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mercredi 25 septembre 2013

Entretiens

posté à 16h27, par Julia Zortea
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Maison de paille de Lausanne – « Cette espèce d’ovni, cette curiosité qui avait poussé là »

Pendant quelques mois, en 2007, une étrange construction fit beaucoup parler d’elle à Lausanne. Toute de paille vêtue, érigée dans un parc sans autorisation, cette maison se voulait outil d’émancipation autant que déclaration militante. Las, elle fit long feu. Entretien avec le collectif « Straw d’la balle », auteur de ’’La maison de paille de Lausanne, pourquoi nous l’avons construite, pourquoi elle fut incendiée’’.

Cet entretien a été publié dans le numéro 13 de la version papier d’Article11

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C’est l’histoire de quelques personnes qui édifièrent leur maison dans le secret d’un parc public de Lausanne, en Suisse, en 2007.

Le chantier, puis la bâtisse, intriguèrent les passants, qui jamais n’avaient vu des murs formés de bottes de paille.

Les journaux eurent tôt fait d’accourir, puis vinrent les élus. Semelles dans la pelouse, ces derniers dirent bravo, le répétèrent encore, et affirmèrent d’une seule voix que la technique de construction était audacieuse.

Leurs visages s’assombrirent ensuite, car cette maison était une vraie maison, fabriquée pour être habitée. Ils la trouvèrent alors moins jolie.

La maison fût finalement incendiée, en pleine nuit. Deux de ses habitants en réchappèrent de justesse.

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Dans un ouvrage publié en 2013 aux éditions La Lenteur, le collectif « Straw d’la balle »1, à l’origine de la construction de cette maison de paille, habille de mots sa démarche de réappropriation de l’espace public. Inscrivant leur action dans le contexte économique et politique lausannois, les auteurs montrent combien il fut inconcevable, pour une municipalité socialo-écologiste, de tolérer une « vraie écologie qui se moque de l’écologie, une alternative à la pénurie de logement qui se moque de la spéculation immobilière, une autoconstruction qui se moque des architectes »2. Rencontre avec le collectif.

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Dessin de Baptiste Alchourroun, publié dans le numéro 13 d’Article 11, en illustration de cet entretien

Où l’on commence par la Dolce Vita

« À Lausanne, un mouvement de jeunes contestataires - Lôzane bouge - s’est formé au début des années 1980 pour dénoncer le conservatisme ambiant. Ces militants souhaitaient, entre autres3, l’ouverture d’un centre social autonome. De nombreuses manifestations et occupations de lieux leur permirent finalement d’obtenir une salle de concerts en 1985 : la Dolce Vita. Même s’il incarnait un haut lieu de la ’’contre-culture’’ à la fin des années 1980, cet espace subventionné par la municipalité s’est ensuite dépolitisé au fil des ans, jusqu’à sa fermeture en 1999.

Un an plus tard, le bâtiment vide était occupé par le collectif de l’Espace autogéré. Issu de la tendance anarcho-punk, celui-ci s’est constitué au début des années 1990 autour de réflexions sur l’autonomie, culturelle et politique. Il s’est successivement installé dans trois squats, avant de prendre pied dans les locaux de l’ex-Dolce Vita ; il y est installé depuis maintenant plus de dix ans. De nombreux collectifs de maisons occupées gravitent autour de ce lieu, qu’ils contribuent à animer. Autrement dit, l’existence de ce point de convergence a permis de structurer le mouvement squat de Lausanne dans la durée. Cela a contribué à l’établissement d’un rapport de force avec la municipalité, et nous a permis de faire entendre nos revendications plus largement dans la ville. »

Gold lake city

« Sur les questions de logement, il existait dans les années 1990 un réseau, fédéré autour d’un journal, qui rassemblait les mouvements de sans-abris, de squatteurs, ou ceux engagés sur les questions du logement étudiant. Comme dans la plupart des villes d’Europe, la pénurie de logements à Lausanne s’intensifie. Et le lien entre cette tendance et la croissance économique saute aux yeux : les salariés des nombreuses multinationales installées dans la ville accaparent les appartements du centre-ville. Résultat : les prix de l’immobilier augmente, et le taux de logements vacants est aujourd’hui au plus bas4. Cette situation légitime évidemment la recherche d’alternatives, comme les occupations de maisons ou les ’’contrats de confiance’’ étudiants5.

Dirigée par un syndic6 Vert, Daniel Brelaz, la municipalité de Lausanne se situe - entre guillemets - à gauche, puisque la coalition au pouvoir regroupe les socialistes, les Verts et les ex-communistes du Parti ouvrier et populaire. Historiquement, c’est en surfant sur la vague des mouvements contestataires des années 1980 que la gauche a damé le pion au Parti libéral-radical, de droite. Dans ce contexte, la municipalité n’a d’autre choix que d’afficher une certaine tolérance vis-à-vis des mouvements alternatifs – jusqu’à un certain point.

En matière d’écologie, la politique de la ville suit le positionnement de Brélaz, qui clamait au moment de son élection au parlement que ’’l’écologie n’est pas un mode de vie, mais un modèle économique’’. L’accent est mis en particulier sur la construction d’infrastructures de transports publics, comme le M2 (le métro automatique, relié à l’autoroute), et sur l’implantation d’écoquartiers, lesquels comportent un petit pourcentage d’habitats sociaux, pour la forme. Dans les deux cas, il s’agit avant tout de rendre la ville plus pratique pour les élites qui viennent y travailler. Les discours de la municipalité sur la mixité sociale, utilisés pour justifier le méga-projet urbanistique Métamorphose7, sont d’autant moins crédibles qu’ils accompagnent, au centre-ville, une politique d’élimination radicale de la marginalité et de la pauvreté (chasse aux mendiants, aux toxicomanes...). »

L’art d’habiter

« En 2004, nous avions participé à l’organisation d’une manifestation contre le mal-logement, la spéculation immobilière et les expulsions8. L’occasion de prendre acte de nos désaccords avec les associations de défense juridique des locataires : nos revendications avaient peu à voir. Ces associations faisaient pression auprès de la municipalité pour l’obtention de logements sociaux, alors que nous cherchions des moyens de libérer nos espaces de vie de l’emprise du marché de l’immobilier – ce qui dépasse la simple question du logis.

Dans son texte L’art d’habiter9, que nous avions imprimé et distribué lors de cette manifestation, Ivan Illich distingue le ’’droit au logement’’ du ’’pouvoir d’habiter’’. Être logé revient à ’’exiger un certain nombre de mètres carrés dans l’espace construit’’, dans le ’’monde fabriqué’’, tandis qu’habiter suppose de déterminer ses conditions d’existence, d’ ’’articuler sa biographie dans le paysage’’. Penser le logement en termes de pénurie dans une économie libérale, c’est le réduire à un système de gestion régi par un prix, qui fluctue en fonction de l’offre et de la demande. L’histoire de la maison de paille s’inscrit à l’encontre de cette réalité : nous avions envie d’aller plus loin que la forme squat en terme d’autonomie et de nous livrer à l’expérimentation sociale de ce qu’est habiter, en construisant collectivement une maison, et en nous inspirant de l’écologie pratique. »

« Permis de vivre contre permis de construire »

« À partir de 2004, nous avons commencé à nous dire que nous ne voulions pas séparer l’environnement de la vie quotidienne, ni confondre l’écologie avec l’art d’habiter. À l’occasion d’un passage de la caravane Tournesol10 à Lausanne, nous avons pris connaissance d’actions illégales d’autoconstruction en réponse à des questions sociales, le tout accompagné de manifestes (’’Construire, c’est se construire’’, ’’Permis de vivre contre permis de construire’’) et d’indications techniques11. En dessous d’un texte sur l’abolition du salariat se trouvaient par exemple expliquées les techniques d’utilisation du bois cordé ou de fabrication d’un lagunage d’épuration. Ces exemples nous ont clairement mis sur la voie, car les discours étaient assortis d’actes : l’autoconstruction, une forme d’action directe, prenait ainsi une dimension de manifeste politique.

Nous étions alors un petit groupe d’amis sans aucune expérience de construction du gros œuvre d’une maison. Mais nous nous sommes dit, en plaisantant à moitié : ’’Pourquoi ne pas fabriquer, rapidement, une maison en biomatériaux dans le parc public situé en contrebas de l’Espace autogéré ?’’ Quelques semaines plus tard, on organisait une petite rencontre pour expliquer notre projet ; on pensait aller vite. »

Chi va piano, va sano e va lontano
(à la cueillette de la méthode)

« Nous sommes vite redescendu sur terre ! Au lieu de s’achever, comme nous l’imaginions, deux mois plus tard, le processus d’élaboration de la maison s’est avéré très lent, et le chantier n’a commencé qu’en août 2007. Ce temps de préparation a finalement joué un rôle crucial, car il nous a permis de récupérer gratuitement un bon stock de matériaux à la fin de chantiers, ou dans les maisons occupées. Nous avons aussi profité de cette période pour faire connaître notre projet, échanger des conseils et élargir nos soutiens. Le collectif d’un squat expulsé nous avait légué son fonds de caisse et nous n’avons finalement dépensé pour la construction de cette maison que quelques milliers de Francs suisses. En bref, si tu te décides à construire une maison en un mois, tu devras acheter beaucoup plus de matériaux, ou faire davantage de déplacements. Cela demande plus de moyens de faire les choses rapidement.

Puisqu’on avait fait le choix de construire cette maison dans un parc public, il ne pouvait s’agir que d’un chantier-éclair. Il fallait surprendre : il est plus facile pour les pouvoirs publics de mettre fin à un processus non-terminé que d’affronter un bâtiment dûment construit. De notre côté, l’enjeu était de trouver la bonne technique, adaptée à nos contraintes pratiques (la pente du terrain, l’impératif d’un chantier de courte durée) et politiques (l’utilisation de biomatériaux). En 2006, lors d’une rencontre de l’Action mondiale des peuples à Toulouse, une maison avait été construite en panneaux de bois pré-remplis de paille, puis enduits de terre. Cette technique se rapprochait beaucoup de ce qu’on cherchait, mais c’est surtout le visionnage d’un film allemand sur la construction en bottes de paille12 qui nous a convaincus. Notamment parce que la paille permettait de monter des murs porteurs très rapidement, nous évitait d’utiliser du bois de récup’ empreint de colle, et s’avérait efficace en terme d’isolation. On s’est beaucoup renseigné et formé sur le sujet, jusqu’au moment où on a décidé d’acquérir 280 bottes de paille dans l’exploitation agricole d’une amie, en échange d’un coup de main aux moissons de juillet 2007.

Il est assez génial de voir comment des matériaux qui ont peu de valeur pour les uns peuvent servir aux autres - comme dans la permaculture, mais au niveau social ! Et on différencie moins l’environnement de l’habitat quand on part en quête de la matière avec laquelle on va fabriquer sa maison. Ne serait-ce que pour déterminer la date du chantier : il fallait qu’il se déroule après la moisson, mais pas non plus à une date trop avancée de l’automne, car les enduits ne sèchent pas s’il fait trop frais. »

Chantier-éclair et paille publique

« Pendant la première semaine du chantier, nous étions entre vingt et trente personnes à travailler, ce qui nous a permis de construire les pilotis, le plancher, les murs, la charpente et la couverture du toit – et d’ainsi relever un gros défi. Il y avait un enthousiasme incroyable ! On voulait que le chantier soit ouvert et participatif, pour pouvoir intégrer les visiteurs et permettre un maximum d’échange de savoirs. C’est ce qui s’est globalement passé, même si la précipitation et les rapports de genre ne favorisent pas toujours l’équilibre des relations (avec cette tendance très masculine à vouloir montrer qu’on sait faire, ou encore que si on ne sait pas faire, on y va quand même...). Quant aux badauds, c’est surtout lors de l’étape suivante qu’ils nous ont rejoints, au moment d’appliquer les enduits et d’aménager les alentours de la maison.

D’ordinaire, l’ouverture d’un lieu occupé n’attire guère au-delà des cercles d’amis. Mais le fait de construire une maison dans un parc public change forcément la donne. Avec le buzz médiatique qui a accompagné le chantier, tout le monde voulait venir voir cette espèce d’ovni, cette curiosité qui avait poussé là. Nous étions content-e-s, ça nous sortait de notre ’’ghetto’’ habituel. Dans notre manifeste, nous faisions part de notre intention de mener ce chantier en ville ’’pour être visible, et avoir un maximum d’échanges avec les gens intéressés par les principes d’autonomie et l’écologie radicale’’. Ça a bien fonctionné. Les gens se fichaient pas mal de la légalité du projet, même s’ils n’étaient pas familiers de ce genre de pratique. À partir du moment où le chantier était ouvert sur la ville, l’illégalisme revêtait un caractère d’évidence. »

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Où l’on gouverne par la négociation et où l’on se vexe de voir sa station d’épuration délaissée

« C’est assez étonnant, mais nous n’avons eu qu’une seule visite de police - très tranquille - pendant la première semaine du chantier ; nous avons raconté aux uniformes que nous construisions une piste de danse. Mais la municipalité a vite saisi que ce chantier avait un caractère politique. Brélaz - le syndic Vert - a essayé de réduire l’affaire à un cadre familier. Il a ainsi prétendu que la municipalité avait passé un accord avec ’’ces gens-là’’ - les squatteurs - qui limitait leurs actions aux quatre murs de l’Espace autogéré, et qu’il ne fallait surtout pas croire que la ville leur appartenait. Mais la multiplication des soutiens populaire et médiatique a rapidement fait sortir l’affaire du cadre imposé par Brélaz. Ce dernier a donc jugé préférable de gérer cette histoire par la négociation, plutôt que de faire appel aux forces de l’ordre.

Par un hasard de calendrier, nous avions commencé à construire deux mois avant les élections municipales ; pour un syndic Vert, ça aurait fait mauvais genre d’expulser une initiative écolo. Quelques jours après le début du chantier, il déclarait ainsi qu’il avait de la sympathie pour le projet en tant qu’écologiste, mais que comme magistrat il ne pouvait assumer la responsabilité de laisser perdurer une situation pouvant provoquer des morts. La municipalité a d’abord joué la carte sécuritaire en alléguant le risque d’effondrement de la maison. Nous avons répondu en produisant un rapport d’ingénieur jugeant parfaite la stabilité du terrain. 

La municipalité nous a ensuite proposé de légaliser la maison en tant qu’écomusée, avec l’impératif de ne pas y habiter. Selon les fonctionnaires, notre situation ne pouvait être juridiquement régularisée. C’était effectivement difficile, mais cela s’explique aussi par le fait que l’on touchait à un intolérable : l’habitat spontané inquiète par son aspect incontrôlable. D’autant que dans une perspective d’autonomie et de respect de l’environnement, nous nous détournions de certains services publics : disposant de notre propre système de phytoépuration, la station de traitement des eaux usées de la ville ne nous était plus utile. De manière plus générale, la mise en cause du modèle techno-capitaliste a mal été vécue par les élus, aussi ’’Verts’’ soient-ils. On ressentait de leur part une certaine vexation du fait que nous nous passions du concours des spécialistes - il faut dire que plusieurs cadres municipaux ont étudié à l’École Polytechnique de Lausanne (EPFL), et qu’il n’est pas rare qu’ils collaborent plus qu’étroitement avec les entreprises de travaux publics. Par exemple, le responsable municipal des travaux dirige également une société de construction de tunnels, lesquels se multiplient dans Lausanne depuis quelques années. »

Verts oiseaux, tristes augures

« Les élus Verts avaient beau être divisés à notre sujet, l’hostilité politique était majoritaire. À droite évidemment, mais aussi au sein de la gauche classique, chez qui cette maison a suscité de multiples élans conservateurs et légalistes. Avec du recul, on peut dire que les batailles politiques autour de la maison de paille ont mis à jour de manière presque théâtrale une tendance qui préfigure l’avenir : l’opposition entre une écologie officielle et gestionnaire et les pratiques d’habitants se réappropriant leurs conditions de vie.

Taxée d’“anarchiste-petite-bourgeoise’’ par un élu socialiste13, notre démarche n’était pas non plus, selon un urbaniste de la Ville, adaptée à ’’l’écosystème urbain’’. Celui-ci exigeait notre expulsion au motif que notre action n’était pas respectueuse du ’’développement durable’’ car elle contrevenait à ’’l’utilisation économique du sol [commun]’’ en l’accaparant ’’pour des besoins individuels’’14. Cette confusion entre aménagement du territoire et développement durable s’éclaire quand on apprend que l’urbaniste en question est un ancien responsable du projet Métamorphose à Lausanne. »

Feuilleton

« Ces oppositions ont été relayées dans les médias locaux, qui ont fait de l’histoire de la maison de paille un feuilleton. Ce ne fut pas une décision facile, mais notre collectif est tombé d’accord sur la nécessité d’engranger des soutiens, notamment par le biais médiatique. Au début, les journalistes ont encensé la maison, mais nous nous sommes vite rendu compte qu’il s’agissait d’abord de nous instrumentaliser dans un jeu d’intérêts politiques franchement perfides. Le journal Le Matin, très démago, en a profité pour opposer les gentils ’’squatteurs-bâtisseurs-écolos’’ lausannois aux méchants ’’squatteurs-casseurs’’ genevois, contre lesquels il menait une véritable campagne de dénigrement visant à faire accepter leurs expulsions15. Par la suite, Le Matin a ouvertement prôné la destruction de la maison, en accusant la municipalité de gauche de laxisme.

Même si cette diffusion médiatique a permis de faire connaître la maison de paille, nos revendications n’ont guère été entendues : les médias se sont focalisés sur les techniques de construction, mais sans mentionner notre culture d’auto-organisation et d’entraide comme réponse aux problèmes de logements. »

La guerre n’aura pas lieu

« Plutôt que de nous virer manu militari, les élus ont fini par nous proposer un terrain constructible de remplacement – la légalité s’affirmant comme une exigence indépassable ! Alors que le conseil communal avait voté la destruction de la maison en novembre, le syndic a tout fait pour ne pas avoir à assumer une expulsion. De notre coté, épuisé-e-s par quatre mois de résistance, nous commencions à croire aux promesses de la municipalité, qui nous demandait un avant-projet de construction. Nous avions soudainement l’impression que le rapport de force penchait en notre faveur. On a alors baissé la garde devant les attaques écrites et verbales, pourtant aiguës, occupés que nous étions à nous prémunir du froid et du gel dans la maison (le chantier n’était pas tout à fait fini). Le 20 décembre, Le Matin titrait même que nous avions gagné la guerre d’usure... »

Incendie

« Le 21 décembre 2007, à quatre heures du matin, la maison a pris feu. Les pompiers ont fait tomber les murs afin d’éteindre le feu susceptible de couver dans la paille. Selon le premier rapport de police, les flammes sont parties de sous la maison, tandis qu’une autre enquête, sommaire, a estimé qu’une braise provenant du poêle à bois était à l’origine de l’incendie. Suite au choc, il nous a fallu quelques jours pour reprendre nos esprits. Et pour établir publiquement que l’incendie n’était pas parti du poêle, lequel avait été contrôlé peu auparavant et était intact quand nous sommes sortis de la maison en flammes.

Dans la foulée, la piste de l’accident a été reprise par le monde judiciaire et politique, plutôt heureux de se voir ôter une épine du pied. À l’évidence pourtant, il s’agit d’un incendie criminel, dont on ne connaîtra jamais l’origine. Fin janvier, un journal a révélé l’existence d’un homme qui revendiquait l’incendie de la maison de paille. Cette histoire n’est pas crédible, mais elle est venue brouiller les pistes et illustre le flou régnant autour de cette affaire.

Quoi qu’il en soit, peu importe le responsable : même s’il s’agit d’un pyromane isolé, on sait que l’incendie de cette maison ne relève en réalité pas d’un faits divers. Elle heurtait trop d’intérêts, et d’explicites appels à destruction avaient été émis par certains habitants ou conseillers municipaux. D’autant qu’incendier un lieu dérangeant est une pratique commune pour se débarrasser d’occupants intempestifs. »

Cendres

« Malgré une fin funeste, l’histoire de la maison de paille a prouvé qu’une pratique collective pouvait exercer une véritable puissance subversive, au-delà des cercles militants habituels. Une belle illustration que le cocotier, comme le disaient alors certains vieux Lausannois, pouvait encore être secoué. C’est ce qu’on essaie de mettre en avant dans le livre, comme un encouragement...

On retire également de cette expérience de nombreuses questions sur les méthodes d’action. Dans le cas de la maison de paille, nous avons accepté d’interagir avec les médias, les élus, et la justice ; nous avons produit des contre-expertises et répondu à des entretiens. Tout en nous permettant de gagner du temps et de nous faire connaître, ce choix s’est en partie retourné contre nous. C’est une carte que l’on peut choisir de jouer ou non ; il s’agit d’une question ouverte, pour laquelle nous n’avons pas de réponse tranchée. »

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1 De Straw bale : ballots de paille, en anglais.

2 Dans « Plaidoyer pour la maison de paille » de Michel Thévoz, en annexe de l’ouvrage.

3 Ils réclamaient aussi le droit à l’affichage libre, celui de manifester sans autorisation préalable et de jouer librement de la musique dans la rue, la légalisation des drogues douces, et la fin du fichage des homosexuels.

4 Selon l’Observatoire du logement du Canton de Vaud, ce taux était à 0,2 % en 2012, alors qu’un « marché équilibré » se situerait plutôt à 1,5 %.

5 Autrement appelés « contrats de prêt à usage ». Dans la pratique, des associations négocient avec des propriétaires de bâtiments temporairement inoccupés la mise à disposition de chambres à loyers modérés pour les étudiants.

6 En Suisse, la fonction de syndic est équivalente à celle de maire en France.

7 Lancé en 2006, ce projet entérine la construction dans Lausanne de nouveaux transports publics, d’écoquartiers et d’équipements sportifs.

8 Voir le numéro 44 du journal intersquats T’okup, Le crime c’est pas les squats mais la spéculation, mars 2004. En ligne sur le site de l’Espace autogéré.

9 « L’art d’habiter », in Illich, Dans le miroir du passé. Conférences et discours, éditions Descartes & Cie, Paris, 1994.

10 Entre 2002 et 2004, le camion-scène Tournesol s’est baladé en France et alentour, pour proposer discussions et démonstrations sur le thème de l’écologie pratique.

11 À l’exemple des constructions-manifestes de l’architecte Michel Rosell.

12 Heidi Snel, Bâtir en bottes de paille – redécouverte d’un ancien matériau de construction, 2004. www.oekofilm.de.

13 Il est à noter que ce même élu participa en 2011 à la coordination du projet ECO46, soit un chantier participatif de construction en paille, terre et bois d’un bâtiment administratif à l’initiative de la municipalité, alors « convaincue de l’intérêt écologique, économique et social » de la technique.

14 Lettre de Jean-Luc Kolb, « Doit-on faire respecter la loi ? », Le Courrier du 05/12/07.

15 Le Matin du 08/09/07.


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