ARTICLE11
 
 

mardi 28 avril 2009

Littérature

posté à 16h55, par Lémi & JBB
60 commentaires

Dire merde au travail : méthode pratique et théorisation radicale
JPEG - 32.2 ko

« Vous êtes dynamique / vous êtes motivé / Vous rêvez de rejoindre une équipe ambitieuse / Vous êtes créatif / Vous aimez la compétition… » Euh… pas vraiment… Alors, quand quelqu’un se charge de répondre vertement - et pour nous - aux offres d’emploi sorties du cerveau faisandé des DRH, on applaudit. Et itou quand un collectif démonte radicalement les mensonges et illusions de la valeur travail : on agite les quenottes avec enthousiasme.

« En plus je dois dire non à ton job. Je suis bientôt dans un meilleur autre job que les croissants. »

Renverser les rôles. A la passivité forcée du chercheur d’emploi multipliant les candidatures pour des prunes, substituer la force subversive du malpoli qui envoie bouler les règles en vigueur. Dire non. Non au monde du travail, à l’esclavage moderne, à l’obligation bouffeuse de vie, aux règles de bienséance professionnelle. Vaste programme auquel s’est employé Julien Prévieux pendant quelques années. En tout, il a envoyé plus de mille lettres en réponse à des offres d’emploi sélectionnées dans des journaux. Non pas pour postuler, étaler ses compétences et lisser le propos. Lui a préféré écrire pour dire pourquoi il ne postulait pas, n’était pas « motivé ». Des lettres de non-motivation quoi. Au total, 1 000. Pas d’inquiétude, la collection Zones1 ont taillé dans le tas, en gardant (en gros) une cinquantaine de ces petits condensés d’absurde.

JPEG - 153.8 ko

Cela pourrait être chiant, le processus lasser sur la longueur. Mais non. Julien Prévieux l’a fait avec une telle inventivité qu’il a transformé en processus littéraire un projet au départ plutôt conceptuel. Qu’il mette en boite un entreprise pour ses pubs débiles, engueule une autre pour le caractère « rétrograde » du métier proposé (coupeur de verre), explique qu’on lui a volé l’incroyable lettre de motivation qu’il avait mis « dix-huit jours et dix-sept nuits » à peaufiner ou - aboutissement du processus - envoie un texte constitue d’un martelage hasardeux du clavier («  fjro er riri znfer, moumou, aaaz », ce genre) encadré des formules de politesse adéquates, il renouvelle à chaque fois l’exercice.

Son entreprise de démolition épistolaire ne serait pas complète si l’éditeur n’y avait pas joint les réponses des entreprises concernées (5 % d’entre elles ont répondu, mais beaucoup des lettres sélectionnées sont celles qui ont eu droit à cet honneur), de langage administratif toutes vêtues. C’est là que le procédé tourne au génie.
Quand Prévieux écrit « Com com cio co ! Riaire en voche voltradile. Pompiloutruche ? », la boîte répond que sa demande a été étudiée avec attention mais que, malgré toutes les qualités dont il semble doté, elle ne saurait répondre positivement à sa demande.
Quand, après toute une série de divagations sur un ton très familier, il conclut « En plus je dois dire non à ton job. Je suis bientôt dans un meilleur autre job que les croissants. », La Croissanterie s’étonne qu’il ait oublié de joindre un curriculum vitae.
Bref, la baudruche se dégonfle, la connerie administrative se fait jour, dans toute sa splendeur mortifère. Et on se surprend à jalouser Julien Prévieux, l’empaffé qui a eu cette idée géniale avant vous, celle de mêler le plaisir d’envoyer chier tous les emplois minables du monde tout en conduisant un travail subversif très efficace.

Certes, la démarche n’est pas totalement révolutionnaire. Deux autres allumés - au moins - se sont déjà essayés à l’exercice. Fransesco Finizio, artiste italien, avait en 2001 lancé une tentative de Dialogues avec la grande distribution tout à fait savoureuse, parodiant avec une verve jubilatoire les efforts d’un père tentant de placer dans les hautes instances de Carrefour un fils un peu abruti, censément très doué pour mettre les yaourts en valeur et les prendre en photo. Un dialogue de sourd à l’absurdité ravissante.
A ce petit jeu, un certain Stéphane Bérard s’est aussi fait remarquer. Lui a mis en branle les services consulaires pour une « tentatives de participation aux jeux Olympiquers d’hivers 1998 à Nagano, sous les couleurs de la République gabonaise. » Bérard expliquait ainsi aux intéressés - les services consulaires, donc - , embarrassés, que pour un Français il était moyen en ski, mais plutôt bon pour un Gabonais…

Mais l’expérience de Prévieux, étalée dans le temps, méthodique et splendidement imaginative, met vraiment à jour quelque chose : la stupidité toute kafkaïenne du Travail tel qu’il est conçu dans notre société.

Et si tu n’es pas convaincu par la symbolique de l’affaire, il te restera toujours le plaisir de lire la longue litanie des « non » jouissifs égrenés tout au long de l’ouvrage par l’auteur. Comme le souligne Grégoire Chamayou en introduction : « À l’heure du ’travailler plus’ pour vivre moins, ces lettres de non-motivation nous réapprennent quelque chose de fondamental. Retrouver cette capacité jouissive, libératrice, de répondre : non. » C’est exactement ça :

« Je me vois dans l’obligation de refuser votre offre. »

« Vous êtes un frein à l’innovation, aussi je me vois dans l’obligation de refuser le métier rétrograde que propose votre entreprise. »

« Je vous en prie, ne m’embauchez pas. »

« Je vous demande de retirer votre offre d’emploi de ma vue. »

« Travailler pour Noos, c’est vraiment trop nul de toute façon. Je ne vais pas vendre aux gens des trucs qu’ils ont déjà comme la télé ou Internet. T’es trop marrant. »

Théorisation de refus du travail : le Manifeste de Krisis

Ce que Prévieux fait instinctivement, avec humour et jubilation, le collectif Krisis lui donne un sens, le théorise. A tel point que les deux ouvrages, Lettres de non-motivation et Manifeste contre le travail, semblent fait pour se répondre et se compléter, l’un démontage rigolo de l’absurdité des us et coutumes du marché de l’emploi, l’autre charge violente et très fouillée sur l’asservissante et aliénante idéologie du travail.

Un constat, d’abord : pour les auteurs - Krisis est un collectif allemand de militants et penseurs, auteur de plusieurs ouvrage sur le travail, dont ce Manifeste publié en 1999 - la lecture marxiste est dépassée. Le monde ne peut plus se penser en terme de lutte des classes, celle-ci n’étant qu’une prolongation de la société capitaliste. Et l’affrontement entre bourgeoisie et prolétariat ne doit plus se concevoir comme un rapport de force et d’exploitation, puisqu’il s’agit de « deux intérêts différents (quoique différemment puissants) » inhérents au capitalisme. En clair, il n’est qu’une façon de se libérer et de parvenir à une société sans classes : mettre à bas la valeur travail, totalement et sans concession.

JPEG - 68.4 ko

Le discours peut paraître radical. Il l’est. Mais comment faire autrement «  quand un cadavre domine la société  » ? Quand « toutes les puissances du monde se sont liguées pour défendre cette institution : le pape et la Banque mondiale, Tony Blair et Jorg Haider, les syndicats et les patrons, les écologistes d’Allemagne et les socialistes de France » ? Quand « tous n’ont qu’un mot à la bouche : travail, travail, travail ! » ? Quand le travail - par le biais de ce darwinisme social qu’a instauré le néo-libéralisme - est responsable de tellement plus de détresse, de souffrance et de morts que la pire des dictatures ou le plus honteux des régimes ? Quand « il ne reste aux hommes qu’à proposer humblement leurs services comme travailleurs ultra-bon marché et esclaves démocratiques aux gagnants de la mondialisation plus fortunés » ? Quand « les porte-paroles sociaux du camp du travail, depuis les bouffeurs de caviar néo-libéraux, fous de rendement, jusqu’aux gros lards des syndicats » s’entêtent à présenter le travail comme une valeur naturelle, mais se trouvent bien en peine d’expliquer pourquoi « les trois quarts de l’humanité sombrent dans la misère parce que la société du travail n’a plus besoin de leur travail » ?

Il est malaisé de résumer l’ouvrage : se contenter de phrases piochées au hasard ne rendra pas honneur au travail et à l’audace du collectif. Le lire - par contre - est jubilatoire, tant les auteurs sont experts à renverser les perspectives, à montrer combien nos présupposés sociaux ne sont que préjugés imbéciles et idiots. Le travail ne libère pas : « Il est justement l’activité de ceux qui ont perdu la liberté ». Les hommes ne travaillent pas pour eux-mêmes : ils ont précisément dû s’y résoudre pour alimenter, par le passé, « l’État militarisé de la modernité naissante fondée sur la puissance des armes à feu, sa logistique et sa bureaucratie ». Les mouvements sociaux - enfin - font fausse route en se battant pour le droit au travail pour tous et en réclamant un labeur pour chacun : c’est ainsi que « le mouvement ouvrier est lui-même devenu un accélérateur de la société de travail capitaliste ». Las… Trois fois hélas…

Les jeux sont faits ? Même pas. Avec la troisième Révolution industrielle, celle de la micro-informatique, le miroir aux alouettes ne peut que se briser de lui-même, soulignent les auteurs : « Pour la première fois, l’innovation de procédés va plus vite que l’innovation de produits. Pour la première fois, on supprime davantage de travail qu’on ne peut en résorber par l’extension des marchés. Conséquences logiques de la rationalisation : la robotique remplace l’énergie humaine, les nouvelles techniques de communication rendent le travail superflu. » C’est ainsi que le système court à sa perte tandis que le capitalisme de casino - celui qui repose sur le marché financier spéculatif - accélère le mouvement. Et si les membres de Krisis n’ont pas été les seuls à le dire, il faut leur reconnaître une certaine prescience dans ce passage publié en 1999 et qui semble annoncer l’écroulement à venir dix ans plus tard :

Comme la hausse de la plus-value fictive des valeurs boursières ne peut être que l’anticipation de la consomption de travail réel futur (dans une mesure astronomique proportionnelle) qui ne viendra jamais, l’imposture objectivée, après un certain temps d’incubation, ne manquera pas d’éclater au grand jour. L’effondrement des marchés émergents en Asie, en Amérique Latine et en Europe de l’Est en a donné un avant-goût. Que les marchés financiers des centres capitalistes aux États-Unis, en Europe et au Japon s’écroulent aussi n’est qu’une question de temps !
(…)
Fixés sur le fantôme du travail anobli en condition d’existence positive et transhistorique, les critiques du capitalisme confondent systématiquement cause et effet. (…) Les ’méchants spéculateurs’, affirme-t-on avec plus ou moins d’affolement, seraient en train de détruire toute cette merveilleuse société de travail parce que, pour le plaisir, ils jetteraient par le fenêtre ’tout ce bon argent’, dont il y aurait ’bien assez’, au lieu de l’investir sagement et solidement dans de magnifiques ’emplois’ afin qu’une humanité ilote, obsédée de travail, puisse continuer à jouir du ’plein-emploi’.
(…)
On préfère diaboliser les ’spéculateurs’ au lieu de comprendre que, inexorablement, nous devenons tous non rentables et que c’est le critère de la rentabilité même ainsi que ses bases, qui sont celles de la société de travail, qu’il faut attaquer comme obsolètes. Cette image de l’ennemi à bon marché, tous la cultivent : les extrémistes de droite et les autonomes, les braves syndicalistes et les nostalgiques du keynésianisme, les théologiens sociaux et les animateurs de télévision, bref tous les apôtres du ’travail honnête’.

Pas mal, n’est-ce pas ? Oui : Krisis dégomme avec efficacité, trompette la charge avec talent et - surtout - sonne juste. Il reste au collectif, dans la fin de l’ouvrage, à redire combien toute critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorique avec l’idéologie du travail. À répéter qu’il faut « penser l’impensable », briser « le monopole de l’interprétation du travail détenu par le camp du travail ». À souligner combien il faut aussi en terminer avec l’État et la politique, tant un tel programme d’auto-organisation et d’auto-détermination des Hommes ne souffre aucun compromis, aucune concession et aucune participation au système au fallacieux prétexte d’en améliorer ses conditions. Et à terminer, sur cette très classe invite :

Prolétaires de tous les pays, finissez-en.
JPEG - 81.8 ko


1 Rattachée aux éditions La Découverte et que votre serviteur vient récemment de découvrir. Il tient d’ailleurs à saluer le travail admirable des intéressés, tant concernant le choix des textes que le niveau graphique de la collection.


COMMENTAIRES

 


  • De servante n’ai pas besoin,

    Et du ménage et de ses soins

    Je te dispense...

    Qu’en éternelle fiancée,

    A la dame de mes pensées

    Toujours je pense...

    J’ai l’honneur de
    Ne pas te demander ta main,

    Ne gravons pas

    Nos noms au bas

    D’un parchemin.

    Dire merde au travail c’est un peu comme la non-demande en mariage, ne pas obérer sa liberté par un contrat qui n’est qu’une invention de la société bourgeoise dont elle a et continue à tirer profit.

    • Joli parallèle. J’en déduis que toi aussi, t’es allergique à l’engagement contractuel marital ?

      Par contre, ça me semble plus difficile à éviter pour le boulot : si je me vois très bien vivre sans me marier, je n’ai pas encore trouvé d’autres moyens de payer mon loyer et ma bouffe que le boulot. Je suis preneur, d’ailleurs, si t’as une piste…

    • mardi 28 avril 2009 à 22h39, par Raphaël Zacharie de IZARRA

      Réponse au directeur de mon agence ANPE

      L’ANPE de ma ville m’a demandé de me justifier au sujet de mon silence administratif. Avec sincérité j’ai répondu en ces termes dans la lettre suivante. Puisse-t-elle faire des disciples :

      Monsieur,

      Je ne me présentai effectivement pas à l’ANPE rue Notre Dame tandis que votre administration m’invita à le faire avant le 15 octobre 2004 afin de rencontrer un conseiller dans le but de « construire mon projet d’action personnalisé ».

      Des circonstances supérieures dictent les actes principaux de ma vie, y compris le fait de ne pas me présenter à vos services. Une folie passagère me poussa à m’inscrire à l’ANPE, alors que fondamentalement j’aspire à vivre selon d’autres normes que celles qu’imposent les (fausses) nécessités de ce monde sous l’emprise de forces prosaïques. Mon inscription à l’ANPE fut un acte de profonde hérésie dont je me repens. Par ce geste inconsidéré je me suis dérobé aux muses, j’ai failli à la Poésie, je me suis menti à moi-même.

      Je ne souhaite nullement nuire aux ministères de ce monde ni les railler stérilement, encore moins bénéficier indûment de leurs largesses : le difficile apprentissage de la pitié m’interdit de succomber à ces bassesses. A bientôt 39 ans je n‘ai plus la volonté de mentir aux agents de l’administration ni de les mépriser ou de profiter de leurs services mais celle de leur enseigner un autre credo, de les élever à ma hauteur avec charité, de leur désigner des sommets plus essentiels que ceux qu’ils s’efforcent de me faire gravir.

      Mon inscription à l’ANPE est le fait d’influences extérieures regrettables tenant pour vrais certains dogmes administratifs. Pressions néfastes (émanant d’âmes honnêtes soucieuses de mon avenir terrestre mais parfaitement hermétiques à la cause poétique) que je n’ai pas eu le cœur de contrer, par faiblesse, par lâcheté peut-être.

      Toutefois je ne suis pas un réfractaire fanatique aux considérations professionnelles et intérêts économiques (j’excuse les profanes), et consens à venir m’humilier dans votre agence à la recherche d’un emploi à temps partiel afin d’éprouver rigueurs et douceurs, misères et gloires du salarié. Du moins me laisser illusionner par les affres dorées qui font le quotidien de mes semblables éblouis par leurs chaînes. A l’image du Christ qui accepta de se laisser tenter par le Mal pour mieux le vaincre. J’aimerais avant de rejeter avec fruit cette existence vulgaire, insane, impie (je n’ai travaillé que deux mois de toute ma vie) pouvoir l’expérimenter encore, descendre dans ses profondeurs vides. Sans fat héroïsme, avec lucidité. Entrer dans la réalité la plus triviale pour la mieux fuir, me rapprocher davantage des étoiles.

      Ceci dans le dessein de convaincre mes détracteurs de ma bonne foi. Un feu de longue portée brûle en moi. Le Bien, la Beauté, l’Amour, la Poésie habitent mon âme.

      Avec l’espoir que mes raisons vous auront convaincu, je vous prie de croire, Monsieur, à ma parfaite considération.

      Raphaël Zacharie de Izarra

    • mardi 28 avril 2009 à 22h42, par Raphaël Zacharie de IZARRA

      Messieurs,

      C’est avec cœur que je réponds à votre annonce, comptant sur le prompt succès de cette personnelle entreprise de sabordage, et ce afin d’être certain de n’avoir jamais à me mettre à votre service. Vaille que vaille, je fuis le monde des entreprises en me faisant connaître des principaux grands employeurs de la contrée.

      J’espère que vous voudrez bien voir en moi la personnification la plus achevée de la mauvaise volonté, la contre valeur parfaite de notre société, la figure désespérante de ce que l’on ne saurait concevoir dans le monde réglé, codifié, sacralisé du travail.

      Je vais avec grande insolence, autant d’inconscience et sans nul regret sur mes 38 ans. De toute mon existence, je n’ai pas travaillé plus de trois mois, en tout et pour tout. Je ne m’en porte que mieux : santé excellente, moral au plus haut, finances stables (la grâce, la divine providence). Ce qui n’est pas le cas de mes semblables s’ingéniant à besogner tous les jours de leur vie.

      Je suis un oisif. Je ne fais strictement rien de mes saintes journées. Du moins rien qui vaille à vos yeux. Je voue ma peine à la belle inutilité. Ma plus chère occupation consiste à pratiquer l’oisiveté aristocratique, au gré de mon humeur ou du temps qu’il fait. Je suis un rentier, un désoeuvré. Quelques paysans besognent sur mes terres héritées. Je gère tout ça de loin avec détachement. Voire négligence. Mais cela ne suffit guère pour occuper les heures creuses de mes journées creuses. J’occupe le reste de mes jours libres à observer mes semblables « favorisés par le sort » qui trouvent leur contentement dans le labeur quotidien, pour mieux porter sur eux mon regard hautement critique.

      J’évite tout commerce, de près ou de loin, avec la gent laborieuse (patronale, ouvrière et artisanale). Toutefois je daigne me frotter à ces jolis, de temps à autre. Et puis je leur trouve quelque attrait à ces travailleurs, à ces patrons, à ces employés, par-dessous leurs blouses, leurs costumes, leurs déguisements.

      Je les taquine avec charité, leur porte attention avec condescendance. Je leur parle également, mais toujours en choisissant bien mes mots, de crainte de les blesser. Il convient de les ménager, mais surtout de flatter leur religion, le travail étant chose sacrée pour les pions d’usine de leur envergure. Un minimum de psychologie évite bien des heurts et permet de dompter ceux qui travaillent.

      Bref, mes rapports avec les travailleurs sont enrichissants. Ils m’offrent le spectacle gratuit et plaisant de que je ne saurais être : prompts au travail, consciencieux à l’extrême, admirables de ponctualité, courageux jusqu’à l’héroïsme, patients comme des saints, ardents à l’ouvrage, matinaux cinq à six fois par semaine.

      Certains en ont « plein les reins », d’autres en ont « plein le dos », d’autres encore en ont « plein la tête ». Et ils sont tous près de chez moi. Ce sont mes semblables, mes contemporains, mes frères. Et pas un parmi eux pour faire l’éloge de l’oisiveté. Pas un. Permettez-moi de prendre la parole à leur place : je suis l’incarnation de leurs rêves. Ou de leurs non-rêves.

      Je suis leur ennemi, puisque je suis l’Ennemi du Travail.

      Cependant, sans eux qui serait là pour faire en sorte que je puisse vaquer à mes chères futilités, chauffé au moyen de leur charbon, choyé grâce à leurs usines, nourri du grain de leurs efforts ? Et puis surtout, comment tuerais-je le temps s’il n’y avait personne à regarder travailler ? Le travail des autres est donc utile ! La morale est sauve...

      Les promesses palpables de ce monde mercantile ne m’agréent guère et je vous abandonne volontiers, Messieurs les employeurs, ces trésors qui sauvent les apparences. Sans le travail, que seriez-vous donc ? Plus rien du tout.

      Ma souveraine oisiveté sert mieux le monde que vos agitations professionnelles : je ne produis rien. Absolument rien. Nulle richesse issue de mes dix doigts pour plaire aux gens de votre espèce. Je suis un heureux parasite, le premier des profiteurs, le dernier des Mohicans. Grâce à ceux qui travaillent, je puis m’adonner sans entrave à mon passe-temps favori : ne rien faire du matin au soir. Professionnellement parlant.

      Vous êtes producteurs de néants nommés « confort matériel », « sécurité de l’emploi », « assurances temporelles »... Rien que du vent. Un peu de paille, beaucoup de fumée. Vous promettez une belle fiche de paie à la fin du mois à conserver comme un talisman. Carotte mensuelle.

      Quant à vos coups de bâtons, ils ne sauraient m’atteindre : je plane toutes ailes déployées au-dessus du troupeau. Albatros de la condition humaine, je m’abreuve de Poésie, me nourris de Beauté, vis des fruits du Ciel.

      La grande mode de nos jours étant à l’emploi, la jeunesse n’a plus que cette piètre ambition. Je ne saurais, quant à moi, me baisser à la hauteur de vos boutons de chemises pour asseoir ma demeure en ce monde.

      Raphaël Zacharie de Izarra

    • mardi 28 avril 2009 à 22h44, par Raphaël Zacharie de IZARRA

      Messieurs,

      J’ai la joie de vous signifier que votre discours aux allures sottement standard, au contenu fondamentalement crétinisant a trouvé en moi un fervent adversaire. Vos propos cadrés selon les normes ordinaires, criminelles en vigueur dans ce monde hérétique du travail sont le reflet exact de l’inanité de la société dans laquelle je vis. Je suis résolu à combattre les gens de votre espèce qui impunément s’ingénient à répandre parmi la jeunesse les valeurs viles de notre époque.

      Combien de jeunes esprits sans jugement se laissent tenter par le culte impie de l’emploi, du salaire, de la sécurité matérielle ? Vos idéaux professionnels sont des Graal de brèves portées qui rendent l’Homme vulgaire, trivial, indigne.

      Sur un plan plus personnel vos desseins me paraissent minables, mesquines, honteuses pour une âme de bien comme la mienne. Les sots métiers existent, et ce que vous proposez en est la preuve magistrale.

      Dans votre annonce vous osez user du terme « talent » pour mieux appâter vos proies imbéciles, comme si le fait de vendre des voitures nécessitait d’avoir ce que vous appelez du talent. Emploi abusif, galvaudé, flagorneur d’un mot passe-partout dans le monde inepte des commerciaux.

      Je n’adhère pas à la religion Renault qui fait de ses adeptes des esclaves, des serviteurs de votre enseigne, des machines à vendre. Les proxénètes de votre espèce n’agréent pas à mon coeur demeuré pur. Vous ne ferez pas de moi un vendeur, un corrupteur, un racoleur. Intactes je garderai vertu, innocence, joie de vivre.

      Je suis une âme libre.
      Raphaël Zacharie de Izarra

    • mardi 28 avril 2009 à 22h46, par Raphaël Zacharie de IZARRA

      Lettre envoyée à des employeurs consciencieusement choisis dans les petites annonces du « Figaro ».

      Messieurs,

      Je suis jeune, vaillant, entièrement disponible, totalement dénué d’ambition professionnelle, plein de mauvaise volonté quant au travail, indifférent au culte de l’emploi et ne souhaite pour rien au monde changer. Puisqu’on dit qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis, j’accepte très volontiers d’être de ces irrécupérables imbéciles.

      Je ne désire pas plaire à mes semblables au nom d’une cause qui, fondamentalement, m’afflige : celle de la sainte, religieuse Entreprise. Je suis un hérétique de l’ANPE, un damné de l’emploi, un excommunié du marché du travail.

      Je ne veux pas vendre à votre entreprise mon temps précieux utilisé à ne rien faire, même contre une reconnaissance sociale, même contre l’estime de mes contemporains, même contre des congés payés, même contre l’assurance de recevoir une retraite de soixante ans à quatre-vingt-dix-neuf ans. Je ne veux pas vendre des sourires professionnels, ni me faire accepter dans le cercle enviable des privilégiés qui se lèvent tôt le matin pour gagner leur pain industriel, leurs vacances d’été, leur droit de porter cravate, bref leur bonheur et dignité d’employés. Je ne veux pas être utile, je ne veux pas produire de richesses. Ni pour mon pays, ni pour mes voisins, ni pour moi-même. Je n’ai aucune ambition professionnelle vous dis-je, absolument aucune.

      Je n’aspire nullement à m’élever sur le plan social. Je ne désire pas accéder à la dignité du salarié, ni à celle du patron. Je tiens à rester à la place qui est la mienne, puisque je ne suis nulle part sur l’échiquier de l’emploi. Hors des enjeux économiques de ce monde. Loin des statistiques. Ignoré des registres. Absent des comptes.

      Je n’ai pas honte de mon inertie sociale, ni de profiter du travail des autres pour vivre (en effet, il faut bien que d’autres travaillent à ma place pour que je puisse être aussi glorieusement oisif, inutile et vain), ni de l’exemple que je donne aux jeunes sans emploi. Je n’ai pas honte d’être inutile à la société, ni d’être une charge.

      Je souhaite continuer à être absent, vain, inutile au monde économique. Me faire totalement oublier du monde du travail. Ne compter que pour du vent dans le système. Je veux aux yeux des employeurs n’être rien du tout. Il n’y a aucun espoir, je suis vraiment irrécupérable. Une plaie pour le monde du travail. La peste de l’entreprise. Le fléau de la rentabilité.

      Je ne suis pas un instrument de production, pas une bête à performances, pas un rouage humain de la sainte machine industrielle. Je ne suis pas sur cette Terre pour servir les entreprises. Je suis sur Terre parce que je suis sur Terre : gratuitement, pour rien, contre rien. Juste pour être heureux, sans avoir aucun compte à rendre à aucune entreprise. Je suis sur Terre par l’effet d’une grâce infinie. Aussi inutilement que le papillon.

      Je suis libre, inutile, et mes ailes ne sont pas à vendre.

      Raphaël Zacharie de Izarra

      • mercredi 29 avril 2009 à 19h23, par Lémi

        @ Raphaël Zacharie de Izarra
        Diable, le sujet vous inspire. Peut être que vous devriez rencontrer Julien Prévieux, il me semble que vous auriez des tas de trucs à vous raconter (smiley Lafargue).
        En tout cas, bravo pour cette gniaque, je n’aurais jamais le courage de passer tant de temps à répondre à des offres d’emploi, même pour les envoyer Bouler.
        Mes hommages

        • jeudi 30 avril 2009 à 12h54, par Peu importe

          A Lire Raphaël, la pire des offenses qui pourrait lui être faite est lui décerner la médaille d’honneur du travail. Moi je lui donne celle affranchie de toute raison d’état : celle d’homme enfin libre.



  • mardi 28 avril 2009 à 19h48, par Crapaud Rouge

    On est bien d’accord qu’aujourd’hui on valorise le travail par les grands mots à mesure qu’il se raréfie et déprécie en équivalents monétaires. Le travail reste cependant une nécessité. La société ne doit pas trop le mépriser non plus, car, nécessité faisant loi, on retomberait dans l’esclavagisme aussi sûr que 2 et 2 font 4.

    • C’est là où le bouquin est sans doute un peu moins convaincant : après avoir étripé en règle l’idéologie travail, il propose quelques pistes pour la remplacer. Parle surtout de mise à bas des intermédiaires mensongers (Etat, politique…), de la nécessité de remettre à zéro notre façon de penser la question, de l’intérêt pour chacun de trouver sa place dans une société où on se cantonnerait à nos besoins et où on aurait du temps pour la vie en général. Ce sont des choses auxquelles je crois, mais je ne pense pas qu’un tel bouleversement soit pour demain…

      • mardi 28 avril 2009 à 22h59, par Crapaud Rouge

        Merci pour ta réponse, aussi appréciable que l’article. Sur le fond, les auteurs ont raison, car les capitalistes ont fait du travail quelque chose d’épouvantable. Il suffit de penser au travail à la chaîne, à la mine, dans des ateliers insalubres où l’on trouve des gosses réduits en esclavage. Aujourd’hui, c’est le travail de bureau qui est devenu débilitant. Autrefois, le travail était « dur », mais on ne connaissait pas les « cadences infernales », le stress, les produits chimiques qui collent des cancers. Les rythmes humains étaient respectés. Le travail c’était encore la vie. Maintenant, chaque fois que je reçois un appel d’un « call center », je me demande quelle vie ont ces salarié(e)s, un casque sur les oreilles, à parler chaque jour à des dizaines de personnes dont ils n’ont strictement rien à foutre : c’est débile, complètement débile. Le vrai problème, c’est l’organisation du travail. Conçue pour être toujours plus performante, elle devient toujours plus insupportable, et on n’en profite même pas, car les profits vont droit dans les poches des spéculateurs, ils ne paient même pas les coûts induits par les maladies et les accidents du travail.

        • mercredi 29 avril 2009 à 00h07, par JBB

          Pour les auteurs de Krisis, c’est le travail lui-même qui - au moins dès que les hommes se sont organisés en société hiérarchisée - est le capitalisme. Même si - ils te rejoignent sur ce point - ça ne s’est pas fait du jour au lendemain : « Il aura fallu des siècles de violence ouverte pratiquée à grande échelle pour soumettre les hommes au service inconditionnel de l’idole Travail, et ce, littéralement, par la torture. » Au fur et à mesure que l’Etat a pris de l’importance, que « le besoin de l’argent avait monétarisé les impôts tout en les augmentant de façon exorbitante » est née « l’idée absurde de monétarisation du travail ».

          D’où : tout est allé de mal en pis, fin des droits de pêche et de chasse libre, création de manufactures, colonisation de peuples dits inférieurs, etc… Suivent les mines, le travail à la chaîne et les… call-centers en effet (j’avais tenté le truc quand j’étais étudiant, j’ai tenu trois jours…). Sans doute que la conjugaison de la perte de sens et de la compétition à outrance ont poussé l’absurdité du truc à son maximum. C’est un parfait thermomètre, en fait.

          • mercredi 29 avril 2009 à 09h44, par Crapaud Rouge

            « Il aura fallu des siècles de violence ouverte pratiquée à grande échelle pour soumettre les hommes au service inconditionnel de l’idole Travail, et ce, littéralement, par la torture. » : 100% d’accord, mais c’est un peu dommage que Krisis s’en prenne au travail lui-même, non à l’exploitation qui en est faite. Faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Je pense en particulier au travail artisanal sur lequel, à ma connaissance, tout le monde oublie de se pencher, y compris les économistes. Beaucoup de travailleurs entrent dans cette catégorie, (y compris les informaticiens d’autrefois, maintenant c’est fini), et si leur condition est économiquement difficile, la cause en incombe à la concurrence de l’industrie, pas à la qualité du travail. Quand un vigneron utilise un cheval plutôt qu’un tracteur qui abîme sa terre en la tassant, il vise la qualité, non la quantité. Le vice du capitalisme est de ne raisonner qu’en termes quantitatifs avec les résultats que l’on sait : un travail de merde qui méprise la nature, les travailleurs, les produits, les consommateurs. Tout n’est que déchets eu égard aux seuls objectifs qui vaillent : le profit et la puissance industrielle sans laquelle il n’y a pas de puissance militaire.

            • mercredi 29 avril 2009 à 14h04, par JBB

              Ben finalement, vous partagez la même analyse, toi et Krisis : ce qu’ils désignent sous le terme travail est tout ce qui aliène l’homme, mais ils mettent à part ce qui lui permet de se réaliser, ce qu’il fait parce qu’il y croit et qu’il aime, ce labeur qui n’en est pas vraiment un. Ce n’est pas le corps du livre, parce que leur principal propos est de s’en prendre à « l’idéologie travail ». Et je ne l’ai pas évoqué, parce que ce n’est traité que par la bande dans le livre. Mais il est clair que ce travail d’un vigneron respectueux que tu évoques ou l’ouvrage d’un artisan passionné n’a pas vocation à être mis sur le même plan que ceux qui oeuvrent à des choses qui les fatiguent et les emmerdent. D’ailleurs, si ce point ne ressort pas du billet, c’est sans doute aussi parce que j’ai simplifié un chouia. :-)

              • mercredi 29 avril 2009 à 16h57, par Crapaud Rouge

                « si ce point ne ressort pas du billet, c’est sans doute aussi parce que j’ai simplifié un chouia. » : défense de simplifier un chouia ! Tu seras pendu en place de grève pour cette entorse impardonnable à la déontologie journalistique ! Toute blague mise à part, on ne peut jamais tout dire dans un texte : il prend une certaine direction, (en l’occurence la radicalité de la critique de Krisis), et laisse forcément de côté d’autres directions possibles.
                J’y reviens parce que l’une de tes citation a attiré mon attention : on est tous de moins en moins « rentables ». C’est peu dire que le système s’essouffle. Je relie ce constat à un article de ContreInfo qui vient de paraître : c’est une note de lecture sur le livre « Prosperity without growth » de Tim Jackson, Commissaire Economique de la Commission du Développement Durable du Royaume-Uni. Il propose rien moins qu’une révolution économique et culturelle : il serait possible de travailler moins et de vivre mieux !

                • mercredi 29 avril 2009 à 23h27, par JBB

                  Le livre semble vachement bien, dommage que mes (maigres) compétences en anglais rendent inutiles tout téléchargement… A en lire la recension de Contre-Info, il semble même frappé au coin du bon sens. A première vue, ça me fait penser aux ouvrages d’Hervé Kempf ou (versus plus radical) aux théories de la décroissance.



  • mardi 28 avril 2009 à 21h07, par jediraismêmeplus

    Les situationnistes montrent qu’ils voient de la subversion dans le fait de rejeter le travail salarié, c’est dans cette voie là.

    Après avoir rejeté la valeur travail, il n’y aura plus qu’à rejeter la valeur « temps de loisir » qui est colonisé par la société spectaculaire marchande, qui fait qu’il n’y a plus de loisir que le nom.

    Pour le premier livre ça rappelle la version américaine : Overqualified de Joey Comeau, qui a fait cette démarche aux US. Les lettres types de réponse des ressouces humaines sont ridicules, et leurs confrontations aux lettres de motivation encore plus. Comme ces lettres sont toujours hypocrites des 2 côtés, c’est assez drôle de voir l’intrusion d’ un peu de sincérité. C’est une bonne image du rapport social en société néolibérale.

    • Exactement : Krisis ambitionne de reprendre la question du rapport au travail là où les situs l’avaient abandonnée. Dans la préface à l’édition française, les traducteurs ont abordé rapidement le sujet :

      Face au capitalisme qui, en se développent, a transformé le producteur en consommateur, l’IS est amenée à élargir la définition du prolétariat : sont des prolétaires « tous ceux qui n’ont aucun pouvoir sur leur vie et qui le savent ». Elle met en cause la société capitaliste en tant que société de travail : elle ne critique plus seulement le travail en termes d’exploitation, mais en tant que tel. Cependant, pour l’IS comme pour le Marx du Manifeste, la lutte des classes reste le moteur de l’émancipation. Trente ans plus tard, le Manifeste contre le travail reprend la critique là où les situationnistes l’avaient arrêtée.

      Pour les Lettres de non-motivation, je vais laisser ce brave Lémi répondre : c’est sa partie.



  • mardi 28 avril 2009 à 21h55, par Un non-travailleur

    je travaille tellement pas et depuis si lgtps (23 ans ;) Que je n’en ferais pas un bouquin ...déjà je suis à fond là...c’est pourtant si simple .



  • mardi 28 avril 2009 à 22h48, par Raphaël Zacharie de IZARRA

    Certains détracteurs me reprochent de « vivre aux crochets de la société » tel un parasite sous prétexte que je ne travaille pas et qu’en plus je me paie le luxe de critiquer ceux qui travaillent, s’imaginant que je touche une pension, des indemnités ou je ne sais quels versements sociaux. Je leur réponds ici.

    Je ne touche aucune allocation que ce soit (du moins pas encore). Je ne suis même pas à la CMU (je l’ai été durant deux années). Mais même si j’en touchais, je n’en aurais pas honte car si je touche une allocation, c’est que j’y ai droit. Une allocation n’est pas un privilège mais un droit. Je me contente de fort peu de choses, n’ayant pas de goût particulier pour des biens matériels dépassant mes capacités financières (qui sont réduites), comme cela n’est absolument pas le cas de la plupart de ceux qui me critiquent parce que je ne travaille pas et qui se plaignent, eux qui travaillent, de ne pouvoir financer leurs achats inutiles avec leur SMIC...

    Et même si je touchais une allocation sans y avoir droit, même si ceux qui me reprochent de « vivre sur leur dos » devaient payer cette allocation par leurs impôts, en quoi cela changerait-il leur existence ? Que je touche ou pas une allocation, ils ne paieraient de toute façon pas plus d’impôts pour autant puisque les impôts sont calculés par rapport au montant du salaire et non selon le nombre de « parasites » vivant dans ce pays. Et même si mes détracteurs devaient payer pour des « parasites » de mon espèce, même en ce cas, cela serait encore mesquin de leur part de râler.

    Personnellement je ne serais pas du tout gêné de devoir payer pour des gens qui ne travaillent pas car cela est LEUR problème, pas le mien. Même si je dois contribuer à leur entretien sur le plan matériel, sur le plan moral je ne serais nullement gêné par LEUR mode de vie. D’ailleurs il m’arrive de donner des pièces à des ivrognes qui font la manche au sortir des magasins, qui traînent toute la journée en groupes de buveurs SDF avec leurs gros chiens au centre-ville du Mans... Tant que je paye leur oisiveté dans des proportions raisonnables, que cela ne met pas en péril mon budget, en quoi leur vie me dérangerait-elle ? Nous payons bien des impôts iniques, plus ou moins indirectement... Seulement c’est moins visible, moins spectaculaire, moins « scandaleux » de payer des impôts indirects et injustes à travers tiercés, LOTO, carburant, alcools, etc... Je ne juge pas les SDF alcooliques d’ailleurs. Je ne les méprise pas non plus, jamais. Ce sont des hommes blessés, vulnérables, et je ne connais pas les épreuves ou faiblesses de leur vie.

    Que ceux qui me blâment de ne pas travailler cessent de fumer, ils feront beaucoup plus d’économie en une année de sobriété tabagique qu’ils ne payent d’impôts pour les « parasites » en 10 ans de cotisations sociales.... En plus ils ne nuiront plus à leur santé. D’ailleurs tous ces calculs faits au sujet des paiements de cotisations pour les « parasites » sont des calculs plus psychologiques qu’objectivement arithmétiques. Ce qui gêne vraiment mes détracteurs, ce n’est pas de perdre de l’argent en cotisant pour les « parasites », mais de voir certains ne rien faire pendant qu’eux travaillent, comme s’ils les enviaient...

    Je sais que je vis en société, j’ai conscience de la grandeur de l’homme et de la noblesse de la vie sociale harmonieuse, j’ai une haute idée de la fraternité et mon but n’est pas de profiter de mes semblables (comme le font beaucoup de travailleurs honnêtes qui ne sont animés que par la carotte du salaire, sans nul souci de vertu sociale...) mais de vivre en intelligence avec mes frères humains, dans un esprit de concorde, de solidarité à la Saint-Exupéry, non dans un esprit de rapace. C’est dans cet esprit que je souhaite évoluer dans cette société. Même si dans les apparences je suis un parasite, que mes détracteurs soient convaincus que je fais partie de ces « hommes de bonne volonté » épris de réelle fraternité, d’entente, de progrès social et humain. C’est d’ailleurs pour cela que je suis si peu tendre envers tous les destructeurs de liens sociaux, envers les abêtisseurs de foules, les malfaisants qui ont la loi avec eux...

    Quant au vrai parasite, celui qui crapuleusement profite de la société sans aucun esprit de fraternité, sans désir de contribution, sans gratitude, c’est SON problème. C’est son stade d’évolution sociale et humaine à lui, ça le regarde. Je n’ai pas à lui reprocher d’avoir peu de conscience, ni son poids économique sur la société d’ailleurs. Qu’il travaille ou pas, je ne payerais de toute façon pas plus d’impôts pour financer son oisiveté, si j’étais imposable.

    L’on peut fort bien travailler, toucher un salaire, subvenir légalement à ses besoins et être un vrai parasite social, un réel malfaisant, la loi des hommes ne rejoignant pas toujours la morale.

    J’insiste : si je touche une allocation, je n’ai pas à en rougir. Une république sérieuse et digne de ce nom ne donne pas des allocations à des profiteurs. Si un jour je touche des allocations et que je ne les mérite pas, alors que la société fasse son devoir et qu’elle me demande de lui restituer les sommes indûment allouées. C’est aussi son devoir que de vérifier ces choses. Quand une administration gouvernementale donne de l’argent à un citoyen, la moindre des choses pour l’Etat maître de ses deniers, c’est de vérifier le bien-fondé de cette générosité étatique.

    Quoi qu’il en soit, j’ai conscience de vivre dans une société égalitaire, juste, loyale, humaine. Je n’aime pas la tricherie économique, sauf pour les déshérités qui n’ont que cela pour vivre (j’ai écrit un texte à ce sujet « VIVE LA TRICHERIE »). Tricher parmi les hommes dans ma situation, c’est se saborder soi-même car les hommes, c’est l’humanité, donc une part de soi. La tricherie n’est juste que lorsqu’elle est la seule réponse à l’injustice, ce qui n’est pas mon cas actuellement puisque, et cela répondra aux interrogations pragmatiques de mes détracteurs les plus réalistes, je vis tout simplement de la Providence.

    Raphaël Zacharie de Izarra



  • mardi 28 avril 2009 à 22h50, par Raphaël Zacharie de IZARRA

    Le travail peut être aussi bien être une aliénation qu’une libération si on tient compte des diverses sensibilités collectives et individuelles des personnes qui s’y adonnent.

    Pour la plupart des personnes le travail (dans le sens du travail rémunéré pratiqué hors de chez soi à raison de huit heures par jour, bref ce qu’on nomme le « système ») est non seulement un moyen commode, ordinaire d’obtenir honnêtement, régulièrement et légalement des ressources, mais constitue également un équilibre vital tant sur le plan psychologique que physique.

    Que cela soit par choix, par nécessité ou par atavisme peu importe, le fait est là : pour cette partie de l’humanité le travail est une libération, un privilège, et sera même vécu comme une distraction.

    Pour d’autres il sera une aliénation. Évidemment tout dépendra des circonstances socio-économiques, du contexte où se pratiquera le travail ainsi que de l’état d’esprit, de la culture, de la sensibilité de chaque individu. Cela dit le travail du « système » n’est qu’une forme consensuelle, traditionnelle du travail en général. Mais l’écrivain, le poète, voire même le joueur de tiercé professionnel travaillent eux aussi, sauf que la forme est différente.

    Le plaisir pour chacun d’eux est le même, rien ne diffère dans le fond. Que ce soit le labeur de l’ouvrier qui trouve son bonheur dans son usine ou le travail d’écriture de l’écrivain qui vit tous les jours son « paradis intellectuel » à travers ses pages noircies, le travail quand il est accepté comme un mode de vie épanouissant prend nécessairement une dimension positive.

    Ouvrier, paysan, poète, PDG : dans tous les cas le travail fournira à celui qui s’y adonne avec coeur de glorieuses satisfactions. Il formera les muscles du premier, donnera une qualité de la vie au second, agitera les neurones du troisième, contribuera à l’assise socio-culturelle du dernier, chacun selon ses qualités dominantes. Bref le travail rend heureux socialement et/ou individuellement ceux qui s’y adonnent avec conviction : épanouissement physique et social pour le manuel, satisfaction matérielle l’artisan, enrichissement bancaire pour le commercial, jouissance cérébrale pour l’intellectuel, bienfaits culturels pour l’artiste...

    Dans l’idéal tout le monde trouve son compte dans le travail tel qu’il est défini selon les critères pédagogiques de notre époque, qu’il soit professionnel ou privé.

    En ce sens le travail, qu’il soit effectué sous une forme privée ou professionnelle, rémunérée ou non est utile et structurant pour la personnalité du travailleur, épanouissant pour lui car accepté et vécu comme tel. Entre l’homme qui passe ses journées dans son usine et celui qui la passe au bord de la plage, quelle différence dans le fond ? N’est-ce pas plutôt la manière de vivre les activités qui en font leur valeur, leur saveur ?

    Bien vivre une journée à l’usine n’est-il pas préférable que mal vivre une journée à la plage ? S’il y a des gens qui sont heureux de travailler dans le « système », pourquoi vouloir à tout prix leur ôter ce plaisir ? Ils sont utiles tant à ceux qui travaillent qu’à ceux qui ne travaillent pas. Personnellement je m’ennuie très vite sur une plage. Une heure à ne rien faire étendu sur une plage est un maximum pour moi. J’imagine mal un ouvrier passer ses journées à ne rien faire après 40 ans d’usine. Même moi qui n’ai jamais travaillé je m’y ennuie au bout d’une heure...

    Je prône certes la libération de l’homme par rapport au travail, mais exclusivement pour ceux qui y trouvent avantage. D’ailleurs le travail ainsi supprimé dans les usines où l’on aura mis des robots à la place des hommes sera de toute façon remplacé par un autre, plus ludique certes mais le fond ne changera pas : l’homme s’adonnera à des activités distrayantes quoi qu’il en soit.

    Pourquoi ne pas admettre que l’ouvrier moyen considère son travail à l’usine comme une immense distraction permettant de meubler son existence, de donner un sens à sa vie entière, voire à sa descendance ?

    L’activité de l’ouvrier que l’on aura remplacé par le robot dans l’usine ne sera de toute façon que déplacée, mais non supprimée car enfin il faut bien faire quelque chose de ses journées. Quand bien même cette activité nouvelle serait ludique, l’ouvrier sera-t-il heureux pour autant de se retrouver à faire du ski, du tir à l’arc, des siestes, des activités artistiques ou des promenades pédestres toute ses journées ? Il se pourrait bien qu’il regrette son usine...

    Donc, prudence. Ne nous hâtons pas d’imaginer de belles théories en ce domaine. L’homme est bien plus complexe -et paradoxalement plus simple-, mais aussi plus imprévisible que ce qu’on pourrait croire. La théorie c’est bien, mais la pratique nous montre souvent que l’homme n’est pas toujours fait pour ce qu’on croit et nos belles idées n’ont plus de poids face à la réalité, laquelle est parfois beaucoup plus simple.

    Ainsi on ne peut pas vraiment juger de ce qui fera le bonheur des autres. Moi je ne juge plus celui qui travaille et qui aime ça. Je demande en retour à ce que l’on ne me juge pas sur ma situation par rapport au travail professionnel, qui pour la plupart des travailleurs habitués à leur mode de vie sera considérée comme une calamité (mais qui à mes yeux est un immense privilège).

    Ma situation me convient à moi, elle ne convient pas nécessairement au voisin. Nous sommes tous différents, c’est ce qui fait que les problèmes liés au travail ne sont pas applicables à tout le monde. Ainsi le travail remplacé par les machines peut être un progrès pour certains mais un non-sens pour d’autres. Je le répète, un travail bien vécu, épanouissant ne sera jamais considéré comme un travail. Et passer ses journées à faire des activités autres que des activités professionnelles ne sera pas nécessairement un gage de bonheur pour certains.

    Après, que ce travail épanouissant soit rémunéré ou non, cela est un autre problème.

    Raphaël Zacharie de Izarra



  • mardi 28 avril 2009 à 22h51, par Raphaël Zacharie de IZARRA

    Sarkozi veut rétablir et récompenser la « valeur travail » comme référence absolue dans la société française actuellement sous son régime, critère de vertu individuelle et collective, mais aussi plus traditionnellement, il est vrai, gage de bon fonctionnement de l’économie. Soit. Pourquoi pas ? Il faut bien de toute façon jeter les bases d’un système donné, celles-là ou d’autres... Le modèle sarkozien est une conception honorable de la bonne marche de la société.

    A quelques aberrations près.

    Comme si la pénibilité du travail était une valeur en soi et devait être respectée et rétribuée pour ce qu’elle est, indépendamment des bénéfices objectifs que produit cette pénibilité...

    On peut fort bien se lever tôt, travailler dur et longtemps sur un projet parfaitement inutile à la communauté humaine et inversement se lever tard, travailler peu pour produire d’excellents fruits utiles à la société...

    Selon ces nouvelles normes sarkoziennes un jardinier qui se lèvera tôt pour trimer dur mais finalement ne produire que des légumes de mauvaise qualité devrait être plus récompensé qu’un jardinier qui se lèvera à midi et s’épanouira dans son travail, le vivant comme un jeu et non comme une corvée professionnelle pour en fin de compte faire pousser d’excellents produits ?

    L’essentiel, est-ce vraiment la sueur fournie par l’ouvrier lors de son labeur, le nombre d’heures passées courbées vers le sol à le cultiver, le fait que le travailleur se lève tôt, qu’il se prive, qu’il fasse preuve de courage, de sobriété, d’humilité dans son travail ou bien n’est-ce pas plutôt la qualité des fruits qu’il produit, indépendamment des conditions dans lesquelles il les aura produits ?

    De même selon ces nouveaux critères un travailleur sobre et courageux qui s’échinera 12 heures par jour à repeindre les routes de France en rose ou à former des élèves astrologues-voyants devrait être plus considéré qu’un travailleur modéré qui fera pousser des patates de qualité supérieure ? En d’autres termes n’est-ce pas plutôt la qualité, l’utilité, la noblesse des fruits du travail qui devraient être récompensées et non pas la masse musculaire ou le nombre de neurones mis bêtement en action tant d’heures par jour ?

    Travailler certes. Mais travailler pour être utile objectivement, effectivement, et non pour asseoir une légitimité de citoyen dont la vertu principale consisterait en sa capacité à se lever tôt pour aller mêler sa sueur à celle de ses semblables dans les grandes étables humaines de l’industrie de l’inutile.

    En somme Sarkozi aimerait que chacun tire sa fierté non pas de sa réelle utilité pour soi-même, sa famille ou la collectivité mais d’une vitrine d’honorabilité que conférerait l’exercice en soi du travail rémunéré. C’est oublier que l’on peut être utile, indispensable à autrui sans nécessairement passer par le travail. De même, on peut être totalement inutile, voire nuisible aux autres tout en travaillant comme un nègre... Le plus bel exemple de cette infamie se trouve chez les travailleurs qui transpirent dans les usines d’armement militaire, courageux maillons rémunérés de l’industrie de mort et de destruction.

    Comme si le fait de se consacrer à autre chose qu’au travail rémunéré était nécessairement un signe d’inutilité, une preuve de déchéance, une dévalorisation du citoyen... Ce que craint Sarkozi, ne serait-ce pas plutôt le danger que représente pour le système actuel (que je qualifierais de « pensée tout-économique ») l’inactivité professionnelle, source de prétendue oisiveté débouchant en fait sur la très subversive et très anti-sarkozienne REFLEXION du citoyen ?

    Raphaël Zacharie de Izarra



  • ça fait des lustres que j’ai quelque part dans mes tiroirs à l’état d’ébauche un « éloge de la glande » façon Gaston Lagaffe ou Omer Simpson ou plus intello Paul Lafargue

    car que serait l’art de vivre ou la création sans ces somptueux branleurs

    un chef d’oeuvre sur un héros productiviste ? connais pas

    Voir en ligne : a



  • mercredi 29 avril 2009 à 08h10, par gauchedecombat

    merci de nous avoir fait partager cela ;.. je connaissais le sujet, savait que le livre existait, j’en avait entendu parler, mais j’ignorais la source, ça fait toujours plaisir à voir, et je vais vite me le procurer. merci merci merci. Un vrai manuel d’anti-sarkosysme primaire pour nous désenvoûter du travailler plus...

    Voir en ligne : humeurs de gauche



  • mercredi 29 avril 2009 à 08h24, par Isatis

    Youpi !!! Un bouquin selon mes vœux, la journée commence bien ;-)

    A chaque fois que je dis qu’il faudrait cesser de mettre en avant le travail comme valeur sociale, je me fais agonir : « mais qu’est-ce qu’on ferait si on travaillait pas ? » Pfffffffffffff, on n’a pas besoin de travail, on a besoin d’occupations, et toc.

    Avez-vous remarqué comme moi qu’un individu qui en rencontre un autre, inconnu jusque là de lui, demande qu’est qu’il fait comme boulot :-(

    Et ça commence tôt ! Quand j’entend des adultes demander à des gosses s’ils vont à l’école et s’ils travaillent bien, j’ai envie de leur foutre des baffes. Jamais personne n’aurait l’idée de demander à un minot s’il a bien rêvé ou fait un dessin qui lui plaise, ou une cabane, ou n’importe quoi de vachement plus fertile que trimer.

    il me semble que c’est Coluche qui disait en substance que les ouvriers réclament du travail mais donnez-leur de l’argent, ça suffira.

    • mercredi 29 avril 2009 à 10h59, par Domenico Joze

      C’est-à-dire que là, chu d’accord, nespa. Ceci étant dit - et je me fais l’avocat du Diab’ -, de quoi vit-on si l’on a pas de jôbe ? Les minima sociaux sont dérisoires ; au mieux, touche-t-on l’Assedic durant une période limitée... Critiquer un système est juste, nécessaire (et merci Lafargue et merci Bob Black et merci Thoreau et merci tous les autres) ; mais lui opposer une/des alternative(s) est alors impérieux et nécessite une autre rigueur, a fortiori s’il s’agit d’alternative viable et qui ne soit pas synonyme de retour au rudimentaire, d’isolement social et d’absence totale de sécurité...

      • mercredi 29 avril 2009 à 14h14, par JBB

        @ Isatis : « Et ça commence tôt ! Quand j’entend des adultes demander à des gosses s’ils vont à l’école et s’ils travaillent bien, j’ai envie de leur foutre des baffes. Jamais personne n’aurait l’idée de demander à un minot s’il a bien rêvé ou fait un dessin qui lui plaise, ou une cabane, ou n’importe quoi de vachement plus fertile que trimer. »

        C’est plutôt très bien vu. Le bourrage de crâne commence dès la maternelle, avec ce mot travail utilisé à toutes les sauces. Et il ne t’abandonne plus jamais ensuite, facteur d’identification sociale et obligation de se plier au jeu du système. On devrait se créer un tee-shirt, façon « Je ne travaille pas et je t’emmerde », ça couperait court à certaines conversations désagréables.

        @ Domenico Joze : c’est un peu toute la question. Ce type d’ouvrage est une façon salutaire de remettre les choses en perspective, un outil critique essentiel. Mais c’est clair qu’il n’a pas vocation à être un programme de bouleversement, trop vague sur la question pour cela. En la matière, je serais assez partisan du : faisons table rase, on verra bien ce qu’il adviendra. C’est un peu facile, je sais, mais…

      • mercredi 29 avril 2009 à 15h46, par libre d’être libre

        alternative viable et qui ne soit pas synonyme de retour au rudimentaire, d’isolement social et d’absence totale de sécurité...

        mmmhhhh, cette fin de discours ressemble fortement au fruit d’une assimilation réussie de propagande capitaliste ;)

        Je pense qu’un retour, non pas « à la marine à voile » mais à un peu plus de simplicité et de frugalité ne nous nuirait pas, à notre belle Terre non plus.

        Ce qui cherche (la sécurité) est ce qui (la) cache.

        • mercredi 29 avril 2009 à 19h01, par JBB

          Même le retour à la « marine à voile », je serais plutôt d’accord. Au moins, on mettrait plusieurs mois avant de voir débarquer la fièvre porcine-mexicaine, ça laisse le temps de se préparer…

        • jeudi 30 avril 2009 à 11h22, par un-e anonyme

          Bien évidemment, la « propagande », comme « l’idéologie », c’est tjrs « les autres ».
          C’est charmant, très charmant.
          La simplicité ou la frugalité et le rudimentaire sont des choses distinctes.
          Qu’il faille moins consommer, moins travailler, pour être moins malade, pour mieux se rencontrer, pour désapprendre la peur et l’« assistanat » - car le véritable assistanat, c’est pas tant les chômeurs que celui de tous les travailleurs et chômeurs spécialisés, « assistanat » inhérent donc à la logique productiviste-consumériste qui fait que chacun dépend de choses qu’un peu plus de temps libre lui permettrait de faire lui-même - cela me paraît une question de bon sens ; mais, histoire de pas situer le discours dans le rêve d’un mouvement décroissanciste massif & soudain, comment ça se passe concrètement, dans les trajectoires individuelles ?
          Le discours décroissanciste est très intéressant, mais ce qui m’effraie c’est l’isolement social qu’il peut provoquer. C’est ce que disait Pierre Carles au sujet de son film « Volem rien foutre al pais ».
          Mais, délicieux camarade, toi qui fais de moi un possédé qui aurait trop mariné dans le discours capitaliste, explique-moi comment au quotidien tu pratiques ces théories exposées plus haut. Ca serait éclairant, car véritablement le retour au travail me rendrait presque nauséeux : je n’ai jamais été plus heureux, épanoui et satisfait de l’existence que qd je suis au chômdu.

      • mercredi 29 avril 2009 à 23h08, par Jacq

        Bonjour tout le monde !

        Première fois que je participe par ici, mais je passe souvent, et en profite donc pour remercier les auteurs !

        Je voulais signaler aux yeux et oreilles de tout le monde ce livre collectif, « Travailler deux heures par jour » (1977), qui propose une solution toute simple... travailler moins ! Ca commence par des témoignages de gens (ouvrier-e-s, employé-e-s de bureau, etc) qui ont fait ce choix, puis ça continue avec une analyse de Loup Vernet qui imagine comment pourrait s’organiser une société utopique dans laquelle on distinguerait « travail lié » (le travail aliénant du collectif Krisis) et « travail libre »... en disant qu’une certaine dose, minimale, de travail lié est nécessaire au fonctionnement de la société, mais que la majorité de son temps, l’homme et la femme doivent l’occuper à un travail qui a du sens, à une échelle qui permet de lui donner du sens...

        Je trouve ce livre bénéfique, agréable à lire... il donne de l’espoir ! (je n’ai peut etre pas assez de recul sur la « solution » proposée pour en voir les incongruités... aussi, si vous avez des commentaires, j’apprécierais de pouvoir les lire !!)

        A bientot en tout cas !

        • mercredi 29 avril 2009 à 23h22, par JBB

          Bonjour à toi

          Il faudra attendre des gens ayant lu le bouquin et passant dans le coin pour des avis autorisés. Mais à première vue, la solution proposée semble tout sauf incongrue. Que ce soit la semaine de 32 heures ou celle de dix, tout ce qui pourra réduire le temps de labeur des gens pour leur permettre de davantage profiter de la vie ne peut qu’aller dans le bon sens. Et tu as raison de le souligner, une telle solution pourrait être assez facile à mettre en oeuvre. En ce qui me concerne : je signe !

          • mercredi 29 avril 2009 à 23h56, par Jacq

            En cherchant un peu des avis, voici ce qu’on peut trouver sur ce blog...

            La personne qui écrit explique un peu mieux que je ne l’ai fait dans le commentaire ci-dessus le principe exposé dans le livre...

      • vendredi 1er mai 2009 à 15h08, par bikepunk

        juste pour ajouter un lien utile, concernant Bob black (c’est bizare qu’il ne soit pas mentionne dans l’article)

        Voir en ligne : Travailler, moi ? Jamais !



  • mercredi 29 avril 2009 à 11h27, par JP.Rougier

    Depuis 1980, le chômage en France n’est jamais descendu au dessous de 7%, et on ne tient pas compte de toutes les situations de précarité qui touchent même des diplômés. Et ce n’est pas la mascarade du G20 qui va freiner cette hausse, bien au contraire, la crise va permettre par les économies de salaires d’augmenter encore les dividendes et de gagner en compétitivité. Pourquoi attendre une hypothétique ’révolution’ (on a compris que les gouvernants ne feront rien) alors que nous pouvons tous agir seuls, mais de manière convergente, par une sélection sur la consommation.

    Je m’explique, la compétitivité est boursière, or pour augmenter les dividendes, il faut augmenter les bénéfices, et comme la consommation baisse alors que les prix sont au plus bas (théoriquement), on tape sur les salaires. or dans ce circuit fermé, la baisse de la masse salariale entraîne une baisse de la masse consommation théorique, qui entraîne une compétition etc... un cercle vicieux aggravé par la restriction aux crédits (crise des subprimes).

    Actuellement chaque entreprise veut faire son chiffre d’affaire grâce aux salaires que donnent les autres entreprises. Donc que faire pour aider les entreprises d’un secteur donné à sortir de cette hyper compétition... c’est privilégié une seule entreprise en lui donnant toutes les parts de marché du secteur (elles le font sur notre dos, en se rachetant les unes les autres, pour le profit des actionnaires).

    Ceci n’est pas une fin, il ne s’agit pas de casser pour le plaisir, mais de mettre des règles de redistribution « ANTI-COMPETITIVES ».
     × par exemple, lier la masse dividende à un pourcentage de la masse salariale, révisable en fonction de la croissance.
     × impliquer les salariés (et les syndicats) dans la gouvernance de l’entreprise.
     × faire fluctuer les cotisations salariales en fonction du taux de chômage.
     × obliger chaque entreprise à participer à la consommation par une masse salariale équitable. Dans une partie de poker chaque joueur doit miser la même somme pour jouer, or les entreprises cherchent à miser moins de salaire pour gagner plus, et ceci n’est pas normal.
     × d’autres mesures sont possibles qui vont dans un sens de suppression de la compétition économique.

    Les entreprises du secteur démoli « pour compétition excessive boursière » qui acceptent ces règles (vérification faite par les syndicats), ne seront plus boycottées.
    Le dégraissage des entreprises ne va pas nuire à la concurrence, car, celle-ci n’est pas si sauvage que cela (il y a des ententes sur les prix). Il y a parfois une seule entreprise sous deux (ou X) enseignes différentes. Des entreprises, théoriquement concurrentes, ont en fait les mêmes actionnaires qui gagnent avec une ce qu’ils perdent avec d’autres. Donc il est nécessaire de boycotter large pour être sûr de peser sur le marché boursier, mais continuer à consommer les produits du secteur.

    Prenons un exemple dans le secteur bancaire, qui est la cause de tous les maux actuels, où beaucoup de banques ont fusionné sans changer d’enseigne (c’est pratique pour le consommateur « je quitte la Caisse d’Épargne et je vais à la Banque Populaire... », ou Crédit Agricole/Crédit Lyonnais).
    Donc le choix pourrait se faire au hasard, mais comme elle n’est pas complètement privatisée, allons tous à la Banque Postale en virant nos comptes et nos salaires, etc..., et boycottons toutes les autres banques, sauf celles, qui, preuves à l’appui n’utilisent plus les paradis fiscaux, et appliquent les mesures anti-compétitivité économique.

    Si chacun de nous applique cette sélectivité consommatrice et que cette révolte civique dépasse 15% du chiffre d’affaire du secteur, la panique boursière alertera les gouvernants plus sûrement qu’un vote (« démocratique ») et le lobby des actionnaires sera bien plus efficace que nos grèves et défilés....

    Si vous adhérez à cette action, propagez-la n’attendons pas des élus qu’ils bougent, bougeons pour eux, pour nous, pour les générations à venir.

    • mercredi 29 avril 2009 à 14h19, par JBB

      Assez d’accord avec le constat.

      Je suis par contre plus sceptique sur la solution proposée. Non qu’elle ne me semble pas efficace, mais davantage que j’imagine mal une grande partie de la population française s’embêter à changer de banque par volonté de changement. Je crois plus à un écroulement général du système, qui permettrait de refonder notre société sur de nouvelles bases, qu’à un réformisme de l’intérieur. Note que je suis loin d’avoir forcément raison, hein.



  • mercredi 29 avril 2009 à 14h13, par un-e anonyme

    Épuisé dans sa version papier « Manifeste contre le travail » est téléchargeable sur le site d’infokiosque

    Voir en ligne : Manifeste contre le travail



  • mercredi 29 avril 2009 à 18h26, par Zgur

    Il y a sur le site echolaliste un générateur automatique de lettre de motivation qui peuvent être assez heureuses et rigolotes :
    Comme celle ci :

    LA-BAS, le 16 juillet 4275
    Ornella Muti
    8675 lieu-dit d’Olly
    17461 DALLAS

    Mon chou,

    Je viens de prendre connaissance dans « Suisse Matin » de ce jour, de votre faire-part pour un poste de tondeur de chiens épisodique.

    Je suis lâchement intéressé par votre offre en raison particulièrement de la mauvaise réputation de votre usine ultra-performant.

    En effet, je possède toutes les qualités requises pour ce petit boulot. En 1974, j’ai été reçu 447e à Polytechnique. J’ai crapahuté dans les Ardennes et je possède une collection de porte-clés. A l’âge de 106 ans passé j’ai créé LA LISTE sur Echolalie. Je suis circonspect, animé d’un désir profond de dire du mal de Céline Dion.

    Par ailleurs, je tiens à préciser que je suis comme le loup de Tex Avery quand je pense à Dalida.

    Bien que n’ayant pas été exploité dans cette branche, j’ai acquis une solide expérience professionnelle, puisque j’ai exercé pendant 7 minutes et quart comme prédicateur chez Altedia, où j’ai donné toute satisfaction à mes administrés.

    Mon inhabilité et mon sens du transvestisme, alliés à une extrême appétence pour les tapes dans le dos, me permettront de m’intégrer rapidement au sein de votre famille.

    En osant espérer une réponse plutôt valable à ma requête, je vous prie de bien vouloir agréer, Monsieur le Préfet, l’expression de mes sentiments les plus pitoyables.

    signature :

    PJ : Un CV

    De quoi s’amuser un peu à rien foutre en rigolant au bureau.

    Mwarf !

    Zgur

    Voir en ligne : http://zgur.20minutes-blogs.fr/arch...



  • mercredi 29 avril 2009 à 20h22, par Erictus Pithécanthropus

    @ Domenico Joze « absence totale de sécurité... »
    Il n’y a pas de sécurité. La vie est dangereuse, vivre est dangereux. Seuls les moutons dans la bergerie sont en sécurité.

    @ JBB « faisons table rase, on verra bien ce qu’il adviendra. C’est un peu facile, je sais, mais… »
    Le capitalisme à déjà fait table rase de tout, et plus rien n’advient. C’est bien là notre chance, tout est à faire et c’est maintenant très facile.

    Une dernière chose : Méfiez vous des systèmes !

    @JP.Rougier « et le lobby des actionnaires sera bien plus efficace que nos grèves et défilés... »

    E .P

    « Je me méfie de tous les faiseurs de systèmes et m’écarte de leur chemin. L’esprit de système est un manque de probité. »

    F.Nietzsche

    • jeudi 30 avril 2009 à 11h37, par un-e anonyme

      La sécurité sociale, qui te permet de bénéficier de soins lorsque tu as un cancer ou une saloperie dont les soins sont extrêmement coûteux, c’est en effet une sécurité. Plus l’on s’épargne la sujétion à des maux, des accablements ou des dépendances, qui sont sinon évitables dans l’absolu du moins minimisables, plus l’on crée les conditions d’une émancipation individuelle. Plus l’on est accablé d’incertitude et livré à soi-même, plus l’on est enchaîné à la peur. Quant au slogan « Il n’y a pas de sécurité. La vie est dangereuse, vivre est dangereux », outre qu’il me rappelle Laurence Parisot (« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? »), il est anti-civilisationnel : l’intérêt d’une vie en communauté organisée, est - entre autres choses - de minimiser le danger existant à l’état de nature. D’où l’intérêt d’un système de sécurité, qui mêle le concret et le symbolique d’une solidarité collective soudant une communauté.

      Et en la matière, « la vie est dangereuse » surtout dans les pays où ces protections minimales que devrait assurer ce qui me semble une juste vision de l’appartenance à une communauté (qui est un peu le substrat de toute réflexion politique), sont les plus faibles, et d’autant plus encore lorsque les systèmes d’assistance de « base » (famille ou tribu par ex) sont mis à mal.

      • jeudi 30 avril 2009 à 18h31, par Erictus Pithécanthropus

        Et quand cette sécurité devient une soumission et une dépendance envers son détenteur : Le chef de la communauté gestionnaire du système de solidarité ?

        « Précarité » dans la novlangue de Parisot n’a pas le sens de « danger » mais celui de « spoliation, manipulation, mépris, servilité, exploitation, asservissement, humiliation, esclavage etc.… » Dans le cas qui nous occupe : Le travail dans le système du capital, celui-ci n’est nullement le garant de la sécurité de la communauté hiérarchisée, mais bien cela même que Miss Parisot nomme « précarité » garant de cette hiérarchie.

        Personnellement, pour ce qui est de notre occident, actuellement le danger me semble moins venir de la nature que de l’hémicycle…

        _ E.P



  • mercredi 29 avril 2009 à 20h55, par un-e anonyme

    Ces gens qui courent au grands galop

    En auto, métro ou vélo

    Vont-ils voir un film rigolo ?

    Mais non, ils vont à leur boulot

    (Refrain)

    Ils bossent onze mois pour les vacances

    Et sont crevé quand elles commencent

    Un mois plus tard ils sont costauds

    Mais faut reprendre le boulot !

    (Refrain)

    Dire qu’il y’a des gens en pagaille

    Qui cour’nt sans cesse après l’travail

    Moi le travail me cout après

    Il n’est pas près d’me rattraper !

    (Refrain)

    Maint’nant dans le plus p’tit village

    Les gens travaill’nt comm’ des sauvages

    Pour se payer tout le confort

    Quand ils en ont ben ils sont morts !

    (Refrain)

    Hommes d’affaire et meneurs de foules

    Travaillent à en perdre la boule

    Et meurent d’une maladie de coeur

    C’est très rare chez les pétanqeurs !

    (Refrain)

    Voir en ligne : Le travail c’est la santé, rien faire c’est la conserver



  • Vous trouverez de belles envolées sur ce site qui parle du monde du travail et de la condition des chômeurs sans langue de bois :

    Voir en ligne : http://precaires.free.fr



  • jeudi 30 avril 2009 à 17h14, par pièce détachée

    Une critique du second livre : Jaime Semprun, « Notes sur le Manifeste contre le travail du groupe Krisis », dans R. Riesel et J. Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008, p. 125-130.

    Une autre critique du même livre : Les Éditions Rouge et Noir, « Kommentare und Gedanken zur Krise der Arbeit ». (en allemand ; le texte de Semprun en ligne à cette même adresse est une traduction allemande de sa critique mentionnée ci-dessus).

    Les réponses de N. Trenkle (du groupe Krisis) sont ici en v.o. (« Arbeitskritik und sociale Emanzipation ») et en traduction française.



  • dimanche 3 mai 2009 à 12h14, par un-e anonyme

    www.krisis.org/1999/manifeste-contr...

    le manifeste en français

    pour ma part à presque 35 ans j’ai quasiment jamais travaillé ou quand je l’ai fait ça a été un formidable moment de contemplation du monde étrange, bizarre du travail

    pour moi un monde digne de Kafka auquel je comprends toujours rien, il faudrait assurément une conversion religieuse de ma part pour cela

    ou encore quand j’y vais je parle de l’univers du travail, c’est pour faire germer quelques bonnes idées libertaires à la papa, ça c’est mon côté jésuite



  • jeudi 4 juin 2009 à 15h45, par George Weaver

    Merci de m’avoir fait découvrir le bouquin de Prévieux, que je ne connaissais pas, et que l’on peut également lire en ligne, comme tous les livres de la collection. Et le fil des commentaires est très instructif et enrichissant : remerciements particuliers à Raphaël. Et à Pièce Détachée, évidemment.

    Dans le même genre, il y a d’autres précédents : la lettre de la page 74 (non-candidature au poste de chauffeur de transports en commun pour la mairie de Domont) évoque très explicitement le fameux « Je préférerais ne pas… » du Bartleby de Melville. Patrick Cheval, qui en mai 68 avait effectué des prouesses aux côtés des situs du CMDO, livra jadis un curriculum vitæ propre à horrifier n’importe quel DRH. Il a été reproduit en 1991 dans le n°4 de Mordicus. Arthur, qui signait autrefois dans La grosse Bertha et aujourd’hui parfois dans Siné-Hebdo, avait publié au début des années 80 un excellent petit bouquin sur le même thème, intitulé Mémoires d’un paresseux, qu’il serait judicieux de rééditer. Mais surtout, il faut mentionner le magnifique et hilarant Les Aventuriers du RMI, de Jérôme Akinora (qu’on aperçoit dans le film de Pierre Carles, Attention, danger, Travail !), toujours disponible chez L’Insomniaque éditeur. Enfin, Allia a publié dans sa petite collection au format poche toute une série d’ouvrages autour du thème de la paresse.

    Pour ma part, j’ai le bonheur de n’avoir jamais « travaillé » que comme pourvoyeur de rêves, en quelque sorte : projectionniste, puis bouquiniste — sans jamais ressentir de quelconque peine à exercer ces activités. Comble du luxe : un projectionniste œuvrant dans une salle unique (ce qui n’existe plus guère, il est vrai) peut tranquillement faire sa nuit durant son « temps de travail », n’ayant à s’activer qu’une dizaine de minutes toutes les deux heures (sauf en cas de pépin, évidemment, mais c’est fort rare). J’ai ainsi été payé durant des années à… pioncer !



  • samedi 4 janvier 2014 à 15h42, par Damien Almar

    En dehors du côté punk valeureusement assumé dans le Manifeste, je trouve que Moishe Postone (auteur de Temps, travail et domination sociale) propose la même base critique que le groupe Krisis tout en étant plus rigoureux.

    Je crois que les références à l’ouvrage (antérieur) de M. Postone dans le Manifeste sont pléthores : sur l’absence de classe-sujet (p. 9) ; sur le capitalisme automate (p. 38) ; sur une vague nostalgie vis-à-vis des sociétés pré-capitalistes (p. 29) ; et sur l’antisémitisme comme uniquement dérapage anticapitaliste (p. 74).

    Cependant, le noyau théorique de M. Postone est plus précis que dans le Manifeste. Il définit la valeur-marchandise [travail abstrait] comme rapport social réifié structurant la totalité de la société capitaliste. « [...] la contradiction est entre le remplacement inéluctable du travail humain par les machines (general intellect) et le maintien du travail comme créateur de valeur. Le capitalisme rend techniquement possible la libération des hommes vis-à-vis du travail, mais il l’empêche socialement parce que le travail lui est consubstantiel. » Dans le Manifeste, cette analyse est sous-jacente, mais jamais clairement exprimée ; elle y prend un tournant eschatologique. Elle n’est pas éloignée des réflexions (et des conclusions) de Jacques Ellul, Günther Anders et de leurs épigones décroissements, sauf que pour M. Postone et Krisis, l’inflation du système technicien est une conséquence du fonctionnement du rapport travail-capital et non son noyau central idéologique et pratique.

    Bien qu’il trouve un arrangement pour distinguer le travail abstrait en régime capitaliste des autres rapports sociaux historiques de travail (esclavage, système féodal, arts, etc.), on a du mal à voir en quoi l’activité productrice a pu être à un moment émancipée d’une idéologie/rationalité donnée et émancipatrice. La notion de fétiche, centrale dans son analyse, opère aussi dans les sociétés « enchantées » pré-capitalistes (cf. anthropologie et ethnologie historique). Elle en est d’ailleurs issue puisque ce sont les Portugais qui ont utilisé ce mot pour désigner les objets du culte des population d’Afrique. On appréciera quand même le fait que Karl Marx ait retourné un concept colonial pour l’appliquer à la société capitaliste.

    Le problème que pose M. Postone est qu’il considère que son concept est totalement opérant quelque soit la situation dans la société capitaliste. Ça fait un peu l’effet d’un libéral qui expliquerait la totalité des rapports sociaux par le biais de la loi de l’offre et de la demande. Univoque, l’approche est trop déterministe : elle ne laisse aucune place aux sujets individuels et/ou collectifs, et paraît théoriquement inconciliable avec toute possibilité de pratiques et mobilisations émancipatrices pour affronter le cadre et les cadres capitalistes dominants.

    Par ailleurs, pour revenir au Manifeste, je trouve que celui-ci insiste beaucoup sur la production de « déchets humains » produit par le capitalisme néolibéral (idée empruntée à Zygmunt Bauman). On ne retrouve pas ça chez M. Postone. Ça prend un double caractère qui mêle compassion humanitaire et mépris involontaire. A aucun moment, Krisis imagine que ces « déchets humains » sont obligés quoiqu’il en soit de survivre, hors système, de manière relativement autonome (Michel de Certeau), et qu’ils sont capables de résister (proposition de the curious george brigade), et pourquoi pas de s’organiser - même fébrilement - pour remettre en cause le traitement que leur impose l’ordre existant malgré leur inutilité supposée ou obsolescence programmée (Révolutions arabes avant Réaction et/ou Récupération ?).

    Les propositions politiques et géopolitiques de M. Postone ne diffèrent pas de ce qu’a pu proposer K. Marx en son temps, c’est-à-dire une internationale renouvelée adaptée aux impératifs imposée par le capitalisme néolibéral, évitant toutefois l’anti-impérialisme dogmatique (du genre : les États-Unis c’est le Mal, tout est bon pour les combattre). Il reste quand même profondément en réaction à des conceptions géopolitiques « de gauche » surannées héritées de la Guerre froide. Chez le collectif Krisis, on retrouve une confédération assez vague de conseils et d’assemblées... Pourquoi pas. Reste à définir conseils et assemblées de quoi ? A quels niveaux de la vie collective ? Délibérations pour quelles activités ? Etc.

    En ce qui concerne, les modes de production et d’échange et les formes de vie post-capitalistes, c’est le néant alors que les tentatives pratiques ont pullulé : 1848, 1871, les anarchistes individualistes de la Belle époque, les débuts du syndicalisme, les multiples utopies étasuniennes, les premiers kibboutz, l’éducation populaire des débuts, le mouvement autonome italien, et toutes les alternatives (imparfaites) coopératives, mutualistes ou associationnistes qu’on retrouve à de nombreux endroits (parfois uniquement par nécessité, et pas en réaction à l’ordre capitaliste). Ça manque aussi dans le Manifeste alors qu’il y a matière... Quand on visite l’œuvre de Robert Kurz traduite en français, on trouve malheureusement rien qui va dans ce sens.

    Cette multitude d’exemples historiques rappelle que le système dominant les a souvent rappelé à l’Ordre par la force - violemment -, ou en changeant les règles du jeu - légalement. Conclusion : derrière l’Automate, il y a des sujets - certes, agencés et hiérarchisés de façon complexe - qui ont intérêt à ce que la situation perdure. Le Capital abstrait se concrétise sans peine lorsqu’il est malmené. Sur la question ô combien éculée de ladite collaboration du Travail avec le Capital, on pourrait reprendre les termes du débat entre François Ruffin et les zozos de Pièces et main d’œuvre pour se convaincre qu’il faut bien commencer ou poursuivre par quelque chose quelque part.

    Bisous,
    d.

  • Répondre à cet article