ARTICLE11
 
 

samedi 22 octobre 2011

Le Cri du Gonze

posté à 15h13, par Lémi
3 commentaires

Les enfants de Cayenne

Cayenne. Le mot seul provoque le frisson. Images de bagnards jetés aux requins, d’îles infernales au large de la Guyane, d’hommes tombant sous les coups de surveillants sadiques... Une abomination carcérale qui tourna à plein régime pendant un siècle – à partir du milieu du XIXe siècle –, suscitant une littérature abondante, ainsi qu’une chanson au refrain mythique, « Cayenne ».

« C’est purement et simplement une suite de mots qui confine à l’orgasme ! Simple et efficace comme un coup de pied dans les noix. […] Un texte qui ne se chante pas mais qui se hurle du fond des tripes. Putain merde ! Le mec, il est à Cayenne, pas au Club Méd !  » Celui qui s’enthousiasme ainsi1 s’appelle Géant Vert – oui, la classe – et fut un temps le parolier attitré d’un groupe de punk français, Parabellum. Son titre de gloire ? Avoir remis au goût du jour libertaire un classique oublié de la geste anarchiste, « Cayenne », genre de dynamite musicale, cinq couplets ciselés et un refrain imparable, boum : « Mort aux vaches ! / Mort aux condés ! / Viv’ les enfants d’Cayenne ! / À bas ceux d’la sûreté ! »

Dégainée en 1986, la version de Parabellum est lourde et saturée, poisseuse comme le soleil de Guyane tapant sur le dos des bagnards qui concassent la caillasse. Enregistrée bien après la fermeture des lieux, elle constitue pourtant une parfaite porte d’entrée à l’univers du bagne. Sous les tropiques, les fers.

Au commencement était le « Mort aux vaches »

C’est un chanson née sous X – compositeur inconnu – avec date de naissance évasive (1919 ? 1895 ?). On sait qu’elle était chantée par les bagnards en route pour la Guyane dans l’entre-deux-guerres et qu’elle fut longtemps populaire aux puces de Clignancourt2. Pour le reste, jusqu’à l’adaptation de Parabellum, le désert. D’aucuns ont tenté de la rattacher à l’œuvre d’Aristide Bruant, l’auteur de « Biribi » et « Nini peau d’chien » ; mais ça ne colle pas, impossible. Seule certitude : la chanson a circulé, s’est modifiée au gré des interprètes, a intégré la culture populaire, celle des apaches et des gamins des faubourgs parisiens. Fleur de pavé.

« Cayenne » conte en terme crus et à la première personne l’histoire d’un mac qui refroidit un bourgeois ayant malmené sa « première femme », une certaine Nina : «  Ell’ aguichait l’client quand mon destin d’bagnard / Vint frapper à sa porte sous forme d’un richard / Il lui cracha dessus, rempli de son dédain, / Lui mit la main au cul et la traita d’putain. » Monsieur maquereau a le sang chaud et une conception de l’honneur bien chevillée au cortex, pas question de laisser couler : «  Je l’étendis raide mort et fus serré sur l’heure !  » Une fois alpagué, la sentence tombe : direction Cayenne3, cette « guillotine sèche » qui tue juste un peu moins vite que la machine du Dr Guillotin. Il ne lui reste plus qu’à hurler son indignation et à crier vengeance : « Mort aux vaches » !

Si le refrain prête à jubiler, le fond navigue en eaux sombres. Il y a d’abord ce « destin d’bagnard », glaçant déterminisme social ; puis la « mâle » riposte du mac, inévitable – «  Moi qui étais son homme et pas une peau de vache » ; et enfin la conclusion fataliste – «  Jeunesse d’aujourd’hui, ne faites plus les cons / Car pour une simpl’ conn’rie, on vous fout en prison ! » Destin truqué, dés sociaux pipés. Jamais le « richard » grossier ne connaîtra les requins de Cayenne et les malversations des « crabes » – surnom des surveillants au bagne. Jamais l’apache n’aura sa chance. D’où une haine bien sentie de l’autorité et de ses représentants, juges comme condés ; un classique présent aussi bien dans les milieux anarchistes de la Belle (sic) Époque que dans les musiques contestataires (punk, rap, hardcore ricain...) made in temps modernes. Un siècle a beau séparer la réplique bravache Émile Henry au juge l’envoyant à la guillotine en 1894 – «  Mes mains sont couvertes de sang, comme votre robe rouge  » – des paroles d’Assassin dans « Je glisse » (1991) – « La justice nique sa mère, le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue » –, le constat est identique. Enfants de Cayenne, enfants de banlieue : même combat.

Œil pour œil

Le destin du narrateur de « Cayenne », qui tue un « richard » et atterrit au bagne, rappelle celui de cet anarchiste parisien qui fit la une des journaux en 1893 pour avoir blessé un bourgeois pioché au hasard dans un restaurant chic. Léon Léauthier, dont la biographie est joliment retracé par Yves Frémion dans Léauthier, l’anarchiste4, n’a que vingt ans quand il décide de passer à l’acte, jetant son dévolu sur un certain Georgevitch, qui se révélera – les choses sont bien faites – ministre de Serbie. Quelques jours avant de se lancer, il écrivait une lettre à Sébastien Faure5 : « Le moment a sonné pour moi de montrer qu’un révolutionnaire ne doit être envers ses bourreaux ni un lâche ni un poltron, et c’est pourquoi j’ai pris la ferme résolution de me venger. » En surinant le premier bourgeois venu, Léauthier cherche à inverser la tendance, à faire régner la peur dans le camp adverse. Ce que Ravachol, Emile Henry ou Auguste Vaillant tentent aussi à leur manière dans les années 18906 : à l’injustice sociale et à la répression scélérate7, répondre par la terreur noire. Œil pour œil, bombe pour bagne.

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Dans la chanson « Cayenne », la même idée transparaît : à l’oppression de classe, rétorquer par la violence. Sommaire et efficace. Lourd de conséquences, aussi : ceux qui n’acceptent pas la donne sociale (anarchistes comme droits communs) sont définitivement parqués en dehors de la société, déportés loin de tout. Le décret de 1854 instaurant une double peine – une fois relâchés, les bagnards doivent rester en Guyane – en est parfait exemple : il s’agit de laisser l’importun pourrir au soleil jusqu’à disparition complète. Quand cela ne suffit pas, une balle permet de régler le problème : Léauthier est ainsi assassiné par l’administration pénitentiaire suite à un complot imaginaire. Celui-là ne voulait pas plier.

Fenêtre sur bagne

Difficile de résumer en quelques lignes la mécanique du bagne. Albert Londres l’écrivait dans une enquête de 1923 qui contribua à révéler la vérité sur Cayenne et força les autorités à l’humaniser un poil : «  Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable.[...] Elle broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent...  » Bouts d’humains avalés par l’administration, recrachés aux requins, écrasés sous le poids de leurs charges, rendus fous par la fièvre. Tableau dantesque qu’Albert Londres n’est pas le seul à dénoncer. Dans La Vie des forçats8, Eugène Dieudonné, 15 ans de bagne, pointe ainsi l’infini sadisme des crabes : « Les surveillants étaient triés sur le tas. Tous ceux qui étaient suspects d’humanité n’y étaient jamais envoyés. » Le reste est affaire de mort permanente (l’espérance de vie moyenne des déportés est de cinq ans), de plans d’évasion ressassés jusqu’à la folie (alors que 95 % des tentatives échouent9) et de violence omniprésente. « Je suis un forçat », autre rengaine chantée par les bagnards de Guyane, trace précisément les contours de l’abjecte déportation : « La fièvre qui les terrasse / La mort qui les menace / Toute la gamme des maux d’ici-bas / Semblent planer sur le corps du forçat. »

Ouverts au milieu du XIXe siècle, les bagnes de Guyane ne disparaîtront qu’à la fin des années 194010. Leur réalité inhumaine a beau être connue depuis que des opposants au coup d’état de Napoléon III (11 000 déportés en 1851) sont revenus de l’enfer, précédant les Communards rescapés, rares ceux qui s’en offusquent. Le prix de la paix sociale... Dans sa préface à La Vie des forçats, Jean-Marc Rouillan décrit Cayenne comme une « abomination carcérale », avant de tracer un parallèle avec la prison contemporaine et ses Quartiers d’Isolement, pointant «  l’éternel discours sécuritaire sous lequel se masque à peine la volonté de l’élimination des rebelles ». Et de citer cette chanson qui, un temps, circula dans les prisons hexagonales : « Le bagne a changé de nom / Il n’a pas disparu / Car il est remplacé / Par une prison immense / Dont le nom est Clairvaux / Ce qui veut dire tombeau. »

***
Ce billet a été publié dans le numéro 4 de la version papier d’Article11


1 Dans un entretien accordé à l’excellent Atelier de création Libertaire en mars 2011.

2 C’est là que Géant Vert la découvrit, chantée par un vieux titi parisien, Roland Adenot.

3 Par cette appellation générique, on désigne ici la multitude de bagnes qui ont fleuri en Guyane, certains sur le continent, d’autres – souvent les pires – sur les îles.

4 Éditions l’Échappée, 2011.

5 Militant infatigable, orateur renommé et figure anarchiste de la fin du XIX et du début du XXe siècle, Sébastien Faure fondera notamment les journaux Le Libertaire (1895) et Ce qu’il faut Dire (1916).

6 Tous trois furent guillotinés. Le premier en 1892 pour plusieurs attentats à la bombe visant des magistrats ou des policiers. Le second en 1894 pour les attentats du café Terminus et du commissariat de la rue des Bons Enfants. Le troisième la même année pour avoir lancée une bombe dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

7 C’est en 1893 et 1894 que furent votées les Lois Scélérates ; elles transformaient tout militant anarchiste en délinquant à enfermer.

8 1930, réédité en 2007 par Libertalia. On lira aussi chez le même éditeur L’Enfer du bagne, de Paul Roussenq, publié en 2009.

9 Papillon, d’Henri Charrière, raconte ainsi nombre d’évasions plus ou moins rocambolesques, dont celle du narrateur, prenant le large sur un radeau composé de noix de coco.

10 Exception : certains continueront à acueillir les prisonniers des guerres coloniales (Indochinois, Algériens, etc).


COMMENTAIRES

 


  • samedi 22 octobre 2011 à 19h04, par Solidario de Pau, varan des khlongs

    Bien senti, l’article.

    L’une des histoires ayant inspiré le récit m’en rappelle une autre, qui ne finit pas au bagne, celle-là...

    Extrait de l’ouvrage Les fils de la nuit. Et c’est pas le seul passage qui frappe fort.

    "La Calle était, quant à lui, d’un tempérament contraire à celui de son compatriote. Espagnol, né à Barcelone, il n’avait jamais connu ses parents. Il avait été élevé dans la rue et y avait grandi, d’où son nom : La Calle (la Rue). Petit (1,45 m ou 1,50 m), La Rue portait bien son nom : parfois bruyant, parfois silencieux et sombre. Franc, il ne cachait pas sa haine ou son mépris pour tout ce qui se courbe ou s’agenouille devant une image sacrée de n’importe quelle religion. Pour lui, tous les maux de la terre venaient des curés, des moines, pasteurs ou rabbins qui profitaient de l’ignorance et de l’innocence des peuples pour vivre dans le stupre et l’orgie. Je l’ai souvent entendu raconter sa vie ou des anecdotes, lorsque dans une discussion l’un de nous défendait le droit de croire en n’importe quelle religion si l’on en sentait le besoin. Il éclatait ; sa voix montait, froide, incisive. « Oui, je m’en fous, si vous voulez croire, croyez, mais sans curés, sans moines, sans pasteurs et sans rabbins, car vous ne savez pas ce qu’ils cachent derrière leurs façons onctueuses et leurs sourires bienveillants. Moi, si. » Élevé par on ne sait qui, il se souvenait d’avoir mendié dans les rues de la ville quand il était tout petit. Mendiant et cireur avaient été ses premiers métiers. Devenu un peu plus âgé, il voulut apprendre à lire et à écrire. Il s’exerça à tracer les lettres en prenant pour modèles les pages de journaux qui traînaient dans la rue et ayant pour crayon un morceau de charbon, pour cahier le trottoir. Un soir, le curé de sa paroisse le surprit recopiant une page sur le mur de l’église et lui proposa de lui apprendre à lire et à écrire. Il accepta, heureux de voir son rêve se réaliser. Il avait alors une quinzaine d’années, mais comme il était petit, personne ne lui donnait son âge. Le prêtre l’invita au presbytère, le fit manger, boire : en un mot, il le mit en confiance. Il lui donna aussi des leçons. Tout alla bien pendant quelques jours. Le petit José La Calle était aux anges. Un soir, après la leçon, son maître l’invita à passer la soirée chez lui pour lui tenir compagnie, car sa Célestine était obligée de s’absenter. Après le départ de la bonne, le saint homme sentit le besoin de prendre un bain et suggéra à José d’en faire autant. Le petit ne se méfia pas : un curé, c’est chaste, le représentant de Dieu sur terre ne peut pas être un vicieux. Il se déshabilla et rentra dans la petite pièce où une douche était installée. L’homme de Dieu y pénétra avec lui pour l’aider à se savonner. Avec le prétexte du savonnage, il palpa, caressa tout son corps, des mollets aux fesses, son dos, son ventre, sa poitrine. Il savonna son sexe en faisant jaillir le gland du prépuce. José n’aimait pas du tout cela, mais n’osait rien dire. Une fois propre comme un sou neuf, son amphitryon lui passa le bras autour des épaules et le guida vers la chambre, tout en lui parlant du plaisir qu’il avait d’avoir un ami si gentil et si jeune, et en plus intelligent comme lui. C’est dans la chambre que les choses se gâtèrent… Le curé commença à l’embrasser, à passer sa main de la nuque aux fesses de José qui, le premier instant de surprise passé, se dégagea, saisit une lampe à pétrole qui était sur la table de chevet et la lui cassa sur le crâne. Puis il s’enfuit après avoir enfilé son froc. Il quitta Barcelone sans prévenir personne, même pas Angelita, une petite fille, son amie de toujours, plus âgée que lui d’un ou deux ans. Trois ans s’étaient écoulés lorsqu’il revint dans sa ville natale. Il rechercha son amie. Bien sûr, il ne croyait pas trop la trouver encore libre. Il espérait qu’elle serait heureuse avec son mari et luimême serait content de son bonheur. Si elle était libre, si elle n’était pas fiancée, alors il lui demanderait d’être sa compagne. Il la retrouva un soir au Barrio Chino, devant La Criolla, le rouge aux lèvres, du noir aux yeux. Elle faisait le tapin. J’entends encore sa voix trembler lorsqu’il disait en serrant les poings et la voix pleine de sanglots : « Si elle m’avait dit que ce métier lui plaisait, qu’elle le faisait de sa propre volonté, je n’aurais rien dit et je lui aurais proposé de venir avec moi, de vivre avec moi de l’argent que je gagnerais en travaillant. Mais Angelita avait un chulo (maquereau) qui la battait quand elle ne gagnait pas assez et qui l’avait obligée, à force de coups et de menaces, à se prostituer. Je suis parti, la laissant à son travail et je me suis planqué. J’ai attendu presque toute la nuit… puis il est arrivé, l’a prise par le bras comme si elle était sa propriété depuis toujours. Je suis sorti de ma planque et me suis approché. J’ai demandé à Angelita s’il était son homme. Elle a répondu : “Oui, José.” Ma navaja est entrée dans son coeur toute seule. Il n’a pas dit un mot. Il est resté un moment droit, les yeux grands ouverts, puis il est tombé la face contre terre. Voilà pourquoi je hais les prêtres, pourquoi je me bats contre les capitalistes : parce que les prêtres et les capitalistes sont les maquereaux du peuple. Ils nous obligent à travailler pour eux comme les souteneurs forcent les filles à se prostituer : par la force des coups et des menaces, par la misère qu’ils entretiennent dans le monde ouvrier. »

    • samedi 22 octobre 2011 à 19h08, par un-e anonyme

      Comme quoi le richard, il voyait les choses à sa façon.

      Il était limité dans sa tête.



  • samedi 22 octobre 2011 à 19h06, par ZeroS

    C’est bien amusant de voir une publicité pour les lessives OMO sur You Tube au sein de ce très joli texte...

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