ARTICLE11
 
 

jeudi 23 avril 2015

Sur le terrain

posté à 20h52, par Benjamin Damade
2 commentaires

Mexique – Les dames de la cantine

C’est un coin paumé du sud du Mexique, dans l’État de Veracruz. Un petit village traversé par une voie ferrée, comme dans les vieux westerns. Mais point de cow-boys dans les parages. À la place, des femmes décidées à venir en aide aux migrants perchés sur les trains. Récit.

Ce reportage a été publié dans le numéro 18 de la version papier d’Article11

*

I

Julia touille lentement son café au lait, sans vraiment y prêter attention. Du bout de sa cuillère, la petite cuisinière dessine d’interminables cercles au fond de sa tasse. Le geste est répétitif, le regard fixé au loin. Ses lèvres légèrement entrouvertes témoignent de la tension qui l’étreint en ces minutes décisives.

Il est 16 h 32 et l’inspecteur de police en redingote est formel : la jeune Sofia a pris la poudre d’escampette direction Acapulco avec un homme plus âgé qu’elle. Ses parents semblent dévastés derrière leurs nombreuses couches de maquillage. Zoom. Plan serré sur les yeux du père. Dézoom. La mère vient de se jeter à terre. Elle implore la Vierge de Guadalupe de lui venir en aide.

Au Mexique, la telenovela est un rituel quotidien auquel s’adonnent des millions de fidèles. Leur passion est aussi grande que les ficelles sont grosses. Dans la cuisine où Julia oublie consciencieusement de boire son café, seul le bruit de la pluie frappant le toit de taule vient troubler le silence. Une demi-douzaine de mères de famille ont les yeux rivés sur le téléviseur lorsqu’un chuintement strident se fait entendre au loin. « Ya viene el tren !, s’écrie Lupe. Le train arrive ! » Le charme rompu, les voilà qui reviennent à la vie. Qu’importe désormais que l’imprudente Sofia finisse démembrée sur une plage de la côte Pacifique. Il y a plus important.

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Illustration de Baptiste Alchourroun

Une poignée de secondes, et déjà elles se précipitent en direction de la voie ferrée, à une centaine de mètres derrière la maison. La plupart ont attrapé au vol une cagette pleine de grands sacs blancs. Une autre se charge de la brouette aux bouteilles d’eau. Lorsque les retardataires déboulent à hauteur du passage à niveau, la locomotive vient de passer. Les pieds plantés dans une flaque d’eau, Lupe fait signe que « non » de la main. Fausse alerte. Le machiniste le lui a dit : il n’y a pas de migrants à bord. Et pour cause, deux fédéraux sont disséminés entre les dizaines de wagons siglés Cemex ou Pemex, du nom des compagnies nationales de ciment et de pétrole. Les agents saluent de la main en passant. Les patronas leurs rendent la politesse puis tournent les talons.

II

Il y eut d’abord des mirages, puis des rumeurs. C’était au début des années 1990. Avant cela, le train n’était rien d’autre qu’un vacarme assourdissant qui faisait trembler les murs. Comme le soleil et le chant du coq, il rythmait la vie quotidienne de ces villages de l’État de Veracruz. Il était là, au bout du chemin, il fallait vivre avec. Et puis, le bruit commença à courir. Une nuit, on avait vu des hommes allongés sur le toit. Le début d’une longue liste. D’autres étaient passés ensuite, endormis sur les passerelles, harnachés aux grilles pour ne pas être happés dans leur sommeil. Ils étaient cinq. Dix. Des dizaines, assuraient certains. Les autres n’y croyaient pas, ne comprenaient pas. Qui pourrait être assez fou pour risquer sa peau de la sorte ? Les routes, les bus, les camions, ce n’est pas fait pour les chiens, pestaient les coupeurs de cane. Et puis un matin, les voyageurs demandèrent du lait. S’extirpant des wagons, ils s’époumonèrent à l’approche du hameau. « Madre, madre, por favor, je meurs de faim ! » Deux jeunes femmes attendaient, les bras chargés de victuailles, que cesse le déluge métallique pour traverser. Ce matin-là, Bernarda et Rosa revinrent les mains vides, et il n’y eut ni lait ni pain sur la table du petit déjeuner. Le lendemain, elles beurraient des petits pains en série.

Il faut dire que chez les Romero-Vázquez, manger a toujours été une chose sérieuse. Et souvent une source d’inquiétude. Durant de longues années, il avait fallu nourrir quinze bouches avec les produits de la ferme et des récoltes. Si certains hivers furent plus longs que les autres, Doña Leo trouva toujours des frijoles et des tortillas à mettre dans les assiettes. En la voyant marcher aujourd’hui, minuscule, toute fripée, les pommettes saillantes sous sa peau brûlée, on peine à croire qu’elle a enfanté seule cette tribu de grosses dames en tablier. Ses filles et les autres patronas ont des bras comme d’autres les cuisses et des sourires démesurés où scintillent des couronnes de plomb. Elles ont l’allure solide de celles qui ont trimé au champ plutôt que de s’attarder sur les bancs de l’école. Et possèdent l’assurance de ces femmes qui ont mouché des têtes brunes par dizaines et savent découper des noix de coco à la machette. En vingt ans, elles sont devenues les mères des enfants perdus de l’Amérique centrale, les cantinières postées sur le chemin de croix qu’empruntent ces milliers d’âmes dans un pays coincé entre deux mondes. Au nom du Christ et de leur humanité, elles sont devenues les saintes patronnes des clandestins.

III

Ils sont partis quarante de la petite ville de Tierra Blanca, mais aucun d’entre eux n’est encore arrivé. Dans la cour du Comedor de la esperanza, la gargote de l’espoir, ces dames formulent toutes sortes d’hypothèses. Tout juste ont-elles appris par téléphone que les migrants ont quitté ce midi le dernier asile situé en amont sur le trajet de la Bestia. Alors elles attendent. Les temps sont durs, certes, mais les migrants n’ont pas pu se dissoudre en route ! Elles les imaginent retardés par une panne ou un barrage de police.

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Photo : Las Patronas – Benjamin Damade

Hier déjà, les convois ont circulé « à vide », et ce matin, il a fallu donner aux cochons une partie des repas. Le riz a pu être sauvé. Julia a soigneusement défait tous les sacs noués la veille pour le réchauffer et rajouter un peu de bouillon de poulet avant d’en remettre trois louches dans chaque ration. Pour les haricots, en revanche, il n’y a jamais de deuxième chance. Et si cela améliore le quotidien des pourceaux, le moral des bénévoles s’en ressent. À quoi bon suer sang et eau pour regarder passer les trains ? Dans le temps, c’étaient des centaines de déjeuners qu’elles distribuaient chaque jour à la volée. Il fallait être sur le pied de guerre bien avant que le soleil n’étire ses premiers rayons derrière les cerros où poussent les caféiers. Tendre la main aux illégaux était encore un délit et tout restait à inventer. Il fallait convaincre les grandes enseignes de donner leur surplus, découvrir le temps que l’on gagne en ficelant les bouteilles les unes aux autres, apprendre à concilier tout cela avec une vie de famille. Le sol était encore en terre. Il n’y avait ni évier, ni vaisselle. Et voilà que maintenant que tout est carrelé, qu’il y a une douche, des toilettes, des lits pour se reposer, maintenant qu’on les invite à donner des conférences à l’université et qu’on leur propose des subventions, les migrants sont renvoyés sur les chemins de traverse.

Car le gouverneur a décidé de serrer la vis. Ce que l’État fait miroiter d’une main, il le balaie déjà de l’autre. Le découragement germe bientôt sur le terreau des bonnes intentions. Si elles n’y voyaient que l’œuvre de l’Homme, les patronas seraient tentées de baisser les bras. Mais face à cette épreuve de Dieu, comme elles disent, elles se doivent de persévérer. L’Éternel est taquin avec ses brebis les plus dévouées. Celles-ci s’en accommodent et patiemment, religieusement, continuent donc de manger leur pain noir.

IV

Le conducteur écoute ronronner sa machine. Elle hurle à réveiller les morts mais cela sonne à ses oreilles comme une douce musique. Ce virage, il le connaît depuis des années. À sa sortie, lorsque la locomotive de tête s’aligne à nouveau sur l’axe tracé par les rails, il pousse progressivement ses moteurs. Avec un attelage pareil, il n’y a pas de temps à perdre. Les wagons le suivent sur près de cinq cents mètres et l’homme se sent puissant aux commandes d’un tel engin. Il vit pleinement son rêve de môme, tandis que la vitesse le grise dans la lumière du crépuscule. De sa cabine, les passants ne sont que de vagues silhouettes qui disparaissent en quelques secondes. Il aime à se les figurer comme des spectateurs l’encourageant dans son intrépide contre-la-montre.

V

« Cabrón ! J’espère qu’un jour il aura faim », enrage Nelson en ramassant les sacs en plastique qui jonchent le sol. Lui qui a quitté ses montagnes du Nicaragua il y a un mois connaît cette crispation qui remonte des entrailles, la gorge sèche et les spasmes qui courbent le dos en un éclair de douleur. Lorsqu’il est arrivé ici, il n’avait rien avalé depuis des jours. Alors quand les mécaniciens refusent de lever le pied, il a les tempes qui bourdonnent. À vive allure, les petits plats des patronas ne font que filer entre les doigts de la plupart des migrants. Faute d’avoir pu s’en emparer, ils frôlent le réconfort d’un repas chaud qui termine sa course sur le basalte de la voie. Un mirage d’autant plus insupportable que les soutiens se font rares au cours d’un tel pèlerinage.

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Photo : Las Patronas – Benjamin Damade

Pour échapper aux gardes, aux autorités et aux trafiquants, Nelson, lui, s’était trouvé un hermano, un frère de galère. Hipólito est hondurien. Ensemble, ils ont appris à se terrer comme des bêtes dans les gares de triage. Ils ont guetté des nuits entières le sifflet d’un convoi en partance. Durant ces longues heures où la faim comme la peur les tiraillaient, ils n’ont jamais osé sortir de l’ombre. Dans les états du sud du Mexique, les pauvres mènent la chasse aux pauvres. Beaucoup savent combien coûte le passage, là-haut, dans les grandes villes du nord. Cinq mille, peut-être sept mille dollars selon la saison. En montrant les dents ou bien l’éclat d’une lame, ils se proposent d’en délester les clandestins de passage. Et ce sang-là marque les destins. Norma, l’une des filles de Doña Leo, n’a jamais effacé de sa rétine le noir teinté de rouge qui lui coula sur les mains il y a presque vingt ans. Ils étaient trois à s’être laissé tomber du train dans la nuit avancée. La femme, suppliant, le visage déformé par la honte et les sanglots. Son mari, la main posée sur la plaie béante qui lui ouvrait le ventre. Et puis cette enfant qui ne comprenait pas comment la misère s’était soudainement transformée en enfer. Ce fardeau, c’est le vôtre, Mesdames, semblaient dire les portes qui se refermaient dans le voisinage. Cette nuit-là, en empoignant un médecin qui refusait de risquer sa réputation, Norma épousa la cause. Elle veilla le malade, et au petit jour, celle qui n’aidait ses sœurs qu’en traînant des pieds aurait pu construire un asile de ses mains. Elle serait la patronne des patronas.

VI

La dernière locomotive de la journée disparaît au loin. Elle passera bientôt Cordoba, Orizaba, Puebla. De là, d’autres trains prendront le relais jusqu’à la frontière. Sur plus de huit mille kilomètres ils charrieront sur leur dos des centaines de migrants, dont une poignée seulement verra la terre promise : le Texas ou le Nouveau-Mexique. Quand parfois, cette pensée l’effleure, Norma entrevoit l’absurdité de la situation. Le vide sous ses pieds, la solitude immense de celle qui se bat contre des moulins soufflant le vent de l’hypocrisie. L’espace d’un instant se dévoile devant ses yeux ce canevas où se nouent des intérêts trop grands pour elles. Rien n’est le fruit du hasard. De part et d’autre des lignes imaginaires qui divisent les hommes et les territoires, ceux qui tirent les ficelles jonglent entre répression et inaction. Au sud comme au nord, ils cultivent la peur de l’autre avant de signer ensemble des traités de libre-échange. Ils créent des machines institutionnelles à dévorer et recracher les travailleurs sur le bord de la route : mendiants, migrants, brigands. Car si la guerre économique rapporte, elle a aussi un prix. Ce sont ces sommes astronomiques dépensées pour contrôler les hommes, les traquer, les parquer, les déporter. Ce sont aussi ces jambes broyées par des essieux, ces milliers d’ombres semées le long d’une voie ferrée.

Dans ces cimetières du libéralisme, il y a des femmes qui frappent du poing, écœurées. Elles se lèvent et bousculent des montagnes dans l’indifférence générale, jusqu’à ce qu’on les félicite d’une tape sur l’épaule un soir de gala en faveur des droits de l’Homme. Tout cela, Norma le sait. Elle le ressasse depuis vingt ans et ne se laisse plus berner par le miroir aux alouettes, pas même lorsqu’il brille des milles feux des palais républicains. Quand en décembre, le président lui-même lui cira les sandales à l’occasion d’une remise de prix, elle ne prît pas soin d’écrêter son sermon. Du bout des doigts, comme pour se donner du courage, elle tira d’abord légèrement sur sa blouse rose qui dépareillait tant au milieu des costumes sombres et des sourires de circonstance. La cuisinière du village d’Amatlán de los Reyes eut alors l’impression d’être passée de l’autre côté de l’écran. Ils avaient l’air d’acteurs de telenovelas. Avec sa cravate violette, ses joues creuses et ses petits yeux d’épervier, le jeune premier la toisait avec assurance. Il était fier de son discours sur la condition des migrants. Il l’avait récité avec tant d’entrain qu’elle se demanda même s’il n’était pas le seul ici à croire sincèrement aux promesses qu’il venait de faire. Et puis d’un souffle, sans jamais se départir de sa bonne humeur apparente, elle leur jeta au visage des mots comme fracture, reculade, impunité, apathie, violations. Des mots pleins de colère et de dignité. Ils vinrent se fracasser contre leurs visages de cire. Ce fut la salve qu’adresse aux étoiles le tireur en embuscade, sans espoir d’atteindre la cible mais simplement pour rappeler qu’il existe, qu’il est là et qu’il n’entend pas abandonner sa position.

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À lire : le blog de Benjamin Damade, Codex43


COMMENTAIRES

 


  • samedi 25 avril 2015 à 21h11, par papadopoulos

    Oui et pour faire ralentir cet enfoiré de machiniste, il faut lui poser son sac de frijoles et de patisserie du Super-Chedraui de Cordoba, sur les petites marches de la locomotive en prenant le risque de se retourner le pouce.

    Apparemment, il y en avait un plus sympa avant mais depuis un moment (j’y étais il y a un an) celui-ci a changé.

    Il y a aussi un truc angoissant pour les patronas, c’est la peur du « faux » migrant profiteur, ou qui travaillerais pour le compte de maras à surveiller ou escroquer les « vrais » migrants.
    Cette distinction un blanc/noir, efface les subtilités des situations, parfois.

    Du coup dans l’auberge, on observe par moments des choses troublantes : les migrants sont servis dans des assiettes en plastique alors que les patronnas et les volontaires ont le droit à la céramique.

    Ils sont traités avec scepticisme. Posture compréhensible quant on sait l’audience qu’elles ont aujourd’hui, et les pressions qu’elles subissent.

    Les migrants sont des « hermanos » mais ce sont des « autres » différents et potentiellement dangereux. Il y a un rapport racial (d’ailleurs on les reconnait à leur type physique, leur posture,,leurs habits et tout un tas de signe distinctif) , ce faisant, l’ambiance est parfois intrigante.

    Elles savent par exemple très vite fait repérer les gars qui commencent à se la ramener sur « moi j’ai déjà fait le trajet, j’ai des contacts, ce mec on peut pas lui faire confiance, à plusieurs on sera plus fort etc... »

    Courage au Patronas,
    A mort : le PRI, la police, les zetas, adelante veracruz, et vive le pulque baveux.
    La lucha sigue !



  • dimanche 26 avril 2015 à 17h09, par B

    1 commentaire.

    Putain, mais quel public de merde !

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