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lundi 16 décembre 2013

Sur le terrain

posté à 19h13, par Flora Beillouin
2 commentaires

Buenos Aires : de l’art de recycler la débrouille

Alors que la récupération des déchets fait aujourd’hui l’objet d’un business « vert » orchestré par le gouverneur Macri, plusieurs circuits de recyclage cohabitent à Buenos Aires. Figures emblématiques de la crise économique de 2001, les « cartoneros » ne sont plus seuls à se ruer sur les ordures de la capitale. Les entreprises privées et les coopératives de recycleurs traquent désormais le même butin.

Cet article a été publié dans le numéro 13 de la version papier

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« Ta poubelle est mon trésor », clame un graffiti sur un mur longeant la Plaza Congreso. De l’autre côté du parc, une immense affiche de promotion municipale lui donne la réplique, étalant en toutes lettres son slogan au goût rance : « Zéro déchet ». En guise d’éradication, la métropole argentine a en réalité produit 38 % d’ordures supplémentaires ces quatre dernières années. Des milliers de tonnes de détritus, parmi lesquels sommeillent d’insoupçonnables pépites. Carton, métal, verre ou papier blanc : la revente de ces matières premières aux usines de recyclage, pour peu qu’elles soient livrées en grande quantité, s’avère lucrative.

Les premiers à l’avoir compris sont les cartoneros. Ces recycleurs de fortune, dont la présence diffuse hante la plupart des métropoles sud-américaines, fouillent dans les ordures des riches en quête de nourriture ou de déchets susceptibles de se convertir en espèces sonnantes et trébuchantes. Auparavant marginales et surnommées « cirujas » (hommes poubelles), ces silhouettes errantes se sont multipliées dans les rues de Buenos Aires au début des années 2000, sous l’effet de la crise économique qui frappait alors l’Argentine.

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Un cartonero à Buenos Aires. Crédit photo : salvoguille

« En 2001, on en comptait environ 25 000. Un an plus tard, ils étaient 40 000 ; et les trois quarts d’entre eux avaient subi un licenciement économique, précise la sociologue Veronica Paiva, auteure de l’essai Cartoneros et coopératives de récupérateurs. C’est alors qu’a eu lieu ce discret glissement de langage : on s’est mis à les appeler ’’cartoneros’’ plutôt que ’’cirujas’’. Le terme est moins stigmatisant. » Derrière cette marque de tolérance pointe néanmoins une menace : la banalisation progressive du recours aux poubelles.

Forces en présence

« J’ai commencé à faire ça il y a dix-huit ans, bien avant la crise, se souvient Miguel, rencontré au hasard de sa tournée dans le quartier sud de Barracas. À l’époque, je travaillais près de chez moi, à la Boca1, mais j’ai dû en partir en 2001 parce que la concurrence était trop rude. Des familles entières, venues de province, débarquaient chaque jour plus nombreuses du ’’train des cartoneros’’2 et se ruaient sur tout ce qu’elles trouvaient. » Du film plastique plein les bras, il pointe du menton les rues adjacentes : « Maintenant, j’opère ici, c’est ma zone. J’ai 50 ans, je fais le même parcours tous les matins et personne n’y touche, sauf si je décide de ne pas sortir parce qu’il pleut. »

Au fil des années, la crise a fini par passer – ou, du moins, par se tasser. Mais les cartoneros n’ont pas disparu pour autant. « Nous sommes toujours des milliers », déplore Miguel, assurant toutefois qu’aujourd’hui « chacun s’arrange pour trouver sa place ». Un équilibre précaire, récemment ébranlé par l’arrivée d’entreprises privées sur le marché.
Chiffonniers, sociétés de camions-bennes, plateformes de tri et usines de recyclage fleurissent désormais aux quatre coins de la ville. « Avant 2001, personne ne prêtait attention au recyclage. Mais aujourd’hui, on trouve toutes sortes de dépôts plus ou moins spécialisés. Il y en a pour tous les goûts, témoigne Claudio, qui a lâché sa fonderie en 2004 pour ouvrir un entrepôt à Barracas. Nous sommes presque tous localisés dans les zones industrielles sud. Les quartiers nord sont trop chics pour nous : on n’a pas le droit de s’y implanter, ça ferait tache. »

Après les avoir rachetés aux cartoneros, Claudio revend les matériaux en gros aux usines de recyclage : papèteries, aciéries ou autres, qui appartiennent généralement à de grands groupes privés, souvent étrangers. « Je vois défiler ici une centaine de cartoneros par jour. Je me fais à peu près 20 % de marge, sachant que les prix varient en fonction du marché. Par exemple, comme les gens boivent davantage en été, on trouve plus de verre à cette période de l’année. »

Hostiles de prime abord, les politiciens n’ont pas tardé à comprendre qu’ils pouvaient récupérer le phénomène cartonero. Dès 2003, la municipalité de Buenos Aires a concocté un nouveau plan de collecte des déchets, baptisé Ciudad Verde (Ville Verte) et amplement médiatisé. Celui-ci répartit le marché entre les différents acteurs du circuit de récupération (service public, entreprises privées et cartoneros). Sans surprise, le secteur privé s’y taille la part du lion : à lui, les ordures communes et les produits recyclables émis par les grands générateurs – hôtels de luxe, commerces et bureaux de l’hypercentre. De son côté, la municipalité prend en charge les deux nouveaux centres de tri Ciudad Verde, approvisionnés par des coopératives de cartoneros disséminées dans les zones stratégiques.

Quant aux glaneurs solitaires, ils n’ont plus qu’à se partager les miettes : les détritus des zones périphériques les moins rentables. À eux de faire le tri : « Ce sac-là accueille le carton de première qualité, explique Miguel, séparant avec dextérité les matériaux de ses mains gantées, l’autre celui de seconde zone. Quand je finis ma tournée, après six ou sept heures de travail, je tracte près de 200 kilos derrière mon vélo. Avec ça, je me fais 80 pesos3 par jour en moyenne. »

Le cartonero avise un camion qui ralentit devant l’usine dont il trie les déchets : « Celui-là appartient à l’entreprise de recyclage Alvarez, qui a un contrat direct avec le gérant de l’usine. Tous les matins, il passe avec de grands paniers métalliques et emporte le meilleur papier, le papier blanc. Fais le calcul, il y a neuf paniers de 500 kilos par camion : nous n’avons pas tout à fait le même gagne-pain… » Le gérant de l’usine, compréhensif, garde néanmoins une part de côté pour Miguel. Pour ce dernier, être cartonero « est une manière de plus de se débrouiller dans ce pays instable ».

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La « débrouille » selon Macri

La « débrouille ». Dès son élection au poste de gouverneur de la capitale, Mauricio Macri, homme d’affaires et membre du PRO (coalition de droite ultra-sécuritaire et libérale), en a fait un mot d’ordre. Pragmatique, cet ennemi juré des habitants des villas miserias (bidonvilles), qui hier encore qualifiait publiquement les cartoneros de « voleurs », a lancé en 2008 un grand « Plan d’inclusion ». Assortie d’une campagne de recensement, cette batterie de mesures entend formaliser le travail des récupérateurs.

« Lorsque les cartoneros rejoignent nos coopératives municipales, on leur distribue des uniformes, on leur ouvre un compte assorti d’une carte de crédit et on leur verse une prime de 1 100 pesos4 par mois », énumère consciencieusement Guillermo. Le jeune représentant du ministère du Développement durable supervise la visite guidée du centre Ciudad Verde de Barracas, accordée après des mois d’attente aux journalistes les plus insistants. « Grâce à nous, les récupérateurs urbains ont également accès au ’’monotributo’’, une cotisation sociale minimale qui couvre à la fois la sécurité sociale, l’assurance et la retraite », embraye-t-il, avant de se féliciter dans un sourire Ultrabrite : « Tous ces avantages ont considérablement ’’dignifié’’ leur travail. »

Ce changement de tactique n’est évidemment pas désintéressé de la part de la municipalité. « Depuis que Macri est au pouvoir, il faut fournir tout un tas de paperasses pour travailler dans la rue si tu ne fais pas partie des coopératives Ciudad Verde », réagit Miguel. « Tu es obligé d’avoir toujours ta carte d’identité professionnelle sur toi. C’est vrai que ça te protège aussi en cas de pépin, concède-t-il, mais en contrepartie, ils savent tout de toi : ton âge, depuis quand tu travailles, dans quelle zone, etc. C’est juste une nouvelle manière de nous contrôler. »

Comme lui, de nombreux cartoneros préfèrent continuer à faire cavaliers seuls, tant ce « Plan d’inclusion » s’avère normatif : contremaîtres, règles d’hygiène, horaires fixes, comptes en banque, interdiction de consommer de l’alcool... Quant aux avantages financiers vantés par la municipalité, ils sont loin de faire le poids : « Cinquante centimes5 le kilo, ça ne suffit pas pour vivre, tranche Miguel. Et ce n’est pas la prime qui va compenser ce manque à gagner, surtout avec le prélèvement obligatoire de 300 pesos pour le monotributo. J’ai six enfants à charge, je ne peux pas me le permettre. » Pas de mutuelle, donc, ni de points retraite.

« La santé ou la retraite sont des luxes auxquels nous ne pouvons pas prétendre, lâche Julian, ancien cartonero reconverti dans la restauration de boiseries (au noir). Pour joindre les deux bouts, je dois être prêt à porter chaque jour 200 kilos, sans broncher. Autant dire que je n’ai pas vraiment le temps de réfléchir à la meilleure stratégie à adopter pour défendre mes droits. » Julian explique aussi que le gouverneur actuel n’hésite pas à instrumentaliser cette vulnérabilité à des fins personnelles. La famille du politicien n’est, il est vrai, pas étrangère au secteur de la récupération.

« Le groupe industriel Macri a des liens étroits avec le circuit privé de collecte des déchets », siffle Julian, levant ses mains immenses de l’établi posé à même le trottoir. « Ses usines de recyclage sont tenues par une poignée de nantis qui se cachent sous différents noms d’entreprises. C’est pour ça qu’il veut s’approprier les poubelles. On n’a pas de maison, rien à bouffer, et cette raclure se permet de nous voler notre principal moyen de survie : les déchets ! »

De fait, ce grand nettoyage a absorbé la majorité des coopératives autogérées, qui faisaient la fierté des cartoneros à l’issue du mouvement social de 2001. « Certaines avaient même créé des crèches pour que les enfants ne restent pas à traîner dehors la nuit », se souvient la sociologue Veronica Paiva. Dix ans plus tard, l’élan alternatif et idéaliste des débuts n’est plus qu’un lointain souvenir. «  Très peu de coopératives ont survécu à l’assaut du marché. Et celles qui fonctionnent encore le font avec des budgets tellement limités que leurs revenus atteignent à peine le minimum vital. » Loin de les aider à assurer leur développement économique, l’État n’a cessé de les fragiliser, notamment en leur demandant de payer la TVA sur des matériaux pour lesquels elles s’acquittent déjà des taxes.

Cette récupération planifiée suscite aujourd’hui la colère de nombreux cartoneros. Dont Gustavo et Cristian, tout juste la vingtaine et déjà huit ans de poubelles au compteur. Voici quelques mois, ils ont fini par céder à l’appel du dispositif municipal. Chaque jour, tous deux font le voyage depuis leurs bidonvilles de province pour se rendre, à 18 heures précises, dans l’hypercentre de la capitale. Ils y trient les déchets des « grands générateurs » – grands magasins, immeubles de bureaux –, avant qu’un camion de la Ville n’embarque les sacs jusqu’aux plate-formes de nettoyage et de compactage du centre de Barracas.

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Gustavo et Cristian sont unanimes : ils ont perdu au change. Bien sûr, ils s’économisent le poids de leur chariot et portent un bel uniforme, mais cela ne compense aucunement le manque à gagner : « On se faisait beaucoup plus avant. Le gouvernement se sucre sur notre dos, alors qu’on est les premiers à avoir eu l’idée de récupérer les déchets », lâche Gustavo, les dents serrées. Cristian embraye, tout aussi remonté : « Macri s’improvise écologiste et ramasse la monnaie. C’est du vol ! Tout ce qu’il nous a donné en échange, c’est un pantalon et une putain de veste Ciudad Verde… Il s’est bien foutu de notre gueule ! »

Bras croisés, un peu à l’écart, Mathias suit la conversation d’une oreille distraite. À 24 ans, ce blondinet est payé 3 500 pesos6 par mois pour occuper l’un des cent nouveaux postes de « contrôleur » créés dans le cadre du dispositif Ciudad Verde. Pour lui, c’est un job étudiant comme un autre, qui lui permettra de partir en vacances l’été prochain. En attendant cet horizon doré, son rôle consiste à surveiller quatre heures par jour des cartoneros du même âge que lui s’échinant sur les poubelles. Et de s’assurer qu’ils respectent bien les consignes.

« Ils doivent laisser tout nickel, bien se comporter, ne pas boire, explique-t-il d’un ton détaché, comme s’il parlait d’enfants en bas âge. Pour être franc, je ne me doutais qu’ils voyaient les choses de manière aussi négative : les mesures dont ils bénéficient sont quand même un grand pas vers l’inclusion sociale… » Il s’interrompt, fronce les sourcils : « Mais c’est vrai que ce système permet à Macri de payer une misère une main d’œuvre nécessaire. »



1 La Boca est l’ancien port de Buenos Aires.

2 Le « tren blanco », débarrassé de ses sièges, était spécialement affrété pour les cartoneros et leurs chariots. En 2007, sa suppression a déclenché une importante vague de manifestations.

3 Soit une douzaine d’euros.

4 Soit à peu près 165 euros.

5 Soit dix centimes d’euro.

6 Soit 527 euros.


COMMENTAIRES

 


  • mercredi 18 décembre 2013 à 13h40, par gauvain

    juste une petite remarque sur les conversions, l’€ est à plus de 8$ et 13$ au noir.

    sinon bien oui Macri est un voleur de bas étage, il a de quoi tenir avec son père.



  • dimanche 22 décembre 2013 à 17h05, par Isatis

    J’avais bien apprécié cet article sur l’exemplaire imprimé… de plus, c’est si tellement plus mieux que sur l’écran le confort de lecture ^^ Merci Dame Flora :-)
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    On leur donne un collier, une laisse et un couvre-dos et ils ne sont pas contents ?… salauds de pauvres…

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