ARTICLE11
 
 

lundi 24 septembre 2012

Littérature

posté à 20h44, par Lémi
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Coup de vieux, coup de maître : le fils de Sévice social débarque en librairie

Ceux qui fréquentent Article11 depuis un bail le connaissent bien. En trois ans, il a publié plus d’une trentaine de chroniques ’’Sévice social’’ sur le site, et d’autres dans la version papier. Aujourd’hui, Joseph Ponthus et quatre de ses « mômes » (comme il dit) publient un livre collectif qui s’inscrit dans la lignée de ses textes pour Article11 ; Nous... La cité.

Ça fait un bail, mine de rien. Il semble que c’était hier, mais les archives d’Article11 ne sont pas de cet avis : le premier billet signé Ubifaciunt remonte au 2 mai 2009. Comme de par hasard, il avait trait au premier mai, et était intitulé « Premier mai mai mai Paris mai / mais mais mais Paris… » Yep, ce salopard a toujours eu une sacrée plume, mais les titres, c’était pas toujours ça. Bref, on venait de le rencontrer la veille entre deux saucisses CGT et onze ricards CFDT, et déjà il mettait le pied dans la porte. En bon démarcheur, il a récidivé quelques jours plus tard, le 7 mai, avec un billet intitulé « Antisocial, ta mère, ton sang-froid  ». Le titre était meilleur, indubitablement, et le chapeau annonçait le lancement d’une série appelée à durer : « Dans le civil, il est éducateur de rue dans un quartier populaire de la banlieue parisienne. Dans le privé, il aime mettre sur papier le quotidien de ses journées, scènes de vie tristes et/ou joyeuses. Mômes paumés, parents dépassés, administrations poussiéreuses, un tableau joliment brossé. Voici la 1ère chronique « sévice social » de l’ami Ubi, coup d’essai en appelant d’autres. »

« En appelant d’autres ». Oui, il y en a eu d’autres. De nombreuses. Pour notre plus grand plaisir, les chroniques Sévice social d’Ubi se sont durablement incrustées dans Article11, au point que l’ADN du canard est aujourd’hui en partie Ubifié, comme il est Dalmarxisé, Antimollusquifié, JulietteVolclerisé ou JuliaZorteaisé. Logique ; il y a mis du sien, même s’il se fait plus rare en ce moment (rançon du succès ?). Et puis, la plume d’Ubi, c’est quelque chose : chaloupée et classieuse, oscillant entre ancrage littéraire anachronique et lyrisme flamboyant, chaque virgule pensée et remâchée, parfois trop. Il fait partie de ceux à qui on ne retouche quasiment jamais la copie, parce que les mots chez lui c’est sacré (ce qui ne veut pas dire qu’on est toujours d’accord avec lui ; de belles empoignades il y eut). Simplement : Ubi, tu l’acceptes d’un bloc. A prendre ou à laisser. On a pris.

Avec ces chroniques qui se sont multipliées jusqu’à aujourd’hui, il dévidait joliment son quotidien d’éducateur en banlieue parisienne ; les embrouilles, les amitiés, les flics obtus et la justice pressée, les mômes qui déconnent, qui détonnent, qui étonnent, les belles histoires, les sales affaires, les gris quotidiens et les roses envolées. Un monde beaucoup moins binaire que ceux qui en parlent sans rien y connaître ne veulent le faire croire. Un monde avec ses parts d’ombre mais aussi ses parts de lumière, celles dont on ne parle jamais parce que les banlieues c’est morose et ça deale de la kalash (big up au Parisien).

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Il y a une évidente logique dans le fait qu’un éditeur ait démarché Ubi après avoir lu ses chroniques, flairant le bon client. Il parle si bien de ceux dont personne ne parle jamais - ou alors en les caricaturant - qu’il était écrit que ça se finisse ainsi. On en est ravis, évidemment. D’autant que le livre en question n’a rien d’une compilation de ses écrits sur Article11. Non, Ubi a sauté sur l’occasion pour impliquer des jeunes du quartier dans le projet, pour les faire écrire, raconter leur quotidien. Si bien qu’ils sont cinq en couverture : Rachid Ben Bella, Sylvain Erambert, Riadh Lakhéchène, Alexandre Philibert et Joseph Ponthus (Ubi). Un travail collectif lentement poli au fil du temps, souvent sur le fil du rasoir. D’ailleurs, c’est d’abord ça que raconte Nous... La cité : l’émergence du projet, ses débuts compliqués, l’incrédulité des concernés - « Wesh, Joseph, t’es sérieux ? Tu sais pas qu’on a tous arrêté l’école à quatorze ans ? […] Et depuis quand on peut être payé pour écrire ? » -, la lente construction d’une utopie littéraire.

Nous... La cité est un journal de bord qui au fil des pages se fait livre. Chaque jour, ou presque, une avancée, ou une reculade, ou bien un piétinement, mais toujours quelque chose. Les terribles pages de Rachid sur la prison. La mort de Ben, un ami écrasé par les flics. Sylvain, encore à la bourre. Riadh et Alex, toujours motiv’. Les doutes, les empoignades, les tirades sur les filles, les halls ou les pétards, les histoires d’amour et celles de deal. Un tableau se fait jour, qui peu à peu se précise, s’affine, trace sans manichéisme les contours d’un quotidien heurté.

On le connaît bien, Ubi, alors souvent on retrouve sa patte, et c’est presque émouvant. Il y a son lyrisme. Sa manie de parfois en faire un peu trop. Ses références. Difficile de ne pas sourire en le voyant citer Marc Aurèle ou Godard : c’est lui tout craché, entrecouper ce quotidien violent et poignant de quelques pensées obscures d’un grigou romain ou suisse que personne ne lit ni ne regarde ; à part lui.

S’agit pas de faire la promo du livre ; il n’en a pas besoin. Et si copinage il y a – il y a –, on ne s’en cache pas. Il faut bien fêter les bonnes nouvelles, l’envol d’un aminche et de son beau projet collectif. C’est con, mais ça nous tirerait presque une petite larme, tant ce livre est lié à Article111. Sur la couverture, il est écrit « On est partis de rien et on a fait un livre » ; on n’en croit pas un mot, Ubi. Il y avait déjà quelque chose. On le sait bien. D’ailleurs, Marc Aurèle, ce bougre le citait déjà dans A11 (ici) : « La lumière de la lampe brille et conserve son éclat jusqu’à ce qu’elle s’éteigne ; la justice, la sincérité et la sagesse s’éteindront-elles avant l’heure ? »

On pourrait empiler les compliments comme à la parade. Parce que le livre se lit d’une traite et apprend plein de choses. Parce que faire aboutir un tel projet c’est plutôt merveilleux, on ne va pas se mentir. Parce que Madame Jane Sautière en postface, celle-là même qu’on avait interviewée ensemble et qui nous avait tant émus. Parce que je viens de le lire et que je sens son écriture, leur écriture, déteindre sur la mienne (foutu lyrisme). Parce que, merde alors, parfois on en a notre claque d’Article11, mais quand même, avoir par la bande participé à cette belle aventure éditoriale, ça fait plaisir. On pourrait en faire des tonnes, donc. Mais on va se contenter de trinquer à sa santé, en souhaitant qu’il soit lu autant qu’il le mérite.

Et puis, en point d’orgue, parce que ce court passage dit beaucoup sur le livre, parce qu’il suffit de lire les commentaires sur Rue89 pour voir que certains ne peuvent s’empêcher de lire tout de travers2 (quelle idée, aussi, de confier les « bonnes feuilles » à ces mous sagouins), citer ces quelques lignes de Rachid, touchantes et explosives :

« Ce qu’on a fait au niveau de l’écriture, je crois vraiment qu’il faut le lire sans chercher à comprendre, qu’il ne faut pas lire ça en cherchant à se mettre dans la tête des auteurs, ce serait impossible. On n’a pas cherché à se faire passer pour des gens bien ou des gens mauvais ; on témoigne et c’est tout.

Si on pouvait, à la limite, on ne montrerait même pas nos gueules, on n’aurait même pas signé, on aurait balancé ce témoignage et voilà... Que les gens voient à quel point flics, juges ou avocats sont pervertis ou corrompus - corrompus dans le sens où le dit Youssoupha, ’le pouvoir sans abus n’a jamais eu aucun charme’ -, quelle est la vraie nature du système. Parce que, dans ce système, y a que deux solutions pour s’en sortir : soit péter le million, soit tout péter. »



1 On avait eu la même sensation avec le fantastique livre de l’amie Juliette Volcler, Le Son comme arme, lui aussi commencé par des chroniques sur A11.

2 Exception à la règle, ce beau commentaire :

« Bravo les garçons.

Quand on est dans le brouillard, qu’on ne voit plus rien, repartir de soi. Le seul point dont on soit sûr. Trait d’encre noire sur une page blanche. Ecrire sur soi pour se dé-partir des autres.

Car ce qui m’intéresse de vos écrits, ce n’est pas la cité, ce n’est pas la prison, ce n’est pas la religion, ce n’est pas l’école, ce n’est rien qui pourrait être écrit par d’autres, mais vous.

Si vous en êtes à discuter de syntaxe et de ponctuation, vous avez tout compris de l’écriture.

Regardez maintenant les autres : lisez Salinger pour son métier de l’écriture orale, baladez-vous entre la poésie arabe et la poésie chinoise pour comprendre la fabrication de sensations et d’images, lisez Chatwin pour son regard amoureux sur le monde, Vous avez plus de points communs avec ces écrivains qu’avec les gens de lacitélareligionlaprisonetl’école.

Un jour vous parlerez des autres parce que vous trouverez chez les autres un écho de votre propre sensibilité. Faites en sorte que je me souvienne de vos noms. »


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