et ailleurs, un sentiment d’impuissance, de fatalité et de rancœur tel que ça implose, à l’intérieur même des cités – un peu l’équivalent de ce que ma génération a connu avec l’héroïne dans les années 1970 et 1980. Parce que le ressentiment est là, et vous connaissez la formule : si tu exprimes ce que tu as en toi, ce que tu as en toi te sauvera, mais si tu n’exprimes pas ce que tu as en toi, ce que tu as en toi te tuera (je me rappelle plus de qui c’est, Nietzsche peut-être ?).

Il est un horizon fantasmé par nombre de radicaux, celui de l’alliance des banlieues et des contestataires de tous poils. Tu y crois ?

Non. Des connivences ponctuelles se produisent, comme à Strasbourg lors du sommet de l’OTAN, où des jeunes d’une cité de la banlieue et des Blacks Blocs ont un peu fraternisé6. Ou comme à la Gare du Nord en avril 2007. Mais que les uns et les autres puissent se reconnaître un ennemi commun dans de telles situations ne suffit pas à jeter les fondements d’une communauté politique.
Vous parlez d’horizon. Celui des jeunes de banlieue, c’est la cité et la bande. C’est en fonction de cette appartenance-là qu’ils se déterminent ; et pour certains, en fonction de paramètres comme l’origine ethnique ou la confession religieuse. L’horizon des radicaux, c’est leur milieu, où l’on affecte au contraire d’être sans appartenance, « citoyens du monde » ou « prolétaires sans patrie ».

Quand les gars de Villiers sont venus à Marseille, j’ai pu prendre la mesure de tout ce qui éloigne les uns et les autres, qui n’ont évidemment pas le même rapport au monde : c’est une chose d’aller casser quelques vitrines en fin de manif, à des centaines de kilomètres de chez soi, et de rentrer tranquille à la maison, c’en est une autre de blesser une centaine de flics juste en bas de son immeuble… Dans ce dernier cas, le retour de bâton est sans pitié… Donc, quand les gars de Villiers sont venus à Marseille, ils n’ont pas fait un sketch à la Black Panthers, lunettes noires, coupe afro et fusil à pompe sur l’épaule, ils ont tenu au contraire un discours très prudent qui a désarçonné certaines personnes. Les plus jeunes de Villiers, ceux qui ont 15, 20 ans et qui débordent de rage, ne s’exprimeraient sans doute pas ainsi ; mais ceux-là ne sortent pas de leur cité pour aller parler en public. La rage, elle peut aussi se traduire par le refus de parler. On en revient toujours à la question de la prise de parole, qu’on a évoquée plus tôt.

Pour en revenir à la question, cette alliance que vous évoquez n’a pas de sens dans l’immédiat. Une alliance, avec qui, et pour quoi faire ? On ne peut qu’espérer voir les années à venir nous offrir des occasions inattendues de rencontre et d’alliance. Vous me parliez tout à l’heure de la révolte de décembre 2008 en Grèce ; on a vu là une synergie de forces étonnante. Un fait, par exemple, passé méthodiquement sous silence par tous les radicaux français, c’est la participation importante des bandes de supporters aux affrontements. Le jeune qui avait été tué était lui-même supporter du Panathénéikos (un minot de 15 ans, comme ceux de Clichy et de Villiers). Qui furent les premiers à attaquer les flics dans l’heure suivant sa mort, le 6 décembre 2008 ? Bien sûr les anarchistes – Exarcheia c’est leur quartier et ils sont constamment harcelés par les flics – , mais aussi de grosses bandes de supporters de Panathéneikos. Le lendemain, ils ont été rejoints par ceux de l’AEK, club traditionnellement « rouge », et même par ceux de l’Olympiakos, avec qui d’habitude ils sont en guerre. Tous unis contre la police. Où trouve t-on aujourd’hui, en dehors des groupes activistes anars ou autonomes, des gens qui ont l’expérience commune de débouler en équipe, bien soudés, et de s’affronter à la police, sinon les groupes de supporters « hooligans » ? Et un léger déplacement de perspective suffit à faire apparaître des complicités que l’on n’aurait pas imaginées la veille. Plusieurs mois après son assassinat, on comptait encore par dizaines dans les stades grecs les banderoles en l’honneur d’Alexis Grigoropoulos, insultant la police et le gouvernement.

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Ce que je veux dire avec cet exemple, c’est que des alliances sont possibles dans des situations qui portent chacun au-delà des retranchements qu’il occupe habituellement. Et les manifs, précisément, ne portent guère les gens au-delà… On l’a vu en Grèce en 2008 : les moments les plus forts ont presque toujours correspondu à des rassemblements spontanés, alors que les manifs avaient pour résultat d’isoler les plus enragés. À Athènes, dans les heures et les jours suivant le 6 décembre 2008, des gens sont arrivés de partout et en dehors de tout cadre – le dimanche 7 au soir, la fureur de destruction dans le centre ville fut telle que même des groupes anars aguerris ont pris peur, se disant que ces minots de 14 ou 15 ans qui saccageaient sur leur passage tout ce qui représentait l’État et le capital allaient droit au massacre. Eh non, c’est la police qui a reculé. Soit dit en passant, savez-vous que le gouvernement français vient d’engager un psychologue grec (un certain Athanassios Alexandridis) pour le conseiller sur la marche à suivre en cas d’une révolte comme celui de la Grèce en décembre 2008 ?

Ce que je veux dire (…), c’est que des alliances sont possibles dans des situations qui portent chacun au-delà des retranchements qu’il occupe habituellement.

Pour toi, les formes de solidarité développées autour du procès sont le début d’une forme d’auto-organisation ? De ce que Mathieu Rigouste appelle de ses vœux en constatant que « l’émeute ne peut pas être une fin en soi, elle doit être le début de quelque chose » ?

S’auto-organiser… Que l’émeute doive être le début de quelque chose… la réalité n’obéit pas à des impératifs catégoriques.
En matière d’auto-organisation, le hip-hop pourrait constituer un espace favorable, production de street-cd, sound-systems itinérants, bref quelque chose qui permette de rallier des énergies de façon plus horizontale. Parce que c’est là que les jeunes de banlieue se lâchent, libèrent la parole. J’aime bien aussi le côté agôn qu’il y a dans le hip-hop. C’est loin d’être évident, cependant, parce qu’à terme la possibilité d’en faire un business tend à organiser l’espace du hip-hop de façon verticale, à fausser la prise de parole et transformer l’agôn en concurrence commerciale… Mais il y aurait des choses à faire, et des rencontres possibles – et j’en ai eu encore la preuve lorsque les gars de Villiers sont venus ici, lors du sound system organisé après les prises de parole.

Il y a aussi autre chose. À savoir qu’une grande partie des jeunes actuellement les plus remuants dans les banlieues, en tout cas autour de Paris, viennent d’Afrique occidentale. Une région du monde où existent encore de fortes pratiques communautaires. Certains ont déjà théorisé là-dessus : à savoir que, contrairement aux discours économistes des thuriféraires occidentaux du développement, qui ne voient en Afrique que catastrophe, les Africains de l’Ouest conserveraient une certaine capacité de rebondir du fait de la persistance de liens et de traditions communautaires, qui leur permettent de bricoler des formes d’entraide et de solidarité dans des pays pourtant sinistrés. Je ne veux pas me lancer trop là-dessus ici, parce que c’est un autre débat, mais… Dans quelle mesure, certaines de ces pratiques, qui ne sont pas si étrangères que ça à des jeunes nés en France de parents maliens, sénégalais ou camerounais, ne pourraient pas être développées ici ? Voilà une question qui vaudrait la peine d’être posée. Face à la désintégration sociale, face à la dépendance – le chômage, qui frappe les banlieusards pauvres en priorité, est d’abord dépendance pure au salariat – , le seul discours tenu jusqu’ici a été de dire « Créons nos propres entreprises », ce qui a été un peu le discours de Public Enemy aux USA voici vingt ans. Développer un capitalisme de banlieue, en somme. Mais la réussite sociale par l’entreprise individuelle, c’est comme le deal : beaucoup d’appelés et peu d’élus. Elle ne fait que perpétuer la « guerre de tous contre tous ». Alors que dans une autre optique, il serait possible – et il y a dans les banlieues des gens qui auraient assez de charisme et de volonté pour cela – d’inaugurer des formes de coopération communautaire, quelque chose qui irait bien au-delà du registre associatif, cantonné à l’inessentiel. Et l’essentiel, c’est ça : comment on construit des médiations entre l’individu et les autres ? Comment la satisfaction des besoins élémentaires devient un moyen de communication ?

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Contrairement à ce que fantasment les autonomes et les anars insurrectionnalistes, on ne peut vivre dans la pure négativité. On ne vient pas à bout d’un monde par opposition, mais par contradiction. Il faut pénétrer la force de l’ennemi. Et où se trouve-t-elle ? Dans la capacité infinie de médiation. Et cette capacité, seuls l’État et l’argent la possèdent. Il s’agit de se la réapproprier.
Les gars de Villiers l’ont dit, quand ils sont venus ici : fuck les partis politiques et non à la logique de délégation. C’est un point à partir duquel beaucoup de choses deviennent possibles. Parce qu’élection, délégation et représentation ont pour effet d’enlever aux gens leur capacité à construire leurs propres médiations. Dans les banlieues, l’énergie est vite dissipée : prison, drogues dures, découragement, et chacun sa mère, tout cela finit par arriver. Ceux qui survivent le doivent à eux-mêmes, et ils finissent dans des logiques aussi individuelles que les Français moyens. J’en connais des exemples par dizaines.

« La réussite sociale par l’entreprise individuelle, c’est comme le deal : beaucoup d’appelés et peu d’élus. Elle ne fait que perpétuer la « guerre de tous contre tous ». »

Ceci dit, ce serait une tâche énorme. Et qui reste entièrement à imaginer. Aujourd’hui, ceux qui veulent sortir de la négativité pure, vouée à se consumer en elle-même, se dirigent surtout vers l’associatif, qui donne l’impression de construire, de créer du « lien social »… Mais l’associatif n’est pas encore le commun. Dans les associations, que se passe-t-il ? Un tout petit noyau de passionnés porte l’activité en avant, et les autres restent en demande par rapport à ça, attendent passivement que les meneurs redistribuent. Je le sais, j’ai fait cette expérience à la Plaine Sans Frontières voici dix ans. Et même l’objet de l’activité associative est le plus souvent quelque chose d’inessentiel.
Bref, il faut construire des pratiques qui obligent. Comme les tontines africaines, qui sont des questions de vie et de mort pour ceux qui s’y engagent. L’ « associatif » – et ce n’est pas un hasard s’il est souvent étroitement lié au « culturel » – fonctionne beaucoup trop comme un supplément d’âme après les heures de travail ou de chômage ! Là, je parle de pratiques qui remplaceraient le travail salarié ou la micro-entreprise individuelle, qui permettraient de développer des formes de coopération inédites. Et on pourrait s’inspirer un peu de l’Afrique, s’en nourrir – le contraire de l’attitude du degauche culpabilisé par l’histoire de la colonisation, mais toujours partant pour apporter son « progrès » aux « sous-développés ». Il y a beaucoup à apprendre de certaines formes de vie africaines. Un gros travail théorique et pratique à faire en ce sens serait de nature à encourager des expériences d’auto-organisation ici-même, en banlieue et ailleurs. Et peut-être même que de telles expériences ouvriraient enfin des perspectives inattendues…

Pour terminer… Il y a eu des tirs contre une patrouille d’UTEQ, à Villiers-le-Bel, il y a quelques semaines. C’est sans aucun doute très enivrant de faire le snipper sur les UTEQ, mais les lendemains de cuite peuvent prendre l’allure d’une très méchante gueule de bois si, un jour ou l’autre, un flic se prend une balle dans la tête –ou un passant, une balle perdue. Parce que là, ça ne sera pas chaud, ça sera brûlant. Je n’ai de leçons à donner à personne, et surtout pas aux minots d’une cité de banlieue qui ont toutes les raisons d’en avoir après les flics. Mais il y a eu un précédent en 1991 à Mantes-la-Jolie, dans la Zup du Val-Fourré suite à des émeutes - un flic tué accidentellement lors d’une course-poursuite, ses collègues se sont vengés en flinguant un des jeunes les plus repérés de la cité, Youssef Khaïf, et ce en tout impunité (le flic qui l’a tué a été acquitté aux Assises dix ans après, lors même que Khaïf a été tué d’une balle dans la nuque alors qu’il était désarmé). Si la révolte dans les banlieues finit par se réduire à l’affrontement entre une bande et la police, alors celle-ci finira fatalement par avoir le dernier mot. Je n’en dis pas plus, j’ai assez parlé pour aujourd’hui. Merci à vous de m’avoir donné cette occasion de le faire !



1 «  LA RÉVOLTE FAIT RAGE, la guérilla urbaine s’est installée dans tous nos quartiers. L’injustice sociale et la violence quotidienne, en sont les causes : discrimination, marginalisation, conditions de vie insupportables. Il est aujourd’hui trop tard pour les grands ducs, d’adopter de nouvelles mesures, pour établir des conditions de vie supportables dans nos quartiers, qui de toute façon n’ont jamais été vivables et ne le seront jamais . Nous ne voulons plus de dialogue avec le gouvernement, nos pères, nos familles, ont suffisamment été abusés par les discours. Le dialogue est définitivement rompu, n’envisagez plus de nous endormir.

NE COMPTEZ PLUS NOUS MANIPULER, ceci même malgré l’utilisation d’Imams et porte-paroles que vous instrumentalisez, que vous poussez à diffuser des appels au calme. Nous n’avons aucune arme de destruction massive, juste quelques canettes explosives, pas de bombardiers, juste nos poches, mais tremblez petits barons de Neuilly, nous sommes à vos portes et organisons l’attaque de vos centres-villes. »

Des combattants émeutiers du 93.

2 Soit les comités d’intérêts de quartiers. Ceux-ci jouent un rôle non négligeable à Marseille.

3 La Fratrie Guérini.

4 Il s’agit d’Euroméditerranée, projet massif de quartier d’affaires.

5 Alèssi fait référence à cet automobiliste tué fin juin sur l’A13 pour une très bête histoire de tôle froissée impliquant des habitants des Mureaux.

6 Article11 en avait parlé ICI.


COMMENTAIRES

 


  • En attendant la prochaine sortie déambulatoire c’est le 23 selon Xavier et François. Au prochain remaniement devraient avoir leur place , filopat et patafil !



  • Pas fini de lire le 2...

    Juste une chiure de mouche, mais gênante, selon moi :
    « ... et presque aucun qui n’ait pris le parti des révoltés... » C’est au début. « Aucun » porte en soi la négation. Si tu rajoutes une négation (« n’ »), tu écris le contraire de ce que tu veux dire.

    Je sais, les négations, entre celles qui sont nécessaires et celles qui sont là pour faire joli (négations dites « explétives »), c’est casse-pieds à démêler...

    Pour le fond, j’ai lu 1 : c’est génial. Je retourne continuer 2.



  • vendredi 10 septembre 2010 à 23h05, par hocus

    Franchement là ARTICLE11 vous vous êtes déchiré. C’est excellent comme entretien. Y a boire et à manger là dedans. Bon le gars Alèssi a l’air d’envoyer du lourd à lui tout seul, mais l’entretien est aussi hyper bien mené.

    Je me demande si Alèssi fait référence à Mauss ou à autre chose quand il écrit : « il faut construire des pratiques qui obligent. » Je crois comprendre que ça à faire avec une idée de don, mais j’aurais bien voulu qu’il nous explique ce qu’il veut dire par là. Enfin, bon, y aura peut être d’autres occas’ de causer de tout ça.

    Merci encore à vous. A charge de revanche.



  • ben en fait non, pas de commentaire. Ce genre d’article n’appelle pas compliments ou critiques négatives.

    Surtout qu’il ne raconte pas une position politique mais qu’il dévoile une personne, jusque dans des détails.
    Et puis que le texte répond lui meme aux critiques qu’on pourrait lui faire, sur la rage de l’action et quoi ensuite, la nouvelle génération de « militants de banlieue », le défaitisme généralisé ..
    bref, un très très grand cru d’article 11. Ah ben tiens si au final j’en fais bien un compliment.

    vivement le papier !



  • mardi 14 septembre 2010 à 13h05, par rouge75018

    j’y étais également.
    on oublie, comme toujours, l’essentiel : c’est la provocation des flics, comment ils ont monté un non-événement en « émeute » (pour faire le lien avec octobre 2005, l’ami oublie - mais comme tout le monde - que la veille tout était revenu au calme et que les keufs ont balancé une grenade lacrymo dans la mosquée remplie : alors là, comme insultes aux parents, pour faire monter la rage ils ont visé juste)

    si on a latté ou pas le gars, je suis arrivé juste après, mais c’est la réaction et le nombre de flics qui se sont rapidement mis à envahir la gare qui est sidérante.
    Au début, une quinzaine de personnes qui demandent des explications.
    les flics serrent les rangs, repoussent, et protègent... un espace vide ;
    Faut imaginer les uniformes, acculés devant des quidams, et rien derrière eux, juste un bout de gare.

    Puis le blocage des escaliers, des passages métro, ce qui a eu pour effet de bloquer des tonnes de gens dans les coins.
    Bref, on était pas loin de l’étouffement, de la panique avec des flics qui courent partout ; comment on crée de la tension, quoi.
    une femme flic, en haut, dirige les opérations militaires, désigne les allées, les mômes, envoie et rappelle ses troupes etc.. Ridicule.
    un minot - tout fluet - balance un gros bloc de béton (en même temps la plante qu’il contenait était vraiment moche).

    Et là, ça m’a remonté le moral, miracle !
    les gens commencent à gueuler, à se foutre de la gueule des gros CRS qui se contentent de monter et de descendre les marches en petite formation : c’est trop gros.
    Les loulous arrivent de saint-Denis, au moins le portable il sert à qq chose.
    et là, pas de haine de classe ou de mepris de classe de part et d’autre : des petits blancs parfois en costard, des petits rebeus, des petits blacks et sans doute un moment que je ne reverrai pas avant longtemps : tout le monde se met à crier SARKOZY, FILS DE PUTE !

    un vrai moment de liberté.

    la suite, avec les totos qui sont arrivés, je n’ai pas vu.



  • Très intéressant... Je trouve que ça remet pas mal de choses en place, effectivement.

    Par contre, J’aime pas trop le côté mise en boîte vis-à-vis. Comme si l’autonomie et l’anarchisme insurrectionnaliste (ça existe réellement ce truc ?) pouvaient être réduit à la question de la négativité, je trouve que c’est franchement de la mauvaise foi...

    Le portrait des jeunes me gênent un peu aussi, en particulier en ce qui concerne la violence des jeunes de banlieues... un peu trop idéaliser, je trouve... on a un peu l’impression qu’à trop vouloir effacer la négativité, tout devient joli et beau. Si la violence des jeunes de banlieue est par certains aspects éminement révolutionnaire, elle peut aussi prendre des côtés plus nauséabonds....

    Certains passages, c’est du Fossoyeurs du Vieux Monde, du Os Cangaceiros et du Groupe Bakounine Gdansk – Paris recraché...

    Enfin, le coups des supporters de foot, hooligans ou pas, me paraît relativement léger, en particulier à travers la comparaison avec la Grèce. Pendant que certains hools faisaent le coup de poing contre les flics, d’autres servaient d’auxiliaires de police en tabassant les isolés...

    M’enfin, gros poutoux quand même à l’interviewer, les intervieweurs, les commentateurs, ainsi qu’aux autres...



  • lundi 20 septembre 2010 à 00h08, par pièce détachée

    Tout lu posément, d’une seule traite absorbée —même pas de clope, juste deux pauses pour le verre de Chardonnay. Du jamais vu.

    À relire encore et encore, avec le recul qu’on s’imaginera avoir plus tard.

    En attendant : c’est éclatant (la dialectique, l’honnêteté, la souplesse des lignes de fuite), superbe et pas commode.

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