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vendredi 20 juin 2014

Textes et traductions

posté à 22h09, par Curtis Price / Traduction Lémi
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Notes d’Alabama

Système de santé en capilotade, gauche déserteuse, religion et complotisme en plein essor, etc... Le paysage politico-social du Sud des États-Unis, et plus particulièrement de l’Alabama, n’a rien de rieur. Zig-zaguant entre passé et présent, Curtis Price livre sur le sujet quelques notes de terrain éclairantes - même si on n’est pas forcément d’accord avec tout.

Je patiente dans une file d’attente du dispensaire d’Huntsville, Alabama. Dernier recours médical, il est fréquenté par les pauvres et les ouvriers du coin qui ne sont pas couverts par le très restrictif programme de sécurité sociale de l’Alabama. Beaucoup des utilisateurs de ce service gratuit ont un emploi, mais ce dernier ne leur assure aucune forme d’assurance santé. Tenu par des bénévoles, le lieu constitue l’ultime bouée de sauvetage médicale pour nombre de personnes, quel que soit le type de soin dont ils ont besoin.

Aujourd’hui, on renouvelle les ordonnances. Un rendez-vous qui a lieu deux fois par semaine. Le dispensaire a recours au programme d’approvisionnement gratuit proposé par les compagnies pharmaceutiques. Cela lui permet couvrir les ordonnances aux personnes incapables de payer. Intitulé « Soins charitables », ce service n’est en rien offert dans un but philanthropique par ces compagnies. Elles le voient plutôt comme un bon moyen de rejeter d’un bloc toute autre volonté d’améliorer la prise en charge publique des politiques de santé ou de fixer un plafond au prix des médicaments qui s’envole.

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« Les seuls boulots disponibles sont ceux que tu ne veux pas faire »
(Phrase entendue dans la file d’attente du dispensaire).

J’écoute la conversation qui se tient devant moi. Trois hommes d’âge moyen, deux Blancs et un Noir. Ce sont de parfaits représentants du nouveau chômage dissimulé. Virés d’un job ou bien handicapés par un accident de travail, ils n’ont pas accès à la sécurité sociale mais ne peuvent pas non plus être embauchés ailleurs. Beaucoup ne sont pas employables en raison de l’épidémie de diabètes, d’hypertension et d’autres maladies chroniques qui ravagent le Sud profond. Pour eux, pas de boulot dans les usines automobiles locales ni dans les industries high-tech de défense qui continuent à prospérer à Huntsville. Ils survivent grâce aux salaires de leurs femmes ou petites amies qui travaillent dans des jobs à faibles revenus, chez Walmart, dans des fast-foods où des magasins à prix uniques. Ces enseignes fleurissent dans les zones commerciales fréquentées par les ouvriers, aux côtés des boutiques de prêteurs sur gages. Il y a aussi des boutiques Goodwill1 ainsi que des devantures proposant des crédits voiture et des prêts sur salaire.

Les prêts sur salaire et les crédits voiture constituent deux formes modernes de perfectionnement du système de contrôle par la dette. Ils s’inscrivent dans l’héritage sudiste du métayage et de l’endettement des ouvriers. Voilà comment cela fonctionne : vous avez désespérément besoin de cash, si bien que vous empruntez contre votre prochain chèque de salaire ou bien placez votre voiture en tant que caution, à des taux d’intérêt pouvant monter jusqu’à 400 % à l’année. Si vous ne remboursez pas dans la foulée (et nombre de gens qui oscillent en bord de gouffre financier ne le peuvent pas), vous voilà piégés dans des cycles toujours plus inextricables de dettes. La pratique est parfaitement légale. Certaines des plus grandes banques du pays, à l’image de la Wells Fargo, participent à ce système prédateur, même si la législation évolue de manière à atténuer ses pires effets.

Les hommes faisant la queue devant moi sont considérés comme superflus, et pas uniquement sur le plan économique. Ils compensent le désert qu’est leur existence en se gavant de pilules : Oxycodone, Lorcet, Darvocets et autres tueurs de douleurs sur ordonnance. Dénicher une source stable de prescription de ces médicament est pour eux impératif. Non seulement pour atténuer la souffrance mais également, à un niveau plus large, comme possibilité économique, les pilules pouvant être revendues. Il n’est donc pas étonnant que la discussion dans la file d’attente s’oriente vers les dernières nouvelles des médecins « signant » des ordonnances sans poser de questions. L’un d’eux, banni de l’Alabama, pratique désormais quelques kilomètres plus au Nord, au Sud du Tennessee. Évoquant son exil forcé, l’un des hommes lance, incrédule : « Qu’est-ce qu’ils pensaient que le mec allait faire ? Bosser au McDo ?  » Les autres rient de l’absurdité de cette image. Pourtant, aucun d’eux ne serait embauché chez McDonald.

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« Convertir ses prochains au Christ, l’un après l’autre »
(Message inscrit sur l’un des nombreux t-shirts du même type porté dans la salle d’attente du dispensaire)

Plus je passe du temps dans le Sud profond, mieux je comprends le rôle qu’y joue la religion. Cette dernière n’est pas l’opium du peuple ou la consolation des opprimés. Aujourd’hui, en l’absence de toute organisation collective, elle leur tient davantage lieu de police d’assurance.

Dans ces temps d’épreuves, Dieu supervise et guide personnellement les fidèles à travers toutes les vicissitudes de la vie. À mille lieues du rôle qu’a joué l’église noire dans le Sud lors du combat des Droits civiques, les églises contemporaines, qu’elles soient blanches ou noires, reflètent parfaitement l’individualisation et la fragmentation de la vie en Amérique, où personne ne t’aide en dehors de ta famille et de tes proches – en supposant qu’eux mêmes ne soient pas englués dans leurs problèmes. Les racines de la religion en terre sudiste sont restées en place, mais ses causes sociales sous-jacentes ont évolué, de même que ses fonctions sociales.

Deux femmes, une Noire et une Blanche, chauffeuses de bus à temps partiel et donc forcées d’utiliser le dispensaire car ne bénéficiant pas des avantages des services publics de santé, discutent dans la petite salle d’attente de couleur terne. La chauffeuse blanche raconte la mort lente de sa mère, frappée d’un cancer. Elle explique qu’elle était « fatiguée de vivre, lessivée » quand elle a passé l’arme à gauche. Elle évoque ensuite d’une voix forte la manière dont Dieu est présent dans chacun de ses mouvements et dont il a pris en charge chaque aspect de sa vie, la maintenant sur le bon chemin.

Des murmures d’approbation traversent la salle. En un sens, le témoignage de cette femme est à la fois très émouvant et chargé d’égoïsme. Une telle vision vision – courante – de Dieu n’a rien à voir avec l’idée de justice sociale ou avec la vague quête d’un monde meilleur. Elle reflète plutôt l’isolement et le dénuement des travailleurs pauvres aujourd’hui. En attente de ce paradis qui fournira ce que l’existence présente ne saurait offrir nulle part sur cette terre.

La gauche américaine, au sens traditionnel du terme, a déserté cette région du pays il y a plusieurs décennies. Elle a préféré y imposer des changements à travers des décrets de justices ou gouvernementaux. L’Alabama, à l’image d’une grande partie du Sud profond, a pourtant une riche histoire en matière de lutte des classes. Dans les années 1930, les mines et aciéries entourant Birmingham, désormais fermées ou bien simples ombres de leur puissance d’antan, étaient virtuellement dans un état de guerre civile. Mais les luttes faisaient plus souvent qu’à leur tour naufrage sur l’écueil des questions raciales.

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Big Jim Folson

Durant la grande peur des rouges des années 1950, l’Alabama était dirigé par un gouverneur (dit) populiste : « Big Jim Folsom ». C’était un personnage haut en couleur de plus de deux mètres, un solide buveur et un coureur de jupons invétéré. Il prêchait ouvertement en faveur d’une unité interraciale des « branches dominées » (les fermiers pauvres et la classe ouvrière) contre les « grosses mules », soit la poignée de propriétaires terriens de l’Alabama contrôlant l’état.

Au début de ses meetings de campagne, il serrait ostensiblement la main des Noirs présents, ou leur offrait une accolade. C’était un geste symbolique mais puissant : ils étaient les bienvenus. Folsom afficha également son dédain des convenances en se faisant photographier en train de fumer un cigare, ses pieds déchaussés croisés sur le bureau officiel de la résidence du gouverneur.

Pas si anodin. À cette époque, même un indécrottable réactionnaire et raciste tel que George Wallace, qui fit son baptême politique dans les campagnes de Folsom avant de virer à droite, se vit dénoncer comme « marxiste occidental de province » par le Parti Républicain - il se présentait alors à la présidence, à la fin des années 1960. Son tort ? Avoir augmenté les dépenses de l’Alabama et encouragé l’accession à la propriété, tout en augmentant le salaire des employés du secteur publique. Notons qu’après avoir déchaîné les démons du racisme tout au long de sa vie politique, Wallace évolua à la fin de son dernier mandat de gouverneur. Il était alors cloué sur une chaise roulante après une tentative d’assassinat, et, selon l’historien Dan T. Carter, s’inquiétait ouvertement : « J’espère que les riches et les puissants ne vont pas s’accaparer tout le pouvoir »2. Ces accents « populistes », mis en branle et déployés grâce aux largesses du New Deal, contradictoires car souvent corrompus jusqu’à l’os et ne menaçant jamais réellement les intérêts des grands financiers, ont aujourd’hui disparu du paysage politique du Sud profond.

L’un des nombreux secrets honteux de l’histoire américaine a justement trait au New Deal. Les projets lancés sous sa bannière, de même que quasiment tous les autres travaux de construction censés avoir modernisé les infrastructures sudistes et mis sur orbite le « nouveau Sud », furent réalisés par des travailleurs privés de liberté. Dès qu’un bâtisseur local ou un fermier avait besoin de main d’œuvre, le shérif du coin arrêtait des Noirs et des Blancs pauvres pour des délits mineurs. Ensuite, des juges peu regardants condamnaient les accusés à travailler au sein des chaînes de forçats chargés de la construction de route ou dans les champs lors des moissons.

Si l’esclavage constitua la première vague majeure d’accumulation du capital aux États-Unis, la période post-esclavage qui suivit et dura jusqu’à la Seconde guerre mondiale fut la deuxième. Les anciens propriétaires d’esclaves, privés de leur forme de capital la plus rentable – la possession d’êtres humains –, se ruèrent à l’assaut pour reconstituer leur richesse via une nouvelle vague de travail forcé, secondés par l’État et le système judiciaire.

Haywood Patterson, l’un des Scottsboro Boys3 décrit parfaitement ce système dans son autobiographie :

« Il y a au minimum une demi-douzaine de fermes pénitentiaires tournant à plein régime en Alabama - c’est un business très rentable. Beaucoup des gars employés dans des camps de prisonniers dédiés à la construction de route sont là parce qu’un Comté d’Alabama a décidé d’installer des pancartes pendant la période de moissons - elles avertissaient les vagabonds désargentés qu’ils seraient, en cas de contrôle policier, condamnés à travailler sur une ferme pénitentiaire ou sur des chantiers routiers pour trente ou soixante jours. Les hommes qu’ils arrêtaient étaient accusés de crime parce ce que fauchés, et ils les mettaient au boulot.
L’ancien esclavage se perpétue dans les fermes pénitentiaires d’Alabama. Comme alors, ces endroits n’offrent qu’une unique chose : assez de nourriture pour qu’un homme reste en vie et soit capable de travailler toute la journée. Dans l’ancien temps, le vieux maître gagnait sa recette ainsi. Aujourd’hui, l’État d’Alabama gagne cette recette directement, grâce à ses prisons et aux officiels qui les dirigent. »

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Les Scottsboros Boys en prison, lors d’une visite de quelques soutiens extérieurs

Des gens du coin affirment qu’on pouvait encore voir dans les années 1990 des groupes de prisonniers enchaînés travaillant sur les autoroutes au plus fort du soleil d’été, dans le Comté de Bullock, à la sortie de Montgomery. À cette époque, cependant, l’effet était avant tout symbolique. Le recours aux chaînes de forçats était considérée comme le signe d’une fermeté face au crime, pas d’une exploitation économique. Mais dans le Sud, le symbolisme est un puissant convoyeur de l’histoire passée. Il y a par exemple de nombreuses d’escarmouches autour de la question de débaptiser les écoles nommées d’après des généraux de l’ère confédérée – la marque d’une lutte passée qui n’est pas effacée.

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Triana, Alabama. De la fin des années 1940 aux années 1970, la Olin Corporation, en contrat avec l’armée pour fabriquer du DDT dans les environs de l’arsenal de Redstone, déversa environ 4 000 tonnes de cet insecticide dans les ruisseaux alimentant la rivière Tennessee. Les habitants de la petite ville, tous Noirs, pêchaient régulièrement dans cette rivière pour améliorer leur ordinaire. À la fin des années 1970, la Tennessee Valley Authority rédigea un rapport indiquant qu’il y avait des concentrations de DDT dangereuses dans la rivière aux environs de Triana. Ce document fut ignoré. Il fallut attendre que le maire de Triana demande au Center for Disease Control4 (CDC) de venir effectuer des tests sur les habitants. Et le CDC décela de forts taux de DDT dans le sang des habitants. Un résident âgé de la ville décrocha même le record de la plus forte concentration jamais décelée dans le sang d’une personne vivante. Un énorme scandale s’ensuivit et Triana fut désignée comme la ville aux conditions de vie les plus malsaines des États-Unis. On l’évoquait également en la désignant comme le « Love Canal du Sud », référence à la catastrophe environnementale qui se déroula dans les années 19705, au Nord de l’État de New York.

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Le Love Canal en 1980 (à gauche) et 2002, après la destruction des maisons les plus « concernées »

Au cours de la bataille judiciaire qui suivit, le maire de Triana parvint à obtenir une décision toujours citée dans les manuels de droit : il négocia intelligemment, ne demandant pas seulement des dédommagements financiers individuels mais également des droits de santé gratuits à vie pour chaque habitant. Une clinique fut alors construite en ville. C’était une stratégie brillante, qui assurait à ces gens la couverture médicale décente dont ils n’auraient jamais bénéficié autrement. Triana devint ainsi la seule ville des États-Unis à garantir des soins médicaux à tous ses habitants – même hors des frontières du Sud, c’est une rareté.

Le DDT était à cette époque un poison peu étudié. On savait peu de choses sur ses effets à long terme. Plus tard, des chercheurs découvrirent que l’exposition à ce produit provoquait des attaques cardiaques et des maladies chroniques. La clinique ne fut donc pas en mesure d’empêcher les séries de morts prématurées et d’infirmités qui frappa les résidents de Triana. Ils ne traitèrent le mal que dans une bataille rétroactive, perdue d’avance. La mère d’un de mes amis est décédée prématurément d’une attaque cardiaque, à quarante ans – il suspecte le DDT.

Triana fut considérée comme techniquement nettoyée après une infusion massive d’argent par l’Agence de protection de l’environnement, financée par le gouvernement fédéral. On l’oublia par la suite. Quand j’ai visité la ville, j’entendais les détonations assourdies provenant du proche et tentaculaire arsenal de Redstone. Je vis également des personnes occupée à pêcher depuis les bords de la rivière, alors même que des chercheurs y ont détecté de forts taux de nouveaux carcinogènes.

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Saviez-vous que Whitney Houston est morte noyée dans sa baignoire d’hôtel alors que des membres hollywoodiens des Illuminati s’étaient rassemblés dans une salle de bal alentours pour voler son âme ? Non. Pourtant, l’adhésion aux thèses du complot illuminati, auparavant plutôt l’apanage des Blancs, est désormais l’un des marqueurs montrant l’ampleur de la défaite des classes ouvrières noires. Selon ceux qui y croient, cet ordre secret rassemblant riches et puissants manipulerait et contrôlerait en sous-main tout ce qu’il est possible d’imaginer. Chaque événement négatif serait de leur fait.

Même si cette théorie du complot n’est pas confinée aux milieux pauvres et noirs du Sud, c’est en leur sein que j’ai le plus entendu de références aux Illuminati. lancées l’air de rien et les rattachant à chaque fait saillant du quotidien : « Encore un coup des Illuminati... »

Ce besoin fataliste de croire à un contrôle secret exercé sur la vie de chacun, contrôle si parfait qu’il serait stupide d’imaginer faire quelque chose contre lui, n’avance pas en solo. Paradoxalement, il se combine à une foi aveugle et écrasante en Barack Obama. Ce dernier est considéré comme un super-héros, toujours prêt à intervenir tel un sauveur venu du ciel, mais toujours mis en échec par les machinations diaboliques des Illuminati.

Ceux qui y croient estiment ainsi qu’Obama a crée des millions de nouveaux emplois et qu’il a, à lui seul, sauvé le pays de l’effondrement économique. Les téléphones noirs distribués par les services sociaux d’Alabama aux personnes à faible revenu sont très souvent désignés sous le nom d’ « Obamaphones ». Certains considèrent qu’il les a personnellement commandé pour les distribuer aux pauvres, bien que cela soit le résultat d’une décision de justice faisant suite à un recours collectif lancé contre les principales compagnies de téléphone avant même la présidence Obama. Autre exemple parlant : un ami d’Alabama estime que l’effacement d’une vieille accusation de tentative de meurtre de ses dossiers judiciaires est le fruit de l’intervention d’Obama auprès du Procureur général Eric Holder ; il l’aurait sommé de faire table rase des fausses accusations portées contre les Noirs dans le Sud.

En réalité, le fatalisme drainé par la croyance dans les Illuminati, parfois agrémenté d’une foi aveugle en un Obama chargé de « délivrer le bien », œuvrent de concert à enterrer toute forme d’opposition ou de critique.

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Mais le vent du changement souffle malgré tout sur le Sud. La mondialisation (ne vous y trompez pas : le Sud est totalement enlisé dans les changements sociaux et économiques qui l’accompagnent) a mis en lumières de nouvelles lignes de fractures. Et de nouvelles possibilités. En Alabama, les villes de montagne entourant Huntsville, telles qu’Arab ou Athens, autrefois habitées par des populations blanches comme neige, attirent désormais de plus en plus de migrants latinos. Et la minuscule Gunterville – 3 000 habitants – accueille un flot de réfugiés haïtiens, qui ont ouvert des magasins dans la rue principale. Des industries entières, telle que celle de la volaille, emploient désormais une majorité de latinos. Cette présence migratoire en expansion – augmentation de 280 % entre 1990 et 2000 – est sans doute la raison pour laquelle Obama a fait voter certaines de lois anti-migration les plus répressives de l’histoire des États-Unis.

Après des décennies d’émigration, le Sud connaît désormais un phénomène inverse : l’immigration. De nombreux Noirs fuient ainsi la violence et le désarroi des grandes villes du Nord, optant pour ce qu’ils considèrent comme une existence pacifiée et plus adaptée à une vie de famille. Des constructeurs automobiles étrangers, tels que Mercedes-Benz, Volkswagen et Nissan, choisissent de se réimplanter au Sud de la ligne Mason-Dixon6. Des évolutions qui portent peut-être en elle «  des petits changements, opérés de manière lente, dans le terreau de coutumes, de traditions et de modes de vie  », ainsi que le reporter William Emerson le formulait dans sa description des premiers effets de la déségrégation scolaire.

Huntsville est également concernée. Autrefois petite ville textile endormie où se tint le procès des Scottsboro Boys dans les années 1930, la ville constitue désormais un centre important pour les recherches dans le secteur de l’aérospatiale et dans le domaine des hautes technologies. À mesure que le Sud se transforme progressivement, sa potentielle importance dans le développement social et économique des États-Unis prend de l’ampleur. Ce processus est évidemment très chaotique, avec à court terme l’émergence de contre-tendances. Mais la vision séculaire d’un Sud vu comme un espace socialement rétrograde et comme « un ailleurs » semi-colonisé et économiquement sous-développé, dissocié du pays réel, semble finalement destinée à s’effacer.

Curtis Price / Texte traduit par Lémi

* Ce texte est disponible dans sa version intégrale et avec de nombreux liens vers des textes en langue anglaise sur le site américain Insurgent Notes, ICI.

* Curtis Price était l’animateur d’un journal de rue à Baltimore, Street Voice, dont un choix de textes a été publié par les éditions Verticales (textes choisis et traduits par Gaëlle Erkens).

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1 Goodwill est une organisation à but non-lucratif, offrant divers services aux personnes les plus pauvres.

2 NdA : à l’époque de cette déclaration, Wallace avait « renoncé » à son passé raciste et remporté – fait remarquable – plus de 30 % des votes noirs lors de sa dernière campagne pour le poste de gouverneur.

3 NdA : Les Scootsboro Boys, neufs jeunes Noirs accusés du viol de deux jeunes femmes blanches, qu’ils n’avaient pas commis, sont devenus une « cause célèbre » et internationale dans les années 1930. Alors que la plupart des accusés, à la notable exception d’Haywood Patterson, furent finalement relâchés après des années de prison, ils ont quasiment tous connu une fin tragique dans les années qui ont suivi.

4 Soit : Centre de contrôle des maladies.

5 Les habitants de cette petite ville de banlieue américaine découvrirent à l’époque que les terrains environnants avaient été utilisés pour stocker des déchets toxiques. 950 foyers furent évacués, et le site a été déclaré zone interdite en 1978.

6 Jusqu’à la fin de la Guerre de sécession, cette ligne désignait la frontière entre états abolitionnistes du Nord et états esclavagistes du Sud.


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