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lundi 23 avril 2012

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posté à 18h04, par Thomas Serres
17 commentaires

L’enfer, c’est le jeune

La cause est entendue : le jeune made in 2012 est paresseux et écervelé, incapable d’esprit critique, voire abyssalement stupide. Pire, il est souvent dangereux, pour les autres et pour lui-même, si bien qu’il faut multiplier les barrières – pour le protéger, bien sûr. Oui, le « péril jeune » est omniprésent, agité à chaque coin de discours. Retour sur une ritournelle bien rodée.

La discrimination est un business qui marche, tout particulièrement dans des sociétés qui ont fait de leur tolérance autoproclamée une marque de fabrique. Bien sûr, elle n’est jamais assumée comme telle ; en la matière, l’euphémisation tourne à plein régime. Pire : à bien écouter le discours dominant, si telle ou telle catégorie est discriminée, discréditée, contrôlée voire entravée, ce serait parce que les « autorités » et leur horde de technocrates, d’experts et d’administrateurs veulent son bien.

Parmi les principales catégories touchées par la discrimination quotidienne du discours politicien, il en est une qui est considérée comme particulièrement dangereuse, car foncièrement irresponsable : le jeune.

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Diane Arbus, « A Jewish giant at home with his parents in the Bronx »

À en croire les gestionnaires de nos grasses et bourgeoises cités libérales, le jeune serait un danger pour lui-même et pour les autres. Il ne reste alors nul autre choix que de le contrôler, expliquent-ils en chœur. Une position paradoxale pour des sociétés qui ont fait du jeunisme publicitaire et du culte de la vie éternelle les leitmotivs justifiant la consommation irresponsable.

Cette pulsion qui pousse l’Ordre à harceler une catégorie de population dont il a fait son porte-drapeau dit beaucoup sur nos sociétés contemporaines. Pour mieux comprendre ce qui fait du jeune un enfer, n’oublions pas, à la suite de Bourdieu, que la jeunesse n’est qu’un mot1. Il faut alors s’atteler à comprendre ce que celui-ci peut signifier dans la bouche des agences du pouvoir.

Tu vas d’abord me soigner cette vilaine peau

Le jeune, c’est d’abord une catégorie générationnelle déterminée de manière foncièrement arbitraire par une instance bureaucratique. Cela peut aussi bien être le 15-25 ans que le 12-30 ans, à la louche... Le fait que ladite génération ne soit nullement réductible à une classe d’âge cohérente mais puisse au contraire être divisée en unités distinctes ou en groupes ayant partagé une même expérience importe peu2. Il ne s’agit pas tant de faire écho à une réalité sociale qu’à un impératif de gestion à la fois technique et biologique en produisant une catégorie.

Le constat initial est le suivant : Le jeune se répand. Inexorablement. En tout cas, c’est bien ce que l’ordre libéral semble lui reprocher. Et sa tendance naturelle à venir batifoler librement en place publique trouble la quiétude de l’espace marchand. Pour cette raison, il est nécessaire, voire indispensable, de trouver quelques subterfuges alambiqués pour l’en éloigner.

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Diane Arbus, « Patriotic young man »

À ce jeu, il n’est pas surprenant de constater que les plus libéraux sont bien souvent les plus retors. Alors même qu’elle s’apprête à privatiser sa police (oui, oui, ils peuvent le faire), la Grande-Bretagne demeure la principale terre d’innovation en manière d’anti-jeunisme primaire. Incapable de comprendre les événements de l’été dernier autrement qu’en y voyant la preuve du nihilisme d’une « jeunesse » dénuée de valeurs, le royaume d’Albion a depuis longtemps fait la démonstration de la capacité de ses municipalités à se munir de dispositifs coercitifs visant directement le jeune, catégorie biologique d’essence anarchique et parasitaire. On connaissait l’alarme Mosquito, qui émet un son suraigu audible uniquement par les moins de 25 ans et vise ainsi à les faire fuir comme de vulgaires canidés. Les supermarchés avaient également expérimenté avec succès la diffusion de musique classique pour repousser des adolescents peu mélomanes. Dernière arrivée au rang des abjections anti-jeunes, l’initiative de la municipalité de Cardiff, qui projette d’installer dans la rue des réverbères spéciaux faisant ressortir l’acné des peaux juvéniles ; les adolescents à l’épiderme disgracieux seraient ainsi contraints à la fuite pour éviter l’humiliation3. Cynique, peu élégant, mais efficace.

La fonction première de ces mesures n’a évidemment pas grand chose à voir avec les problèmes de peau. Il s’agit avant tout de « lutter contre les comportements anti-sociaux  ». La solution prisée en la circonstance est donc de renvoyer la catégorie discriminée dans son salon, où elle pourra à loisir s’abrutir devant sa télévision, dans l’isolement du contrôle familial. Un procédé remarquablement banal qui remet la famille devant ses responsabilités de première institution coercitive de l’ordre social. Au passage, ladite famille devient unique responsable des débordements du jeune et donc la cible de sanctions potentielles. Si on s’échine à renvoyer les moins de 25 ans dans leurs foyers, c’est également pour assouvir cette pulsion typiquement bureaucratique : classer et ordonner.

Le bon jeune...

Pour le système, être jeune ce n’est pas seulement appartenir à une simple catégorie démographique, c’est d’abord faire preuve d’un certain état d’esprit. Ici, l’Ordre ne se contente pas d’une schématisation basique mais s’essaye à faire preuve de psychologie pour mettre à jour ce grand secret : qu’est-ce qui fait qu’un jeune agit d’une manière aussi jeune (au sens qu’il nous emmerde avec ses comportements anti-sociaux) ?

La concision qui caractérise l’expert en jeune permet à celui-ci d’apporter cette réponse implacable : le jeune se caractérise par son irresponsabilité. Cependant, l’érudit, qui se targue aussi de faire preuve de nuance, s’empresse d’ajouter qu’il existe deux types d’irresponsables, le bon et le mauvais.

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Diane Arbus, « Boy with the Straw Hat Waiting to March in a Pro-war Parade »

Le bon jeune pose peu de problèmes, il faut l’accepter tel quel, puisqu’il est à l’image de la formule publicitaire de l’irresponsabilité cool : futilité et vanité, le tout saupoudré d’une imbécile fraîcheur. Souris, danse et consomme, et surtout ne réfléchis pas. Il faut nécessairement avoir un boulot, un diplôme à la rigueur, mais ne surtout pas remettre en cause les structures sociales qui, tu le comprendras quand tu seras grand, fonctionnent parfaitement. Ainsi tu pourras rester jeune, c’est-à-dire être parfaitement irresponsable, et être appréciable à l’aune des standards de la société marchande.

Pour promouvoir cette figure, la télé-réalité est l’espace idoine. La mise en scène de la caricature dans un contexte de « réussite » sociale permet la représentation des traits constitutifs du bon jeune, réduit au statut d’imbécile heureux. À cet égard, la mémorable (ou pas) émission de télé-réalité « Les Ch’tis à Ibiza » semble être riche d’enseignements. Les « jeunes » sélectionnés ne sont pas seulement des stéréotypes du fêtard inculte rehaussé d’une bonne dose d’accent chtimi, ils sont également désireux de trouver un travail et multiplient à cette fin les essais dans différentes boîtes qui présentent leur précarité comme un privilège. Dans ce contexte, le bon jeune est heureux, il en veut et ne se pose pas de question. Il faut dire que la « Prod », alias le Système, prend soin de contrôler la totalité de son quotidien, et de travestir l’effrayante banalité du travail en une flamboyante exception.

... et le mauvais jeune

Sur l’autre versant de la montagne sociale, il y a le mauvais jeune. Cette espèce totalement irresponsable, qui menace le système bien ordonné du Juste Profit et de la Sainte Tolérance. Pour satisfaire au cliché, il faut de préférence qu’il s’agisse d’un chômeur, d’un déclassé refusant les joies de l’intérim et donc relevant forcément des qualificatifs suivants : fainéant, voleur, violent, obsédé... Il peut arriver, cerise sur le gâteau, que le mauvais jeune soit issu de l’immigration. Casquette, verlan et cage d’escalier viennent alors compléter le cliché d’une sous-espèce problématique entre toutes, le « jeune musulman », lequel n’a visiblement pas compris les bienfaits de l’ordre social républicain, égalitaire et laïc où tout le monde a sa chance du moment qu’il ferme sa gueule, porte un costard et vote à droite. Nadine Morano, experte avisée en matière d’intégration, pourra alors lui conseiller, dans un premier temps, de délaisser ses attributs pour prouver sa bonne volonté.

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Diane Arbus, « Boy with toy grenade »

Mais ce n’est là que le premier moment de la réponse du système. Ce mauvais jeune, il convient ensuite de le protéger contre lui-même. C’est ainsi que l’âne Ciotti proposait en 2009 d’établir un couvre-feu pour « protéger les mineurs  ». Pour cet esprit d’élite, la mesure représentait dans le même temps une bonne manière de « responsabiliser les parents ». Joli raisonnement, qui débouche sur cette situation ubuesque : sont infantilisés aussi bien le mineur enfermé que le parent culpabilisé. Il revient donc à l’État de s’assurer de la prise en charge de tout ce petit monde par des individus responsables. La gente policière, déjà bien occupée à éviter de prendre des plaintes pour ne pas faire gonfler les chiffres de la délinquance (selon les consignes de son Ministère toujours soucieux du bien public), sera heureuse d’apprendre que son domaine de compétence s’est encore étendu au baby-sitting. L’alternative, à en croire Ciotti, c’est que ces jeunes deviennent « des délinquants à vie  ». Pour parer ce risque, l’homme politique/éducateur spécialisé proposait tout bonnement de supprimer les allocations familiales. Admirable esprit qui assemble les idées et résout les problèmes posés par la violence du système en supprimant les moyens d’adoucir cette dernière.

Le traitement appliqué aux mauvais jeunes débouche sur l’irresponsabilisation massive du corps social, et sur la légitimation concomitante des structures de contrôle. C’est là tout l’objet de la gestion biopolitique : l’emprise du pouvoir est légitimée au nom de la sécurité et du bien-être4. Le contournement des lois censées encadrer l’ordre libéral est rendu acceptable sous couvert de protection. Quoi de plus légitime, alors, que de viser ceux qui sont irresponsables, c’est-à-dire incapables de savoir ce qui est bien pour eux.

Dégage, vieux con !

Quand un gamin remet en cause l’ordre social, qu’il ne juge finalement pas si juste et sécurisant que ses thuriféraires cherchent à le faire croire, ceux-ci ne peuvent l’accepter. Les tenants du système sont d’autant plus irrités que tant d’impudence sous-entend la revendication de l’égalité. La contestation devient alors synonyme d’irrationalité précisément parce qu’elle émane d’une catégorie de « jeunes ». Il n’y a rien de plus facile pour discréditer un soulèvement qu’on ne comprend guère que de le qualifier de «  chahut de gamin », comme le fit naguère un dirigeant du FLN, incapable à l’image de la quasi-totalité de la classe dirigeante algérienne de comprendre l’insurrection qui secoua le pays en octobre 19885.

Le paternalisme est une composante essentielle de la rhétorique de l’Ordre. En France, on retrouvera ce réflexe dans la bouche des plus éminents procrastinateurs de la droite réactionnaire et phallocratique. Premier d’entre eux, Eric Zemmour en donnait un bel exemple au moment de la réforme des retraites en 2010, alors que la présence des lycéens et des étudiants dans les cortèges permettait aux médias de mettre en scène la « radicalisation » du mouvement. Soucieux d’épargner à la jeunesse une manipulation, l’éditorialiste, usant de toute sa morgue, la prévenait qu’en descendant dans la rue, elle devenait de fait constitutive de la contre-société.

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Diane Arbus, « Teenage couple on Hudson Street »

La jeunesse représente une catégorie de nouveaux entrant dans le monde. Une catégorie qui revendique le droit au travail et à la jouissance des biens. En tant que telle, elle se heurte naturellement à la résistance des catégories des ayant-parts, ceux qui sont déjà bien installés et qui ne souhaitent donc nullement voir leur situation contestée. Ainsi, tant sur le plan économique que politique, on peut énoncer une définition du jeune et du vieux qui est largement étrangère à la notion d’âge : le premier intègre la société, le second refuse de partager le capital social qu’il a accumulé.

Dans l’arène politique ou économique, la catégorie « jeune » est avant tout celle de ceux à qui la société refuse une part par conservatisme. C’est une classe de sans-parts, une classe du litige démocratique6. Elle est intrinsèquement liée à l’idée de remise en cause de l’ordre social, ne serait-ce que par sa nécessaire introduction à celui-ci. L’idée de jeunesse est par conséquence liée à la contestation et au rajeunissement des structures, à la « révolution » au sens large. Sortie des clichés de l’irresponsabilité, du comportement anti-social, sortie de son sens bureaucratique, elle est avant tout synonyme de mouvement, de passage d’un relais que les « responsables » rechignent par nature à accepter. C’est pourquoi elle est intensément discriminée par les discours réactionnaires.

Retourner le procédé d’irresponsabilisation

Constatons pour terminer avec effarement qu’un Résident-Candidat peut se permettre de mettre en scène son soi-disant « discours aux jeunes » après avoir laissé ses féaux discriminer à tout-va des années durant. L’amnésie inconsciente du politicien (ou anosognosie) n’est en fait que le symptôme d’une maladie plus grave : l’irresponsabilité chronique du responsable. Celle-ci touche sans discrimination les innombrables thuriféraires de l’ordre économique et politique mondial, ces libéraux foncièrement autoritaires qui se battent pour protéger l’inégalité qui serait, à les en croire, la forme naturelle des systèmes humains. Oublier ce que l’on dit et ce que l’on fait demeure le meilleur moyen de justifier des comportements chroniquement amoraux et dévastateurs.

À cet égard, il est nécessaire d’opérer un renversement de la notion d’irresponsabilité situé au centre du discours de l’Ordre. Discriminer ceux qui veulent rompre avec un système mortifère, c’est être soi-même irresponsable. Ainsi sont donc les cyniques qui se réfugient dans les méandres du système bureaucratique pour masquer l’anarchie ordonnée qu’ils entretiennent. Le comportement anti-social, est l’œuvre du technocrate, du banquier, du politicien. De fait, rien n’est plus irresponsable que les institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale) qui réunissent ces trois professions, alors même qu’elles sont objectivement responsables de tant de crises déclenchées du fait de l’application brutale de l’agenda néolibéral7. Une fois parvenu à ce constat, il est légitime, afin de protéger la société, de retourner contre les instigateurs de la biopolitique les mesures de contrôle qu’ils souhaitent voir étendues. Il est légitime, finalement, de leur demander de quitter l’espace public et rentrer regarder la télé dans leur salon. Il est légitime de leur permettre de grandir à leur tour.



1 Pierre Bourdieu, La jeunesse n’est qu’un mot, 1978, Entretien avec Anne-Marie Métailié, in Questions de sociologie, Les Éditions de Minuit, Paris, 1984, pp.143-154.

2 Marc Devriese, Approche sociologique de la génération, Vingtième Siècle, n°22, avril-juin 1989, pp. 11-16.

3 Courrier International, 20 mars 2012.

4 Giorgio Agamben, Homo Sacer, éditions du Seuil, Paris, 1998.

5 Abed Charef, Un Chahut de gamin, Laphomic, Alger, 1990.

6 Jacques Rancière, Aux Bords du politique, éditions La Fabrique, Paris, 1998.

7 Bernard Conte, La responsabilité du FMI et de la Banque Mondiale dans le conflit en Côte d’Ivoire, Études internationales, volume 36, n°2, 2005, pp 219-229.


COMMENTAIRES

 


  • lundi 23 avril 2012 à 20h54, par B

    hé, normalement c’est guitare là !

    1,2,3,4...



  • mardi 24 avril 2012 à 00h20, par Un jeune qui se fait vieux

    Article très intéressant et pertinent. Tu parles du texte de Bourdieu, La jeunesse n’est qu’un mot. Dans ce texte, tout est dit, mais c’est bien de le rappeler. A lire donc.
    Bisous.

    • mardi 24 avril 2012 à 22h38, par enuncombatdouteux
      • mardi 24 avril 2012 à 23h05, par enuncombatdouteux

        « Le réflexe professionnel du sociologue est de rappeler que les divisions entre les âges sont arbitraires. C’est le paradoxe de Pareto disant qu’on ne sait pas à quel âge commence la vieillesse, comme on ne sait pas où commence la richesse. En fait, la frontière entre jeunesse et vieillesse est dans toutes les sociétés un enjeu de lutte. Par exemple, j’ai lu il y a quelques années un article sur les rapports entre les jeunes et les notables, à Florence, au XVIème siècle, qui montrait que les vieux proposaient à la jeunesse une idéologie de la virilité, de la virtú, et de la violence, ce qui était une façon de se réserver la sagesse, c’est-à-dire le pouvoir. De même, Georges Duby montre bien comment, au Moyen Age, les limites de la jeunesse étaient l’objet de manipulations de la part des détenteurs du patrimoine qui devaient maintenir en état de jeunesse, c’est-à-dire d’irresponsabilité, les jeunes nobles pouvant prétendre à la succession.« » »

        Pierre Bourdieu

        • mercredi 25 avril 2012 à 11h34, par Thomas Serres

          Bien vu. C’est grâce à l’homme moderne que j’ai découvert le texte de Bourdieu. Merci donc, et merci encore pour la petite citation de Platon dans l’article que tu avais posté sur la question en 2009 sur ton blog, ça m’évitera de lire le vieux croûton dans son ensemble (with all due respect).

          La bise



  • mardi 24 avril 2012 à 15h26, par Précaire

    Discrimination ? Le terme n’a plus du tout la résonance subversive des 60’s (par exemple celle du mouvement noir aux US), les choses s’usent, le terme est devenu une tarte à la crème de la commande publique en matière de sciences sociales, remettre un peu d’éthique dans la barbarie concurrentielle, ça évite bien des questions.

    Faut il avoir entendu Aubry déclarer à des participants aux mouvements de chômeurs et précaires que si le RMI n’était pas accessibles aux moins de 25 ans c’était pour « préserver leur dignité et leur éviter de démarrer dans la vie par l’assistance » pour accorder attention à ces inégalités instituées, ne pas y consentir ? On dirait que le consensus absolument inédit (depuis 1914...) qui a eu lieu à l’assemblée nationale en 1988 pour barrer l’accès du pauvre RMI aux moins de 25 ans (vote unanime, FN compris, moins une voix à l’assemblée nationale) a rendu la chose évidente, naturelle...
    N’en déplaise aux tenants de la version absolument anhistorique qu’en propose Agamben, en voilà de la gestion biopolitique des populations ... (pour le messianisme, désarmant, le présent est un seulement un temps d’attente... pour le biopouvoir c’est un terrain d’intervention). Avec une telle mesure, d’une part on stigmatise les allocataires (lorsque l’on a de l’avenir, on est pas au RMI, lorsque l’on est étudiant on y a officiellement pas droit, il faut une autre forme d’« insertion » pour y accéder, etc.) et d’autre part, on dresse à la précarité des générations successives d’entrants sur le marché du travail (au pré&texte de leur manque d’expérience).
    Au moment du lancement stages Barre en 1976, qui aurait imaginé que tous les « jeunes » devraient effectuer des stages en entreprise de la 5e (secondaire) aux années post doctorat, selon les cas ? Mais aujourd’hui fait de travailler, qui plus est pour un patron, gratuitement ou presque, sans que ce travail prenne la forme de l’emploi (et des droits qui lui restent obstinément liés...) est « naturel ». Le temps de disponibilité, d’indétermination relative qui caractérisait la période vécue dans une indépendance croissante vis-à-vis de la famille d’origine et avant la famille d’après est devenu un temps archi contraint.

    Au lendemain d’un vote qui vient de révéler la disponibilité au vote FN de bon nombre de « jeunes », il y a du souci à se faire. Voire des questions à se poser sur le faible ancrage qu’ont pu laisser divers mouvements populaires dans lesquels ’la jeunesse" a été impliquée ces dernières années....
    La « guerre des générations »’ qu’on nous a resservi/orchestré à l’occasion de la « réforme des retraites » (ces vieux qui ont une pension sont des parasites assistés qui vivent du travail des jeunes), c’est une grosse ficelle (et beaucoup y contribuent, par exemple en dénonçant les 68tards installés, aux manettes, comme si c’était la majorité). Quand ce qu’on nous promet c’est une vie sans droit à pension, c’est pas le moment de se faire l’écho, de donner crédit à ces faux clivages.

    • mercredi 25 avril 2012 à 11h45, par Thomas Serres

      Si je partage ton avis quand aux critiques justifiées que l’on peut adresser à agamben, je ne comprend pas vraiment de quel « faux clivage » tu veux parler.
      Si c’est celui entre les sans-parts et les ayants-parts, il est bien réel et à l’origine du conflit social.
      Si c’est celui entre les vieux et les jeunes, j’ai bien dit qu’il ne faut pas faire écho à la division bureaucratique de la société qu’affectionne l’ordre.

      En fait, la leçon d’histoire (1914) me ferait presque penser qu’il y a dans ta réaction un réflexe défensif de quelqu’un s’étant sentit injustement visé. Il ne s’agissait évidemment pas pour moi de stigmatiser une génération, mais plutôt d’attaquer ceux qui monopolisent les parts et les outils de décision au nom de leur « responsabilité ». Les catégories « jeunesse » et « vieillesse » était un moyen d’y arriver d’une manière classique et un tant soit peu ludique.

      La bise.

      • mercredi 25 avril 2012 à 13h09, par Précaire

        Mais non, si leçon d’histoire il y a (avec ce parallèle entre le consensus parlementaire de 1914 et celui présidant à l’instauration du RMI), c’est avant tout pour constater que ce consensus a laissé des traces qui durent. Pour résumer, il me semble étonnant de rédiger une article sur la discrimination vis-à-vis des « jeunes » sans évoquer cette caractéristique unique (ailleurs en Europe les revenus minimaux intégraient les jeunes salariés, c’est la France qui a founrit un modèle hiérarchisé et excluant par rapport aux ’jeunes’) ?

        Les « faux clivages » c’est quand même une banalité (pas très « personnelle »). Le pouvoir travaille les différences pour en faire des divisions politiques (par exemple jeunes/vieux ou nationaux/étrangers). Une des formes de contrôle à préserver c’est le fait que pour le vulgaire (celui qui n’a rien d’un « gagnant ») l’accès à la richesse soit contingentée, et que lin des mécanismes de cette retenue c’est que toute alloc soit fonction du volume horaire d’emploi ou/et de l’acceptation de n’importe quoi (par exemple 7h hebdo sous peine de perdre le RSA). Cette clé de l’emploi, faudra bien la jeter aux oubliettes. Encore faut il, pour opérer cette désasujetissement s’en saisir.

        Par ailleurs, on peut pas se contenter de penser ou dire que N.S et le PS sont responsables de l’ampleur de la caution électorale qui vient d’être donnée à l’extrême droite. Pourquoi et comment les moins de 25 ans ont ils été si nombreux à voter FN ? (et par parenthèse pour tous les tenants de l’abstention, qu’allez vous dire, comment analysez-vous cette surprise du fort taux de participation ?).
        Il me semble que ce n’est pas sans rapport avec la désignation des « vieux » comme d’une charge matérielle, catégorie privilégiées (au travail et en matière de revenu), bobard que l’on veut faire passer pour le point de départ d’une transformation nécessaire.
        Or en fait, personne ne sait ni ne dit, par exemple, que les effectifs du « minimum vieillesse », qui baissaient d’années en années en raison de l’accès à des droits à pension de retraite, sont en train de grossir à nouveau.

        On est dans un moment ou toutes les fausses « explications », complotiste, générationnelles, xénophobes ont libre cours.
        La lutte de classes est devenue avec la généralisation du salariat une lutte entre salariés (en poste, au chômage, en formation, à la retraite), la politique du pouvoir c’est de guider les conduites dans ce cadre. Donc de travailler sur tous les affects (peur, ressentiment), représentations du monde, désirs qui puissent être agi sans nuire au gouvernement des individus.



  • mardi 24 avril 2012 à 16h23, par Une jeune procrastinant au bureau

    Merci d’avoir « illustré » cet article fameux avec les photos de la fabuleuse Diane Arbus !

    • mercredi 25 avril 2012 à 11h47, par Thomas Serres

      Si les compliments font toujours plaisir, il fut rendre à Lémi ce qui lui appartient. Il a choisi -je crois- les photos. Ne connaissant pas Diane Arbus, je dois dire que je suis complètement fan.



  • mercredi 25 avril 2012 à 14h23, par Oscar

    Ça ne remplacera pas la manif pour l’emploi fictif qui aurait pu s’organiser ce 1er mai, mais avec autant de « jeunes » qui se mettent à voter FN, on peut user d’un petit contre poison au décervelage en forme de cours de droit du travail, ça peut être utile à ceux qui changent souvent de taff sans toujours savoir comment damer le pion aux patrons.
    Donc, une vidéo brève et joyeuse dont il n’est pas certain qu’elle amuse les employeurs : Rien à foutre en attendant de se faire virer

    • mercredi 25 avril 2012 à 16h33, par B

      une vidéo, c’est pas une preuve.
      Remplacer une personne en arrêt maladie,
      c’est se briser soi-même.
      On est pas des numéros.



  • mercredi 25 avril 2012 à 19h56, par Vince

    Je suis assez d’accord avec l’idée de fond de l’article. Il y a cependant nécessité d’aller plus loin.
    Il y a des discriminations envers les jeunes, tout comme il y en a envers les personnes âgées, ou les adultes également. On appelle ça « âgisme », une discrimination liée à l’âge.

    La thèse doctorale de Valérian Boudjemadi, disponible sur internet, est l’une des seules de langue française à traiter de ce sujet ô combien peu utilisé en France.

    http://cyberdoc.univ-nancy2.fr/htdo...
    Si ça peut aider à la réflexion...

    • mercredi 25 avril 2012 à 21h18, par B

      la vidéo est mieux. On voit bien ce qui rend fou :
      les travailleurs préfèrent se battre entre eux.



  • lundi 4 juin 2012 à 12h33, par Antiproduct

    bon article, hormis une phrase de la fin qui me fait tiquer :
    « pour masquer l’anarchie ordonnée qu’ils entretiennent »,
    tu prends le mot « anarchie » dans le sens que l’utilise l’État et les médias, dans le sens de « bordel, chaos », c’est faux étymologiquement, l’absence d’ordre étant « l’anomie ».

    bisous



  • mercredi 24 juillet 2013 à 09h13, par arkansoap

    Mais alors... les jeunes savent écrire... et réfléchir... On m’aurait menti !

    J’exprimerai mes remerciement à l’égard de cet article par un souhait : la jeunesse éternelle !



  • vendredi 23 août 2013 à 02h04, par F.

    je ne connais pas precisément le texte de Bourdieu que vous évoquez, mais ça me donne envie d’aller y refaire un tour...
    très intéressant, cette idée du jeune comme rival,et symbolisant la précarité du capital social des dominants (son caractère éphémère
    et aussi cet encouragement de la société marchande au jeunisme, à l’irresponsabilité dans certaines limites, consuméristes bien sur...
    j’aime bien aussi la fin de votre article, l’idée de retourner le discours des dominants contre eux... allez hop punis, dans votre chambre, qu’est ce que c’est que ça ?...
    donc simplement merci !

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