ARTICLE11
 
 

samedi 30 janvier 2016

Sur le terrain

posté à 12h07, par Lémi
16 commentaires

Misère des médias – Quand Juppé visite la Jungle

Ce mercredi, Juppé était à Calais. Un déplacement de campagne comme il en existe des masses, ridicules et vains. Puisqu’on était dans le coin, on a suivi la petite troupe chargée de la mise en scène médiatique de cette visite.

« Quand je vois, par exemple, les reporters qui se précipitent et les forêts de micros qui se dressent pour recueillir religieusement la moindre parole de nos dirigeants politiques ou de n’importe quelle personnalité réputée importante, y compris sur des sujets sur lesquels ce qu’ils peuvent dire n’a absolument aucun intérêt, je dois avouer que j’ai du mal à m’empêcher de considérer que l’humanité est en train, si ce n’était pas déjà fait, de perdre à peu près tout sens du ridicule. » (Jacques Bouveresse, « Au commencement était la presse »1)

*

Ce mercredi après-midi, un petit groupe patiente devant le centre d’accueil Jules Ferry attenant à la « jungle » de Calais. Trépignant dans la boue et le crachin, une grosse vingtaine de journalistes. Ils n’ont pas été autorisés à passer les grilles du centre à la suite du héros du jour, si bien que l’ambiance est à la grogne. « La prochaine fois, qu’il ne compte pas sur moi pour venir le filmer », menace candidement un jeune homme porteur d’une grosse caméra. « Il abuse, merde, résume sa voisine, pourquoi son équipe nous prévient du déplacement si on ne peut pas le suivre ? On n’est pas ses larbins2 ».

Derrière les grilles blanches, on aperçoit la petite troupe de campagne qui visite les lieux au pas de course. En plissant bien les yeux, miracle, on le voit en personne, avec ses bottes marron flambant neuves3, sa semi-calvitie grisonnante et son aura de Lexomil bipède : c’est bien l’ex-pestiféré du RPR venu montrer qu’il n’a pas peur de mettre les mains dans le cambouis migratoire. Yep, Alain Juppé est dans la place.

Hors de portée des objectifs, il discute avec quelques porteurs de gilets jaunes, des employés du centre. Glissées entre les barreaux, dérisoires, des caméras zooment, leurs propriétaires essayant de tirer une image exploitable de la lointaine scène. Mais non, il est trop loin. Le fourbe.

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Sur l’écran, un lointain Juppé / Photos Lémi

Les minutes passent et les journalistes s’emmerdent toujours puissamment. Alors ils ressassent – « Il croit vraiment qu’il peut nous traiter comme ça ? », relance l’un d’eux, allure de baroudeur fatigué. Son indignation fait tâche d’huile, et une nouvelle rasade de doléances molles secoue ses confrères. Merde alors, pour qui il se prend ?

Agglutinés autour des grilles, les « indignés » font obstacle aux groupes de migrants qui rejoignent le lieu – pour prendre une douche ou un repas. Ceux-là les contournent, jetant des regards peu amènes sur le rassemblement. Quand quelques journaleux commencent à les filmer, par désœuvrement plutôt que par intérêt, la tension ne tarde pas à monter. Un grand type feint de mettre un coup de poing à l’homme qui le filme sans lui avoir demandé l’autorisation, stoppant son geste à quelques centimètres de son visage. Le cameraman vire au pâle. Son « agresseur » repart en vociférant, mimant à ses amis l’intrusion de la caméra, cette agression venue s’ajouter à tant d’autres4.

Puis c’est le soulagement : le chargé de communication5 de Juppé vient rassurer son petit monde. Petite brosse énergique, tarin d’envergure et visage chiffonné barré d’un sourire faux, il est porteur de bonnes nouvelles : il y aura bien possibilité d’accompagner le grand homme sur la Jungle. « Ah, très bien », soufflent les journalistes. Monsieur médias leur ôte un poids : ils auront bien leur ration d’images.

Mais l’un d’eux n’en démord pas : il est colère, il est véhémence, il est vénéritude. Dans les 40 ans, allure austère de cadre conservateur qui aurait quémandé quelques conseils fashion à Balladur, il s’approche du communicant pour mettre les points sur les « i ». « Ce n’est pas une manière de nous traiter, s’enflamme-t-il. Je viens spécialement de Paris pour le Figaro et vous me faites poireauter. Je peux vous aider, hein, vous faire un beau papier. Vous n’avez rien à gagner à me traiter comme ça. » Bigre. Le chargé de com’ est emmerdé. Faut dire que le Figaro, ça pèse pour les primaires. Pas question de se le mettre à dos. Du coup il biaise. Il y aura compensation, fait-il comprendre. L’autre ronchonne, mais baisse d’un ton. Il a obtenu ce qu’il voulait : la promesse implicite d’un retour de bâton.

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Ensemble, tout devient fossile

Et puis, ça s’emballe. Juppé s’approche des grilles. Quand il sort, tous s’agglutinent, forment une masse compacte. Les caméras et appareils se lèvent à bout de bras, les micros se tendent, ça se piétine un chouïa. Trois minutes de mêlée pour recueillir la sainte parole, et les voilà partis au pas de course, direction le bidonville.

La dite « jungle » de Calais, Alain Juppé n’y entre pas. Faut pas pousser. Il se contente de la longer par le Chemin des Dunes, petite voie d’accès qui ne laisse rien voir de la réalité du bidonville. De toute manière, il est entouré de journalistes et de caméras qui lui barrent toute visibilité. Voudrait-il se faire une idée des lieux qu’il ne le pourrait pas.

Au beau milieu de la cohue journalistique, il marche sous la pluie, la goutte au nez, l’air perdu et solitaire. Voire un peu con. Au fond, il ne voit rien. Du tout. Pas grave : il n’est pas là pour voir, simplement pour afficher sa « courageuse » présence. Si bien qu’il regarde devant lui en allongeant ses foulées entre les flaques de boue, s’appliquant à conserver un visage digne et présidentiable dans la tourmente.

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Un peu plus loin, sur sa droite, voici deux CRS qu’il fonce saluer, ça ne mange pas de pain. Comme ce selfie concédé à un Afghan souriant qui le prend pour le Président. Voilà pour la touche humaine. Un selfie. Misère.

Dernière étape après trois minutes à trottiner en lisère de la jungle, le grand camp de containers récemment installé par les pouvoirs publics avec l’idée de généraliser ce type d’immondice architectural. Un désert humain, plus carcéral et effrayant tu fais pas6. Il s’y engouffre avec sa suite. Là encore, les journalistes sont refoulés à l’entrée. Sauf le type rageur du Figaro, autorisé à suivre le mouvement par le chargé de com’. Joie. Il fera bien « un bel article »7.

Une fois dans le centre, explique une chanceuse ayant assisté à la scène, il serre rapidement la main à quelques migrants présents dans un container, passe en revue la belle disposition des lieux, puis il se taille, filant en convoi pour une conférence de presse à la mairie. Entre le centre Jules Ferry, le chemin des Dunes et le camp de containers, il aura passé un peu plus d’une heure sur place, les œillères bien ajustées. Suffisant pour engranger des points médiatiques. Il est venu, il a soi-disant vu, il a vaincu (dans son monde en tout cas)8.

Le lendemain, les mots de Juppé sont repris partout : « Je ne m’attendais pas à voir cela, explique-t-il, tel l’hardi aventurier de retour d’expédition. C’est vrai que je connaissais la situation via des reportages, des images, mais rien ne remplace la venue sur place ».

Rien ne remplace la venue sur place.

Sic.

*

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1 In revue Agone n°40, L’invention de l’immigration, 2008. Suite de la citation : « Et c’est une impression qui ne peut que se renforcer encore davantage quand on voit le degré d’infatuation et d’autosatisfaction que sont capables d’atteindre les représentants de la presse quand ils expliquent que ce qui se passe en pareil cas correspond à l’exécution d’une obligation quasiment sacrée qu’ils ont à remplir envers l’humanité et qui est d’une importance vitale pour elle. »

2 Un aveu involontaire s’est glissé dans cette phrase. Sauras-tu le retrouver, sagace lecteur ?

3 Puissant symbole, qui sera mentionné dans tous les reports : l’homme a mis des bottes. Traduction : le terrain ne lui fait pas peur.

4 Oui, les journalistes ne sont pas forcément accueillis avec des fleurs dans la jungle. En tout cas ceux qui fourrent leurs caméras sous le nez des migrants sans la moindre considération pour ce qu’ils peuvent en penser, puis repartent dans l’heure, leur quota d’images-choc engrangé.

5 Ou conseiller médiatique, j’en sais rien.

6 Et les migrants ne s’y trompent pas, qui le boudent en masse. Pour en savoir plus, voir ce billet de la Parisienne Libérée et cet autre de Passeurs d’hospitalité.

7 C’est le cas. Charles Jaigu, ainsi qu’il s’appelle, a publié dans Le Figaro du lendemain un papier bienveillant intitulé « A Calais, Juppé dénonce une situation insupportable ». Le texte commence ainsi : « Bottes aux pieds, dans la tempête et le ciel gris plombé, Alain Juppé sort de sa voiture sous les hallebardes. » Plus loin : « Il est venu à Calais afin d’illustrer cette fermeté revendiquée, et tacler ceux qui l’accuseraient d’angélisme. »Et vers la fin : « Mais le maire de Bordeaux est aussi là pour vérifier sur le terrain qu’il y a bien une envie de Juppé : il est accueilli à bras ouverts par un propriétaire d’un centre équestre. » Et ainsi de suite. Pas exactement un pamphlet.

8 Ce loser de Sarkozy ne débarquera que début mars, à la ramasse question mains dans le cambouis.


COMMENTAIRES

 


  • samedi 30 janvier 2016 à 16h04, par Zeck

    Le texte de Au commencement était la presse… de Jacques Bouveresse est disponible en ligne sur le site de la revue Agone
    http://agone.org/revueagone/agone40/enligne/11/index.html



  • dimanche 31 janvier 2016 à 21h03, par B

    c’est marrant, on comprend tout de suite mieux pourquoi l’mec y s’intéresse à l’école supérieure de théâtre de Bordeaux Aquitaine.



  • mardi 2 février 2016 à 17h51, par Isatis

    Rendus à ce niveau de faux-cuterie, compromission et accommodements, ce n’est plus de la misère qu’ils trainent les médias, ce sont des casseroles d’excréments.
    Entre deux intermèdes pipoles, des humains continuent à crever dans les bourbiers infâmes.



  • mardi 2 février 2016 à 17h52, par Isatis

    Rendus à ce niveau de faux-cuterie, compromission et accommodements, ce n’est plus de la misère qu’ils trainent les médias, ce sont des casseroles d’excréments.



  • mercredi 3 février 2016 à 14h15, par sacha

    « Mais le maire de Bordeaux est aussi là pour vérifier sur le terrain qu’il y a bien une envie de Juppé : il est accueilli à bras ouverts par un propriétaire d’un centre équestre. »

    Ah la la !!!



  • vendredi 5 février 2016 à 16h01, par Musée de l’Europe & de l’Afrique

    Les limites de Bouveresse résident dans une approche essentiellement morale faisant abstraction de toute cause structurelle (et matérielle). Et comme le petit-bourgeois de Kafka que nous sommes tous plus ou moins, il rêve de pouvoir plier l’ordre social à son idéal en le délégitimant par l’absurde. Mais la réalité sociale c’est précisément ça. Il y a là une forme de déni qui donne indignation et révolte (et le plus souvent démonstration d’impuissance) chez les dominés dans le meilleur des cas. Mais ne dépasse pas le surplomb scolastique et esthète chez Bouveresse. La condition du journaliste reporter d’images a bien été décrite par Balbastre. Ils font leur travail, dans les conditions qui leur sont imposées, ce qui donne le résultat demandé par ceux qui payent. « Ils font leur travail » parce qu’aussi les dissidents crèvent de faim, et c’est le biais scolastique qui empèche de le comprendre, et donc d’espérer le changer. On pourrait aussi s’indigner que ceux qui jouissent de la reconnaissance académique au plus haut niveau, comme Bouveresse, et donc ne craignent pas grand-chose à la différence de ces journalistes, soient si peu prompts à dénoncer des situations précises face aux pouvoirs et apporter leur soutien. Rien ne vaudrait mieux que d’aller parler « sur place » dans un autre but que Juppé et avec une autre autorité... Ne pas le faire, c’est le rendre possible. Alors donner des leçons de morale aux trouffions du journalisme...

    • dimanche 7 février 2016 à 00h13, par pièce détachée

      @ Musée de l’Europe & de l’Afrique

      Cher Benoît, je me demande si, au cas où l’on verrait Bouveresse agiter à Calais un porte-voix du haut (forcément du haut) de ses soixante-quinze ans, vous n’y verriez pas aussi bien une « vicelarité »* de mandarin surprotégé (ici vers 37"20, à propos de J.-J. Rosat). On sait que, pour des raisons historiques, Bouveresse vous insupporte, même si, dites-vous tout le temps à la radio, « j’ai pas les sources sous les yeux ».

      Quant à moi, blason du prolo à tête chercheuse, Bouveresse m’a fait découvrir Karl Kraus, relire Wittgenstein, et si bien réviser mon allemand un brin technique de philologue à diplôme usurpé que je peux désormais guider à Hambourg (uniquement invitée par beau temps) une noce française de riches égarée.

      Je vous comprends bien : tous ces bouquins, c’est juste que « ça décore leur truc », comme vous dites à la radio ci-dessus. C’est vrai, j’aime bien décorer mon truc de bouquins, je perce le granit à la foreuse pour ajouter des étagères, c’est mon truc (on dit aussi bibliothèque). Vous dites aussi, à la radio ci-dessus, qu’« on devient philosophe avec ses pieds » — si c’est avec la tête qui vous gêne, j’ai aussi une tronçonneuse.

      ___

      *Puis-je, salva reverentia, réemployer ce néologisme rutilant (en citant à chaque fois ma source, il va sans dire) ?

      • dimanche 7 février 2016 à 19h35, par Musée de l’Europe & de l’Afrique

        Mon point était : critique sociologique et matérialiste des médias versus critique moraliste et idéaliste. Pour ce qui est de la critique satirique, Lemi s’en tire excellement, et je ne pense pas qu’il avait besoin de la caution de Bouveresse pour cela. On ne fera pas de Bouveresse un penseur qui traite les faits sociaux comme des choses (pour les comprendre et éventuellement pour tenter d’empêcher le pire en agissant sur des causes à supposer que ce soit possible), je pense effectivement que c’est essentiellement un moraliste (en plus d’être certainement un bon professeur, mais plus « lecteur » qu’« auteur », il fait très rarement fonctionner des schèmes de pensée sur des faits.) Et comme la morale, y compris Bouveressienne, peut servir à tous les Tartuffes, oui je m’en méfie, pour en avoir vécu cet usage (c’est une critique de l’idéalisme pour mettre en garde les lycéens, si vous voulez !) Par ailleurs, certes Bouveresse a 75 ans, mais en bon rationaliste vous m’accorderez qu’il a eu moins de 75 ans pendant 75 ans donc tenter de le vendre comme « engagé » sur le mode Bourdieu/Chomsky comme le fait le vendeur, c’est pas très honnête pour le client, ni pour le producteur. Mais bon je n’encombre pas plus le forum, parce que pendant ce temps-là le champ politique continue sa fascisation aussi sûrement que dans la 3e Nuit, donc ce n’est pas le moment de s’entregloser et d’alimenter les débats accessoires. Le problème que montre le papier de Lemi, c’est celui du champ politico-médiatique pris comme tel qui permet de nouveau toutes les horreurs au vu et au su de tout le monde. Pas les trouffions du journalisme pris individuellement.

        Très cordialement (mais faites gaffe, la consigne du chef du « Palais » c’est : « interdit de me parler » comme dans le roman de Kafka. On perd vite sa place.)

        Benoit

        • lundi 8 février 2016 à 12h28, par pièce détachée

          @ Musée :
          Je vous entends bien... Disons, pour préciser mon commentaire, que Bouveresse est quelqu’un que j’apprécie particulièrement pour appliquer la tactique prendre le savoir où il est et se tailler avec dans certaines de ses variantes.

          Bien d’accord pour ne pas troller ce forum au seul prétexte que le nom de Bouveresse apparaît dans le billet de Lémi.

          Quant à l’interdit de parler : je ne vois pas quelle place je perdrais dans quel palais ; ni pourquoi je craindrais d’être déclarée pestiférée juste parce que j’échange trois mots avec quelqu’un dont les réactions m’intriguent (sans arrière-pensée, et même un brin naïvement, j’avoue).

          Bien cordialement,
          Pièce.

        • lundi 8 février 2016 à 12h38, par pièce détachée

          @ Musée :
          Je vous entends bien... Disons, pour préciser mon commentaire, que Bouveresse est quelqu’un que j’apprécie particulièrement pour appliquer la tactique prendre le savoir où il est et se tailler avec dans certaines de ses variantes.

          Bien d’accord pour ne pas polluer ce forum au seul prétexte que le nom de Bouveresse apparaît dans le billet de Lémi.

          Quant à l’interdit de parler : je ne vois pas quelle place je perdrais dans quel palais ; ni pourquoi je craindrais d’être déclarée pestiférée juste parce que j’échange trois mots avec quelqu’un dont les façons de dire m’intriguent (sans calcul, et même un brin naïvement, j’avoue).

          Bien cordialement,
          Pièce.



  • lundi 8 février 2016 à 20h49, par B

    enfin bref, on va pas en chier une pendule, ce vieux con de Juppé a fait un remake en pire de Dourak de Yuri Bukov. Il a le rôle plombier.
    (sauf qu’il est venu après l’écroulement du bâtiment)



  • vendredi 11 mars 2016 à 10h57, par AwildaHarrison

    This is an excellent article. I have been posting on the internet for a decade and posting extensively. You have summarized things well and i appreciate the way you have put forwarded the stuff. Great !

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