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mardi 12 novembre 2013

Entretiens

posté à 16h49, par Damien Almar
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« Faire avec « ce » et « ceux » qui sont là » - Polyphonie nantaise du collectif d’architectes mit

Depuis 2007, les membres du collectif nantais mit esquissent les pistes d’une architecture humaine. Ils s’expriment ici sur leur corps de métier, l’omniprésence des normes et les alternatives possibles aux pratiques conventionnelles. Conversation autour d’une belle architecture collective, en mouvement.

Cet entretien a été publié dans le numéro 11 de la version papier.

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Fondations

« Le collectif a éclos en 2007, quand certains d’entre nous ont transformé une caravane en bar à l’occasion de la deuxième édition du festival Architectonik à Nantes. Une expérience qui nous a prouvé qu’on pouvait faire des choses ensemble, hors du cadre scolaire. En lançant mit, on s’est donné les moyens de porter des projets à plusieurs, d’avoir une structure pour répondre à des concours et se frotter au monde professionnel.

Le collectif est une plateforme et un tremplin individuel. Il est surtout un exutoire à désirs ! D’ailleurs, on fonctionne sans hiérarchie. Au départ, c’était parce que nos projets étaient sans enjeux, avec des budgets ridicules. Mais aujourd’hui qu’ils sont plus conséquents, on a gardé cette organisation, et ça tourne bien. Les référents, qui catalysent l’information en interne et avec l’extérieur, sont ceux d’entre nous qui ont une certaine sensibilité et les capacités pour suivre un projet donné. Ce fonctionnement permet une gestion carrée et génère un certain éclectisme. »

Du bricolage à l’éthique

« Pour devenir architecte, il faut cinq ans d’études, voire sept, et pendant tout ce temps on ne rencontre pas d’ingénieurs ni d’artisans : on reste derrière un écran d’ordinateur. On ne nous apprend pas du tout à travailler la matière. En agence, ça empire. L’architecture est un univers clos. mit est le reflet d’une volonté de décloisonnement. On ne veut pas être architectes comme on nous propose de l’être.

Progressivement, des thématiques de travail se sont affinées, particulièrement autour de la récupération et du réemploi des matériaux. Pas question de se focaliser uniquement sur la conception : on travaille aussi la matière. L’idée, c’est de marier le marteau et la souris ! On veut également rompre avec le schéma classique dans nos relations professionnelles : il doit y avoir du dialogue. Et on refuse de tomber dans la hype du design, de travailler avec ces gens-là. »

Accoudés au comptoir, hors normes

« Lors d’un festival étudiant, on a dû créer un bar de vingt mètres de linéaire avec cent cinquante euros. On a négocié de vieilles commodes et des enfilades suédoises chez Emmaüs. En deux jours, on avait construit un bar assez solide pour mille personnes. Les organisateurs de l’événement savaient que le budget ne leur permettait pas d’être aux normes. Lorsque la question s’est posée, nous avons soutenu que ces meubles de grand-mère, très résistants, étaient déjà aux normes.

Les normes sont le nerf de la guerre. La pratique conventionnelle y est totalement assujettie. En fonction des phases, s’adapter à celles-ci peut représenter 80 % de notre travail : réglementations sismiques et thermiques, consommations d’énergie, normes handicapés, etc. La conception d’une maison individuelle s’accompagne par exemple d’un protocole avec une liste de matériaux que l’on peut – ou non – associer. Le CSTB1 donne un avis technique et les DTU2 indiquent comment installer et agencer les différents matériaux. Comme toutes les normes s’entrecroisent, voire parfois se contredisent, il faut trouver un juste milieu. C’est un imbroglio infernal, et la situation empire au fil des ans.

mit s’interroge sur la manière de s’affranchir de ces contraintes, de retrouver une autonomie dans la construction et cette spontanéité qui n’existe plus dans la pratique conventionnelle. Au départ, ça passait par de petites créations, comme fabriquer des bars. Puis on a étendu notre champ d’intervention. »

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Projet « Baravane » du collectif mit, 2007

Un projet-manifeste autour du réemploi des matériaux

« On a eu l’occasion de creuser ces question lors d’un concours qui s’est déroulé l’an dernier en Alsace, dans la petite ville de Muttersholz. Le collectif s’est beaucoup investi dans un projet particulier : « Shatzala3 ». Les contraintes à respecter ? Créer une architecture de moins de 20 mètres carrés au sol et de moins de 10 mètres de haut, construite sur place, qui enrichisse un débat sur le « développement durable ». Cela nous a permis de porter un discours sur la conception/construction et le réemploi. On part d’un constat : les entreprises produisent de la matière en excès, qu’il est possible de réutiliser. Alors que le recyclage n’est pas « neutre » en terme d’écologie, le réemploi permet de véritablement réduire les nuisances. Cela implique évidemment d’être attentif à l’origine et à la composition des matériaux choisis.

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Page publiée dans le magazine espagnol « Pasajes Arquitectura y Critiqua »

Lors des concours d’architecture, on doit toujours soumettre les mêmes documents graphiques : dessins, plans, coupes, façades et images 3D. Pour ce projet, on a préféré rédiger un texte qui s’apparente à un manifeste. On demandait au jury de nous faire confiance : sachant que le panel de matériaux disponibles était impossible à prévoir, on ne pouvait pas dessiner le projet à l’avance. En fait, on proposait de se rendre sur place et de demander à des entreprises et des artisans locaux (dans un rayon de 30 km) leurs matériaux non recyclables, rebuts et restes de production.

On a prospecté des entreprises en février 2012. Avec de bons résultats. Chez AMCOR Flexibles et Tissage Gander, on a par exemple mis la main sur un certain nombre de matériaux utiles pour construire un habitat : rouleaux de carton d’aluminium et de plastique destinés aux emballages de médicaments, toiles PVC et bobines de fil. Au final, il y avait de quoi remplir un quart de semi-remorque. Une fois ces matériaux rapportés à Nantes, on a passé deux pleins mois à expérimenter différents assemblages. C’était passionnant. On a par exemple découvert un manière d’emboîter des pièces sans éléments de liaison, à partir de tronçons de carton avec trois entailles.

Notre démarche était un bon contre-pied aux concours d’architecture, souvent initiés par des industriels qui cherchent à promouvoir leurs produits. Quand nous sommes allés chercher les matériaux chez AMCOR Flexibles, les ouvriers étaient en grève : rien ne devait passer les piquets. Mais ils nous ont laissé prendre livraison des matériaux, à condition que nous allions ensuite discuter et boire un coup avec eux. On s’est exécutés avec plaisir !

En mai, nous avons entamé un chantier de deux mois dans ce petit village alsacien. Très vite, il a fallu déterminer le nombre de tubes dont nous aurions besoin. C’était un vrai casse-tête géométrique. D’autant qu’on s’est vite rendus compte qu’on allait avoir besoin de main d’œuvre, faire avec « ce » mais aussi « ceux » qui n’étaient pas prévus, parce que ce chantier était trop important pour nos seuls bras : il fallait tailler 1 700 pièces de carton, assembler 1 400 bobines, poser des milliers de rivets, manuellement, avec un matériel dérisoire. Heureusement, des habitants et des gens de passage nous ont spontanément proposé leur aide.

On faisait comprendre à ceux qui venaient qu’à partir du moment où ils avaient posé un boulon le projet était aussi le leur, qu’ils pouvaient faire des propositions. Ça ne signifiait pas nécessairement que nous allions en tenir compte (l’expérience compte aussi), mais leurs avis étaient importants. Dans ce village de deux milles habitants, certains se sont pris d’affection pour notre projet. La construction n’était pas seulement un objet posé dans le paysage.

On est encore en lien avec des associations locales, des habitants et le maire. Tous les matériaux ont été réinjectés dans les filières de recyclage après le démontage. Le carton ne pouvait pas partir en papeterie, alors il est brûlé pour produire de l’énergie. Les bobines ont eu plusieurs usages, auprès d’une association du village, mais aussi pour faire des tuteurs, décorer, monter des arches. Quelque chose se poursuit sur place. »

Repositionner l’architecte

« On est tous architectes, mais on aurait pu être maçons. Dans les projets conventionnels, la pression financière et la rapidité d’intervention empêchent tout vrai dialogue avec les autres corps de métier. On cherche à avoir l’approche inverse, à mettre tout au même niveau. On a par exemple découvert les chantiers participatifs autour de matériaux que n’importe qui peut s’approprier (paille, terre, chanvre, etc.). Sur de tels chantiers, l’ambiance est différente, le facteur humain prédomine. A l’école, on apprend à être l’architecte-commandant ; là, on peut lâcher prise tout en tenant notre rôle.

Les gens sont dépossédés de leurs capacités à s’approprier leur propre habitat. Il y a un texte d’Ivan Illich, dans Le chômage créateur4, qui explique très bien ce phénomène, même s’il date de 1977 :

’’Le jour où le Venezuela a passé une loi règlementant le droit du citoyen à l’habitat, marchandise comme une autre, les trois-quarts des familles ont découvert que les maisons élevées de leurs mains n’étaient que des bicoques. En outre, et pour ne rien arranger, la construction par de simples citoyens était fortement découragée parce qu’il devenait illégal d’élever sa maison sans permis de construire, accordé uniquement sur soumission d’un plan d’architecte. Les matériaux de rebuts et de récupération qui servaient jusque là à Caracas d’excellents matériaux de construction créaient désormais un problème d’évacuation de déchets solides. L’homme qui produit son propre habitat est toisé comme un déviant qui refuse de coopérer avec le groupe de pression local pour la fourniture d’habitations édifiées en série.’’

Voilà la question : comment se positionner en tant qu’architecte pour une architecture sans architecte ? Il n’existe pas de solution globale, et échapper professionnellement à la doxa dominante est un sacerdoce infernal. Il existe certes un mouvement qui tend vers ce que nous cherchons, mais il est marginal : le gros de la production du bâti des vingt années à venir n’ira évidemment pas dans ce sens. Vinci, Bouygues ou encore Kaufman & Broad font vivre de trop nombreuses agences.

On cherche à se battre avec toutes les armes disponibles. Par exemple, on travaille en réseau avec des juristes de notre génération sensibles aux questions d’autoconstruction, et d’habitats coopératifs et groupés. Les cadres juridiques pour ces pratiques sont à aménager et inventer. Cette réflexion va dans le sens de la première victoire juridique à Notre-Dames-des-Landes, de cet arrêt qui empêche les expropriations5 : c’est le même combat ! »

Prendre le bocage

« On a décidé de ne pas associer le nom du collectif à ce qui se passe sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Ceux d’entre-nous qui sont les plus impliqués, Claire et Jon, le font à titre personnel. Reste qu’ils ont largement été partie prenante dans les chantiers de construction de la manifestation du 17 novembre dernier6. »

Par ailleurs, Claire, qui s’exprime ci-après, a réalisé une vidéo sur l’édification de La Barbotine. La voici :

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Organisation, matériaux et constructions

Jon : « Cela a commencé de manière spontanée. On s’est simplement rendus aux assemblées générales (AG) d’organisation. Je n’avais jamais vu d’AG à une telle échelle, sans hiérarchie, avec près de 200 personnes. Parfois sur certains points politiques, comme la présence des drapeaux, les débats étaient très durs ; mais ça débouchait toujours sur quelque chose ! Certains moments étaient incroyables : « – On aurait besoin d’électricité sur le site... – Je n’en ai pas parlé jusque-là mais j’ai un pote qui peut venir avec un semi-remorque et des générateurs.  » Lors de l’organisation de la manifestation, tout était possible, tout semblait facile. »

Claire : « C’est par réseaux croisés qu’on a rejoint l’équipe qui réfléchissait à une construction sur site. L’objectif ? Édifier un dortoir à base de palettes avec une isolation terre-paille et un toit en paille sèche enveloppé dans des big-bags7. Il a été baptisé ’’La Barbotine’’8 et édifié dans une des deux clairières de la Châtaigneraie. L’intérieur se composait de couchages au sol et d’un gros poêle de masse9 perché sur des mezzanines. Avec la terre-paille, on s’affranchit des normes thermiques et sismiques. Sur la ZAD, nous pouvions construire en tenant compte des savoir-faire et du bon sens, et pas des savoirs normatifs. Ce dortoir, comme les autres construction, était fait avec des méthodes simples que tout le monde pouvait s’approprier. La structure était préfabriquée.

La Barbotine a été conçue dans le but de reloger les expulsés de l’opération César10 lors de laquelle plusieurs fermes occupées ont été détruites. Le ’’cahier des charges’’ était simple : pouvoir accueillir vingt personnes par rotations de sommeil, afin d’assurer une permanence de veilleurs sur les barricades de la zone. »

Nécessité logistique

J. : « Le déroulement du chantier a été un vrai casse-tête parce que tout le monde voulait participer. Cet enthousiasme général s’est retrouvé ailleurs, notamment dans la construction des deux cabanes encadrée par quinze charpentiers. Lors du chantier, ces derniers ont parfois eu des difficultés à déléguer, il fallait prendre le temps d’expliquer. Mais chacun était attentif. Mieux : une chaîne humaine de 400 personnes s’est créée spontanément, sans un mot, sur le chantier principal. Et cette même énergie était partout.

Toutes les pièces de notre cabane avaient été numérotées à l’avance, c’était un véritable puzzle. On ne pouvait pas se permettre d’égarer le moindre matériau : on en avait juste la quantité nécessaire. Et lorsque 400 personnes transportent des morceaux, il suffit qu’il en manque un pour que la construction s’arrête. Ceux qui travaillaient sur le chantier de la grande salle avaient perdu le toit en tôle de 70 m2... Un grand moment de stress ! Il avait été transvasé sur un tracteur sans qu’on sache pourquoi.

Durant les trois semaines d’organisation de la manifestation, j’avais hérité du rôle de Monsieur Logistique. Je faisais circuler l’information entre Nantes et Notre-Dame-des-Landes, afin que les pièces de la cabane soient bien chargées dans un tracteur et arrivent à l’heure. Ensuite, j’ai passé mes journées à aller chercher des bottes de paille et des gens en forêt. »

Après l’évènement

C. : « Ce travail de construction était ponctuel. La présence permanente est un autre investissement ! On a tout de même suivi les expulsions et saisies de matériel des 22, 23 et 24 novembre. Aujourd’hui, il y a moins de monde. Tout dépend des besoins. »

J. : « Cette manifestation et les constructions liées nous ont profondément marqués. La découverte du potentiel de réhumanisation a représenté un vrai chamboulement émotionnel. Tout s’équilibrait facilement, tu vivais et mangeais avec presque rien. Ça donnait corps à des choses que tu vis habituellement à de petites échelles de camaraderies.

En arrivant sur la zone, on n’a pas immédiatement dit qu’on était architectes. C’est venu progressivement. Parce qu’au fur et à mesure, en travaillant là-bas, on a renvoyé le terme à quelque chose de normal, d’ordinaire, à un savoir comme un autre. »



1 Centre scientifique et technique du bâtiment.

2 Documents techniques unifiés.

3 « Petit trésor, petit(e) chéri(e) » en alsacien.

4 Éditions du Seuil, p. 21.

5 Arrêts de la Cour de Cassation du 29 janvier 2013 empêchant les expropriations à NDDL.

6 La manifestation du 17 novembre 2012 s’est en effet accompagnée du lancement d’un chantier collectif de construction de nouvelles « cabanes ». Depuis, les habitations continuent à essaimer.

7 Sacs de grande contenance, économiques et réutilisables, conçus dans un textile très résistant.

8 Nom issu du mélange paille-argile-eau dont ont été remplis les murs de la structure en palette pour assurer son isolation.

9 Conçu sur une base de récupération : bidons, tuyaux de poêle et briques de terre pour la masse.

10 Opération quasi-militaire lancée le 17 octobre 2012 afin notamment d’évacuer et détruire des maisons occupées.


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