ARTICLE11
 
 

vendredi 6 février 2015

Le Charançon Libéré

posté à 00h46, par JBB
9 commentaires

« Les Français vous admirent »

« Je ne connais que trop bien le procès qui a longtemps été fait par certains à la gauche en matière de sécurité. On la disait angélique, laxiste, incapable de se saisir de cette question. Les faits ont apporté un démenti cinglant à ceux qui pourraient penser cela. » (Manuel Valls)

Cette chronique a été publiée dans le numéro 18 d’Article11, publié en décembre 2014.

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Il est homme d’ordre. De forces de l’ordre. Il n’est pas en uniforme, mais tout en lui le respire. Serait-il de bleu vêtu qu’il aurait la matraque levée, la boucle de ceinture arrogante, les galons méprisants – un parfait flic, tout en morgue et en mauvaise foi. Il est justement en train d’en passer d’autres en revue, et c’est comme un assaut de mâchoires serrées et de poitrines bombées. Manuel Valls est des leurs.

La scène se déroule un peu moins d’un mois après la manifestation de réoccupation du site de Sivens et la mort du manifestant Rémi Fraisse, tué par l’explosion d’une grenade offensive. Le Premier ministre se déplace à Beauvais, il vient inaugurer un commissariat. Pompe républicaine, officielle coupure de ruban et flonflons martiaux. À la tribune, il en profite pour caresser les policiers dans le sens du flash-ball : « Dans une démocratie, on peut tout questionner. Et c’est l’honneur de la démocratie. Mais quand on remet systématiquement en cause les forces de l’ordre, on remet en cause l’État de droit, et donc on remet en cause les fondements mêmes de la République. Et moi, je n’accepte pas ces attaques répétées de l’uniforme. » Avant d’en rajouter une louche : « Il y a trop de mises en cause de la police et de la gendarmerie, et de l’action qui est la vôtre. »

Manuel Valls fait évidemment référence aux événements de Sivens, aux larges critiques qu’ont suscitées la violente répression et son issue sanglante. Et il le fait avec autant de mensonger culot que d’outrecuidance. Il tait les multiples mensonges politiques et policiers qui ont suivi le meurtre – à commencer par cette autopsie incriminant les gendarmes, réalisée le dimanche matin mais niée pendant 36 heures. Il ne dit rien non plus du non-respect des conditions d’utilisation des grenades offensives, censées être jetées au sol et non lancées en l’air. Et il ne mentionne surtout pas les consignes d’« extrême fermeté » données aux forces de l’ordre, ainsi que les quarante grenades offensives dont les gendarmes ont arrosé les manifestants au plus fort de la nuit. Autant de faits objectifs, essentiels à l’établissement de la vérité, que Manuel Valls balaye avec mépris, d’un simple coup de képi. Circulez, y’a rien à voir ! Pour bien faire, le Premier ministre termine sur ce cri d’amour lancé aux uniformes : « Soyez fiers, les Français vous admirent. »

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Il est un livre, tout récemment publié aux éditions Syllepse, qui permet d’éclairer ces rapports d’admiration qui lient les Français et leur police. Cet ouvrage aux voix multiples, coordonné par le collectif Angles Morts, s’intitule Permis de tuer – Chroniques de l’impunité policière1. Il revient sur six récents homicides policiers, six parmi beaucoup d’autres : « Nous savons que plusieurs centaines de morts ont été recensés au cours des trente dernières années », écrit le collectif en introduction, rappelant que « dans l’écrasante majorité des cas recensés, les personnes mortes entre les mains de la police sont des non-blancs, ce qui conduit à s’interroger sur le rôle du racisme structurel dans ces affaires ».

Angles Morts a choisi de faire longuement parler ceux qui se sont battus pour obtenir un semblant de « justice » - « les proches de personnes mortes entre les mains de la police républicaine ». Ce sont donc essentiellement des amis et des membres de la famille qui s’expriment. De la perte, tous ont fait un combat. Contre les flics, les juges et les médias faisant bloc hostile, ils ont lutté pied à pied pour faire entendre une vérité, remettre les choses en contexte, contrebalancer la sacro-sainte parole policière. Désormais, ils raisonnent en terme de rapports de force. L’apprentissage de la politique, la vraie : ce qu’on veut, il convient de l’arracher. Car tous ont été confrontés, souligne encore le collectif, à « la stratégie médiatique du ministère de l’Intérieur, de la préfecture et des services de police, qui est toujours la même : elle consiste à protéger systématiquement les policiers en affirmant que les procédures ont été respectées, qu’ils ont fait un usage proportionné de la force ou qu’ils étaient en situation de légitime défense ». C’est contre ce Goliath-ci, la puissance de l’État et toute sa mauvaise foi, que les proches doivent lutter.

Souvent, ils doivent le faire seuls. Ou pas loin. C’est qu’il est des morts qui mobilisent plus que d’autres. Celles de Lamine Dieng, étouffé dans un fourgon de police le 17 juin 2007, de Wissam El-Yamni, mort le 9 janvier 2012 lors d’une très brutale interpellation, ou d’Amine Bentounsi, tué d’une balle dans le dos le 21 avril 2012, n’ont pas trusté les Unes des journaux ni suscité d’importantes manifestations. « La société accepte, constate Farid El-Yamni, le frère de Wissam. Quand un chat se fait maltraiter et qu’il s’en sort avec une patte cassée, tout le monde s’émeut. Quand des Arabes ou des gens de banlieue se font tuer par la police, ça rassure. Ça les rassure, dans le sens où ils se disent : ’’Ah, mais c’est un Arabe ! Ça peut pas être quelqu’un comme nous !’’ »

Rémi Fraisse était quelqu’un comme nous, et c’est aussi à cette aune qu’il faut lire l’importante mobilisation déclenchée par son décès. « Un mort dans une manifestation a un coût médiatique et politique élevé, écrit Angles Morts. Il n’en va pas de même de la dizaine de morts par an dues à l’action de la police. » Un constat qui – de fait – montre la voie à suivre : la police ne sera réellement tenue en échec2 que lorsque la rage et la révolte sanctionneront pareillement chacune des morts qu’elle provoque.

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Retour à Beauvais, Manuel Valls à la tribune. Le Premier ministre gonfle le jabot, se campe sur ses ergots, et lâche encore ces quelques mots : « Je ne connais que trop bien le procès qui a longtemps été fait par certains à la gauche en matière de sécurité. On la disait angélique, laxiste, incapable de se saisir de cette question. Les faits ont apporté un démenti cinglant à ceux qui pourraient penser cela. »

Le démenti sanglant, c’est Rémi Fraisse. Et tous les autres avec lui.

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Mobilisation de Saint-Valentin : faites des bisous aux pandores

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2 Allusion à la belle intervention de Mathieu Burnel dans l’émission « Ce soir ou jamais » du 31 octobre. Il est rare qu’une parole révoltée ne soit pas instrumentalisée par la télévision ; cette fois, ce fut le cas.


COMMENTAIRES

 


  • jeudi 5 février 2015 à 21h39, par B

    « Soyez fiers, les Français vous admirent. »

    Pas tout à fait. On est conscient quand même que ils sont obligés, je dis bien obligés, d’avoir un beau corps pour faire leur travail...

    • vendredi 6 février 2015 à 12h58, par Honneur

      Je représente ici la police et j’en suis fier. C’est vrai qu’on nous admire pour notre beau corps et nos uniformes impeccables. Tout le reste est à l’avenant car depuis quelques années nous sommes aussi dûment testés intellectuellement, et il parait qu’il y a du niveau. Nous savons qu’il y en a beaucoup qui sont mécontents parce qu’ils nous jalousent : qu’ils sachent qu’on leur pisse à la raie.

      • vendredi 6 février 2015 à 16h01, par Colère de la plèbe

        Honneur de la Police est le nom d’un groupe nationaliste français qui servit à revendiquer plusieurs attentats et menaces à partir de la fin des années 1970.

        Le groupe revendiqua le meurtre de Pierre Goldman le 20 septembre 1979 à Paris par trois ou quatre personnes.

        Il se fit connaître avant cet assassinat. Plusieurs militants CGT furent victimes d’exactions de la part d’Honneur de la Police. Maurice Lourdez, ouvrier du livre et responsable du service d’ordre de la CGT vit ainsi sa voiture plastiquée le 8 mai 1979

        Bernie Bonvoisin (Trust) avoue avoir été menacé de mort par Honneur de la police. Une menace de mort signée « Honneur de la police » fut envoyée à Coluche à l’occasion de sa candidature à l’élection présidentielle, mais la véracité de cette menace ne fut jamais vérifiée, pas plus que son origine véritable.

        Jusqu’au témoignage de l’ancien commissaire Lucien Aimé-Blanc en 2005, quant à la culpabilité de Jean-Pierre Maïone-Libaude dans l’assassinat de Pierre Goldman pour le compte des Groupes antiterroristes de libération (Gal), Honneur de la police a été considéré comme un réseau terroriste d’extrême droite. Cependant, aucune preuve tangible de l’existence de ce groupe et de ses liens avec les Groupes antiterroristes de libération n’a pour l’instant été mise à jour et tout laisse penser que ledit groupe n’a jamais réellement existé en tant que tel ou qu’il n’était qu’une revendication opportuniste, c’est-à-dire ni commanditaire ni exécuteur. L’utilisation du nom Honneur de la police permettait surtout de laisser dans l’ombre les commanditaires de l’assassinat, apparemment les Groupes antiterroristes de libération, et de faire découler ce meurtre de l’acquittement de Pierre Goldman dans une affaire où il avait été accusé de l’assassinat de deux pharmaciennes, et d’avoir également blessé grièvement un client et un policier, créant ainsi la confusion à travers une histoire de vengeance policière.

        En 2010, une enquête de Michel Despratx donne une autre version des faits. Selon le témoignage anonyme de l’un des membres, ancien de l’OAS, du commando qui abattu Pierre Goldman, le groupe était formé par quatre membres de l’extrême droite dont l’un était ancien parachutiste, l’un travaillait au Renseignements généraux et un autre à la DST. Le groupe aurait agi sur ordre de Pierre Debizet, gaulliste de la première heure, alors président du Service d’action civique (Sac).

        Le dernier livre de Michel Sitbon (Ed. Aviso) La Mémoire n sur les réseaux synarchistes, la cagoule, Mitterrand, De Gaulle, L’Oréal, etc... est très instructif pour suivre l’historique des élites françaises et pas que et de leurs manières bien particulières...Honneur de la Police n’est certainement qu’un tout petit avatar de cette vraie Droite (PS etc..compris évidemment !!) Ne méprisons jamais l’adversaire, il est bien plus intelligent qu’il ne veut le faire croire !!



  • vendredi 6 février 2015 à 10h56, par anoïak !!

    Allusion à la belle intervention de Mathieu Burnel dans l’émission « Ce soir ou jamais » du 31 octobre. Il est rare qu’une parole révoltée ne soit pas instrumentalisée par la télévision ; cette fois, ce fut le cas.

    Ouais, putain ce soir là j’étais installé tranquil dans mon fauteuil, à écouter distraitement les invités se chamailler sur des détails alors qu’ils sont d’accord sur l’essentiel, quand d’un coup arrive Mathieu, avec sa bonne bouille d’étudiant classe moyenne (ses petites lunettes, sa chemise à carreaux), nous dire qu’il faut attaquer la police, faire la révolution, là j’me dis : « ouais, trop coule, ça va chier des bulles là, les djeuns i vont sortir dans l’rue et tout… » et puis rien !!! pourtant j’suis resté d’vant iTélé-Bfm, rien de rien. Bon, j’me suis dit, faut pt’ête sortir dans la rue là.., j’ai r’gardé par la f’nêtre ..rien, que les lumières bleutés des récepteurs d’télé. Alors j’me suis rassis, j’ai réfléchi, pis j’em suis dit : « putain on a de la chance en France, on a des vrais débats démocratique à la télé, avec des vrais opposants qui peuvent parler librement, on n’voit pas ça partout quand même !!, c’est une vraie chance bordel !! » Bon ça change rien à ma vie de con, mais bon, c’est mieux que rien, ça donne un peu d’espoir, hein !! Tiens la prochaine j’vais pt’ête voter Mélenchion, on verra bien !!
    Min voisin i dit qu’tout che c’est du spectacle, mais d’t’façons, i n’est jamais content chti leu, i crévera d’un ulcère !! allez adé !!

    • vendredi 6 février 2015 à 11h32, par JBB

      Ah mais je suis tout d’accord sur le côté un peu vain (voire très) de l’intervention. Aller faire le gugusse chez Taddéï, par ailleurs grand promoteur des « dissidents » confusionnistes de tous poils, c’est en effet pas très glorieux.

      Non, ce qui m’a plu, c’est la classieuse morgue avec laquelle il a envoyé paître les Bruckner et autres Corinne Lepage. Bruckner, surtout, a manqué d’en avaler sa glotte, de se faire ainsi expédier. Et là, pas moyen de bouder mon plaisir. Un petit plaisir, certes, mais un plaisir quand même.

      • vendredi 6 février 2015 à 14h20, par anoïak !!

        Ben ouais, j’comprends bien !! Ces petits messieurs-dames n’ont plus l’habitude (ainsi que les téléspectateurs d’ailleurs) de se faire fermer leur gueule comme ça, devant « tout le monde », mais bon et puis après !! J’ai connu (eh ! oui je suis un vieux con, pardon mesdames) adolescent, au début des années 80, l’émission de polac, dont j’ai oublié le nom (alzheimer, aaahh !!) ah ! Droit de réponse, merci !! Au niveau « liberté de paroles » à la télé, c’était autre chose que TaTaddeï !! et puis après !! on a vu la suite, on la voit toujours. Ce n’est pas que ça se passe. Voilà bien le fond de l’affaire. Dans la guerre psychologique, de conquête des cœurs et des esprits, il n’est pas « très malin » d’aller sur le terrain de la domination, de renforcer son monologue du dialogue apparent, en participant à l’illusion de démocratie, car c’est justement (au niveau idéologique) sur cette illusion de participation que se perpétue la participation matérielle à l’aliénation et à moindre frais !!

        Il est toujours plus rentable que l’esclave se croit libre, et participe de lui-même au renforcement constant de cette domination mafieuse, mais il faut aussi lui faire comprendre, que tout autre régime serait pire, et c’est à cela que sert par exemple le terrorisme, heureusement papa État est là et le protège.

        Dans ce contexte, l’apparition à la télé de quelqu’un de connu pour ses velléités révolutionnaires a quelque chose d’incongrue, c’est le moins qu’on puisse dire. Supposant qu’il ait dû discuter avec ses amis (qui ne sont ni des imbéciles, ni tomber de la dernière pluie), de cette invitation à venir s’exprimer sur le terrain ennemi et dans des conditions fixées par lui, qu’ils n’aient pas compris que cette participation critique sur ce terrain ne ferait que renforcer l’illusion démocratiste et donc la domination qu’ils déclarent combattre, me laisse rêveur !! Faudra-t-il un jour, parler d’un Coup de Tarnac !!

        Tout cela ne veut pas dire, qu’il ne faudrait jamais intervenir dans la guerre psychologique, sous prétexte de pureté par exemple, ou même penser que l’acte se suffit à faire propagande (par le fait), mais il faut faire très attention, car on peut très vite arriver à l’effet inverse de celui qui était voulu au départ (de même qu’on peut vouloir se montrer ennemi de la rhétorique de l’ordre établi et employer sa syntaxe), non seulement à cause du terrain, mais surtout de la réaction induite, il faut prévoir les suites, comme aux échecs, c’est une véritable dialectique, n’en déplaise à certains !

        Ne voulant pas tomber dans un pédantisme de paranoïaque aigri (mais peut-être est-il déjà trop tard !) j’en reste là de mes divagations, après tout, il est possible que je me trompe complétement sur les intentions et sur le reste !

        Sur ce, j’vas rouler l’viande dans ch’torchon qui m’sert d’wassingue, allez a dé, min fiu !



  • vendredi 6 février 2015 à 12h17, par un-e anonyme

    Bah mince alors ! J’ai maté le « débat » alors que je ne regarde plus la télé depuis que Zorro ne passe plus le jeudi après-midi :-))
    x
    « … pour vendre des livres aux gens qui vont à la plage… » héhé…
    x
    Dommage qu’il n’y en ait pas un peu plus du débat, j’aurais acquis la sûreté (pas nationale hein !) d’une petite lueur entrevue… les pontifes trop laids, il semblerait qu’ils chopent un début de commencement de trouille malgré leur assurance de médiacrates patentés sinon pourquoi tant vitupérer alors qu’ils sont censés posséder le verbe ?
    x
    Un p’tit plaisir, ouaip ^^
    Isatis



  • vendredi 13 février 2015 à 09h57, par Zombi

    La justification de l’Etat policier n’est pas plus « de droite » qu’elle n’est « de gauche » ; de ce point de vue-là, Manuel Valls a tout à fait raison.



  • lundi 23 février 2015 à 00h35, par orca

    Le petit fuhrer « répond » à une demande .
    Les possédants réclament plus de sécurité face aux dépossédés pourtant bien peu « énervés » sauf exception.
    Voir la fabrique des imposteurs de Roland Gori bouquin et conférence sur you tube
    https://www.youtube.com/watch?v=2FE...
    Le petit manu est dangereux car il retourne sa veste avec une aisance déconcertante.
    Lorsqu’il était maire d’ Evry il était pro palestinien ....
    On sait ce qu’il est maintenant .
    Il y a un travail d’investigation à faire sur ce gars .
    Ca a été fait ,hélas par un facho .... C’est con hein ?
    Putain quelle époque !!!
    Ca pue grave même chez des« militants » qui se croient bien sous tous rapports et qui se révèlent être lobotomisé à souhait.
    A11 je continue à vous aimer !

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