ARTICLE11
 
 

samedi 22 octobre 2011

Sur le terrain

posté à 17h10, par JBB
11 commentaires

Numéro d’écrou 29 349 : DCD

Jonathan, 34 ans, était incarcéré à la maison d’arrêt de Besançon, prévenu en attente d’un procès en cour d’assises. Le 1er mai dernier, celui qui était avant tout « un pointeur » aux yeux de ses codétenus s’est pendu dans sa cellule, trentième suicide en détention en 2011. Jonathan était – aussi – abonné à Article11. Cet article, il ne le lira pas ; on espère qu’il l’aurait aimé.

Une lettre comme on voudrait en recevoir mille, postée de la maison d’arrêt de Besançon. Numéros de cellule (D08) et d’écrou (29 349) en haut à gauche, petite écriture ronde, mots gentils, attachantes maladresses orthographiques1. La missive avait été envoyée à la mi-février, son auteur – appelons-le Jonathan2 – immédiatement abonné.

« Après avoir découvert l’Article11 (N°2) ce jour, je tiens d’abord à vous félicitez ! Merci de ne pas nous oublier, nous prisonnier enfermé dans nos ’grottes’.
Merci pour l’actu que vous nous décriptez. […]
Vous cîtez d’autres presses (Z, Postillon, l’autrement, Fakir, Rezo, l’offensive, Reflex(es), Tigre, Acrimed, la Brique...) que je ne connais pas mais que j’aimerais bien découvrire.
La lecture étant ma principal activité/divertissement, si vous pouviez me faire parvenir un exemplaire de chacun ou leurs transmettre mes coordonnées, je vous en serais extremement reconnaissant.
Etant détenu mais aussi comme beaucoup, désargentés, je souhaiterais sollicité votre charité pour recevoir votre journal.
Je tiens à félicité toute l’équipe pour l’actu et la simpatie que vous m’apportez. »

Pendu dans sa cellule

Un peu moins de quatre mois plus tard, l’enveloppe kraft postée à Jonathan, contenant le dernier numéro d’Article11, était renvoyée à l’expéditeur. Pour motif de non-distribution, une petite mention : « DCD ». Trois lettres majuscules pour dire un décès en minuscule – mort solitaire, derrière les barreaux. Trépas confidentiel, demander à en savoir plus semble malvenu : « Si c’est indiqué DCD, c’est qu’il est mort, c’est tout, aboie au téléphone le gardien préposé à la greffe de la taule. Quoi ? Vous voulez savoir comment il est mort ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Et d’abord, vous êtes qui ? »

Ce que ne dit pas l’administration pénitentiaire, l’AFP le révèle plus crûment – mode lapidaire - en une dépêche datée du 5 mai. « Un détenu de la maison d’arrêt de Besançon s’est pendu alors qu’il venait d’apprendre son renvoi devant la Cour d’assises pour des viols sur des enfants en bas-âge, a-t-on appris jeudi de source judiciaire. Le corps du détenu, âgé de 34 ans, a été retrouvé pendu dans sa cellule, dimanche vers 18 h, a indiqué le parquet du Tribunal de grande instance de Besançon. […] L’autopsie a confirmé qu’il s’agissait d’un suicide, a précisé le parquet. » Jonathan : aux abonnés (définitivement) absents. Pour les journaleux aussi : il aura fallu cinq jours pour que le suicide soit rendu public – mort le dimanche 1er mai, dépêche de l’AFP une centaine d’heures plus tard. Il faut taire ces choses-là, dehors comme dedans. «  Il y a une vraie opacité, une chape de plomb. Quand il se produit un suicide en prison, son annonce ne circule à l’intérieur que par rumeur, avec des versions très divergentes, remarque un visiteur habitué des maisons d’arrêt. Rien n’est jamais dit officiellement, c’est très malsain.  »

Selon Ban Public – association pour « la Communication sur les prisons et l’incarcération en Europe », qui se démène pour faire entendre les silencieuses morts des détenus et prévenus français -, le décès de Jonathan est le « 30e suicide ou mort suspecte connu(e) en détention en 2011  ». Macabre décompte, rappelant qu’un suicide se produit, en moyenne, tous les trois jours dans les geôles françaises3, et qu’on s’y suicide «  dix fois plus qu’en milieu libre ». Au fil des jours, cette comptabilité égrène une triste cartographie des taules : 31e suicide le 6 mai au centre pénitentiaire de Meaux, 32e le 8 mai à la maison d’arrêt de Lyon-Corbas, 33e le 15 mai à la maison d’arrêt de Nice, 34e le 24 mai au centre pénitentiaire de Nancy-Maxéville, 35e le 26 mai à la maison d’arrêt de Seysses, 36e le 3 juin à la maison d’arrêt de Besançon... Oui : à Besançon, derechef. « Le corps sans vie du détenu a été découvert, pendu avec une ceinture aux barreaux de sa cellule, par un agent pénitentiaire qui effectuait sa tournée de vérification samedi vers 5 heures, écrit le canard régional Le Progrès. Placé en détention provisoire il y a trois semaines, le détenu devait être jugé en comparution immédiate le 17 juin prochain par le tribunal de Besançon pour des faits de vol et de conduite sans permis commis en récidive. » Deux suicides en un peu plus d’un mois : il ne fait décidément pas bon se retrouver en détention provisoire à la maison d’arrêt de Besançon....

« Pointeur »...

«  Ces personnes n’allaient pas bien, il ne s’agit pas du tout d’une négligence de l’administration », prétend, au téléphone, l’aumônier de la prison, qui poursuit : «  J’ai quand même été très surpris de ces deux suicides. C’est seulement après que tout le monde se dit que c’était prévisible...  » « Après » ? Au petit jeu des (rares) statistiques disponibles sur le sujet, le premier suicide, celui de Jonathan, était pourtant très « prévisible ». Voire : carrément écrit. Jonathan était jeune (la moyenne d’âge des prisonniers se suicidant était de 36 ans en 20084), prévenu en attente d’un procès (60 % des suicides concernent des prisonniers qui n’ont pas encore été jugés), incarcéré dans une maison d’arrêt (c’est là que se produisent 70 % des suicides enregistrés dans les prisons françaises) et délinquant sexuel présumé5 (32 % des suicides commis en 2008). Enfin, Jonathan ne faisait pas mystère de son intention d’en finir ; il en avait notamment fait part à d’autres détenus et à ses parents. «  Il l’avait décidé », explique la mère du défunt. Alors, monsieur l’aumônier : toujours « surpris » ?

Pour dire une vie, il faudrait des pages et des pages, et non quelques lignes. Ici, il y aura seulement quelques infos glanées au fil de rares conversations – portrait très parcellaire de Jonathan, style télégraphique. Boulanger lorrain au chômage, n’exerçant plus. D’autant plus marqué par une rupture sentimentale que sa copine était partie avec son meilleur ami. Une certaine appétence pour l’alcool et la drogue. Goût marqué pour le jardinage et vif intérêt pour l’écologie (il s’était abonné à des revues spécialisées, et il avait même un petit plan de basilic dans sa cellule). Passion – aussi - pour l’habitat alternatif (il accumulait la documentation sur le sujet). Aimant dessiner, bricoler, créer – il avait construit dans sa geôle un petit meuble à base de briques alimentaires vides et collées les unes aux autres.

Rien de cela, pourtant, pour le définir en taule : Jonathan n’y était qu’un « pointeur » - vocable résumant son statut de délinquant sexuel et le marquant au fer rouge aux yeux des autres prisonniers. Ostracisme, injures, mépris et coups éventuels. Double peine, en somme, que l’administration pénitentiaire essaie généralement de vaguement conjurer en recommandant aux concernés de mentir sur les motifs de leur incarcération et de détruire tous les papiers officiels y faisant allusion. Un camouflage inutile, tout se sait en prison. « Les ’pointeurs’ peuvent subir des pressions, des violences, résume Marc Dellom, visiteur de prison à Besançon. Un détenu de cette maison d’arrêt, visité par une connaissance, avait ainsi eu l’œil crevé par d’autres détenus, parce qu’il avait été condamné pour des faits de nature sexuelle. » Ceux que la société traite en sous-hommes, relégués derrière les barreaux, en dénichent d’encore plus (censément) méprisables. Définir la lie de la lie permet de s’en extraire.

« Une bonne partie des détenus refusaient de serrer la main à Jonathan ou de participer à nos ateliers parce qu’il en était, explique Quentin Pardonnet, membre de l’antenne bisontine6 de l’association Genepi. Dans les faits, les ’pointeurs’ se trouvent mis complètement à l’écart, par les autres détenus et par l’administration, et vivent dans un état de peur permanent : en moins de deux ans, Jonathan n’a pas dû sortir plus de trois fois en promenade. Il craignait tellement les autres détenus qu’il avait menacé de se suicider si l’administration pénitentiaire lui imposait la compagnie d’un prisonnier dans sa cellule.  » Jonathan est finalement resté seul dans «  sa grotte  ». Mais s’est suicidé quand même, une fois la pression devenue trop forte. « Il n’avait pas les moyens de recourir aux services d’un bon avocat, et nous n’avions pas assez d’argent pour l’aider, détaille sa mère. Il disait qu’il lui fallait 11 000 euros pour payer cet avocat, personne ne les avait. Quand les mauvaises nouvelles se sont accumulées – obligation de recourir à un avocat d’office, incriminations pénales plus lourdes que ce dont il reconnaissait la responsabilité -, il a choisi la mort. »

Espace de liberté

Le jeune homme n’était pas tombé sur Article11 par hasard. « C’est Genepi qui m’a fait découvrir votre journal, ainsi que CQFD », écrivait-il dans sa lettre. Genepi : Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées. Un bien long acronyme, pour une réalité différente de celle qu’il donne à entendre : la plupart du temps, il n’est guère question d’enseignement – mais seulement de discussion libre et d’écoute7. Les étudiants faisant partie de l’association se rendent régulièrement en maison d’arrêt, tenant des ateliers hebdomadaires comme autant de prétextes pour faire entrer un peu d’air de l’extérieur. Simplement : ils parlent. Ou laissent parler.
Jonathan participait ainsi à l’atelier « journal » du lundi, animé par Quentin, étudiant de 21 ans, en rupture de ban avec la fac de physique et sur le point de se réorienter vers l’action sociale. « L’atelier n’est qu’un prétexte, explique ce dernier, dans un bar de Besançon. Au début, je n’avais pas compris, je m’angoissais de ces séances passées sans qu’un mot n’ait été écrit. J’essayais de les motiver : ’Allez, on a un journal à faire, vous pouvez parler de tout ce qui vous tient à cœur !’ Et puis, j’ai saisi que l’activité n’était pas un but en soi, que l’essentiel était de leur offrir un espace de liberté, où ils puissent se retrouver, discuter tranquillement, casser la routine. »

Un journal nommé La Taule Ondulée, est pourtant né de cet atelier ; un exemplaire a même été distribué à chacun des (peu ou prou) 300 personnes incarcérées8 à la maison d’arrêt de Besançon. Édito, sommaire, images, courrier des lecteurs et dossier, il n’y manque rien pour en faire un « vrai » canard, sinon qu’il est lui aussi prisonnier : les vingt pages, en noir et blanc, ne doivent (théoriquement) pas être lues à l’extérieur. Mots en cage.

Jonathan s’était investi dans la rédaction de La Taule Ondulée, réalisant une bonne part du journal. Sous sa signature, un article sur « la yourte » - reflet de la passion du jeune homme pour l’habitat alternatif –, ainsi que la responsabilité du dossier intitulé « Des prisons modèles ». Page 5, justement, un papier sur la prison corse de Casabianda, taule ouverte située en bord de mer et où les 200 détenus – à plus de 80 % délinquants sexuels – peuvent vaquer librement en journée. «  Pas de murs d’enceinte, pas de mitard ni de barreaux aux fenêtres, mais seulement des moustiquaires, précise le journal. […] Les détenus ont la clé de leur cellule autour du cou et doivent répondre de leur présence lors de six appels quotidiens. Les bâtiments d’habitation sont fermés la nuit de 21 heures à six heures du matin. » De quoi faire rêver, vu d’une cellule de la maison d’arrêt de Besançon. Encore plus quand on se passionne pour la nature et le jardinage : l’article mentionne «  l’entretien [par les détenus] de 1 800 hectares de terre », l’existence de «  vaches, cochons et brebis, et [de] 640 hectares de culture céréalière et fourragère ». Mirage lointain, vague espoir – celui d’une incarcération plus humaine. Ou d’autres petits « riens » qui auraient pu lui sauver la vie. «  Il n’aurait pas fallu grand-chose pour que Jonathan vive, enrage Quentin. Il me disait qu’une correspondance avec l’extérieur pourrait le faire tenir, mais ne pouvait accepter que celle-ci soit lue par l’administration pénitentiaire9. Il rêvait d’un petit coin de la cour de la prison, où il pourrait cultiver quelques plantes. Ou de la création d’une association de jardinage avec des gens de l’extérieur, sans se soucier de ne pouvoir participer à ses activités. Il voulait juste être acteur de quelque chose ; mais la prison – justement – ne te laisse aucune marge de manœuvre pour être acteur.  »

Peur du suicide

Il est fascinant, Quentin. Grand sourire confiant, mèche folle à la Tintin, yeux pétillants, parole posée. Il ne paraît pas plus que ses 21 ans, sinon quand il parle : les mots se parent alors de maturité et de gravité. Jonathan et lui étaient amis. « On se voyait toutes les semaines, on a beaucoup parlé. Ça casse évidemment l’image du monstre pédophile forgée par la société. Le monstre, c’est juste quelqu’un avec qui tu rigoles en jouant aux cartes, quelqu’un de sensible et ouvert, qui attend que tu lui racontes un peu l’extérieur pour ne pas craquer. Lui dire comment sont les bords du Doubs au printemps ou ce que c’est de voir le ciel sans filins10 ni barreaux.  » Et encore : « Pour les besoins de l’enquête, il avait été quelquefois extrait de la maison d’arrêt, menotté et entouré d’uniformes. Il m’avait dit ensuite : ’Tu ne peux pas imaginer le plaisir que c’est de marcher dehors. Je ferais bien quinze jours de plus pour dix mètres de trottoir...’ » Courte promenade encadrée au très lointain goût de liberté. Dernier trajet à l’extérieur avant la mort – inhumation dans le cimetière d’un petit village lorrain.

Pour les familles, pour les proches soutenant un détenu, le suicide est hantise permanente. «  Quand une ambulance rentre en prison, les familles s’inquiètent. C’est logique, explique François Lacaille, président de l’association gérant l’Accueil Familles Pergaud, jolie petite maison faisant face à la maison d’arrêt et où les personnes en attente d’un parloir peuvent prendre un café et patienter. Si c’est jour de visite et qu’elles attendent devant la porte, elles s’angoissent, se demandent : ’Est-ce que ça ne serait pas le mien ?’ Les familles vivent à l’extérieur, mais la prison est en permanence dans leurs têtes : elles ne pensent qu’aux visites, organisent leur semaine en fonction des parloirs. Et tremblent pour leurs proches détenus.  » Peur diffuse, permanente – qui se lit entre les mots ou s’affiche clairement chez celles et ceux attendant, devant la prison, de pouvoir rendre visite à un prisonnier. Entre les murs, le suicide rôde. « Quand nous venions le voir, Jonathan expliquait penser à la mort et nous disait : ’Peut-être à la semaine prochaine, je vais essayer de tenir le coup pour vous’. Et puis, il n’a finalement pas tenu le coup. Dans la lettre laissée à son suicide, il s’en excusait, nous demandant pardon pour son geste, raconte la mère de Jonathan. C’était notre fils, nous voulions qu’il s’en sorte, nous faisions tout pour ça. Nous l’avons aidé jusqu’au bout, mais ça n’a pas été suffisant.  »

Cahier de doléances

Une idée qui revient en permanence chez ceux qui ont l’un des leurs derrière les barreaux : l’aider à tenir. «  Je ne vais pas le laisser seul. S’il n’a pas de visite, il s’enfonce. Et s’il s’enfonce, il peut y avoir le suicide au bout. Je connais ça : mon frère est mort en prison... », résume, avec un sourire fatigué, Latifa, 45 ans – qui vient voir, deux fois par semaine, un fils ayant écopé de six mois fermes. « C’est surtout pour lui que les visites sont importantes, ça lui permet de garder le moral. Ça l’aide à tenir, c’est primordial  », précise plus tard Sonia, la vingtaine pimpante, ici pour son petit frère. Elle aussi sait de quoi elle parle : « Mon cousin a été incarcéré à Fleury-Mérogis. Au bout de quelques mois, il a pété les plombs et s’est pendu dans sa cellule.  »

Toutes deux – Sonia et Latifa – portent à la main un grand sac plastique, contenant du linge propre et impeccablement plié. Soit la seule chose que les proches peuvent ramener aux prisonniers, linge qu’il est possible de remettre directement en parloir sans autorisation préalable. Un soutien affectif - « On voit des serviettes et des habits bien repassés, et même parfumés : cela relève de l’intime, souligne François Lacaille. C’est pour ça que les femmes détestent que les gardiens regardent ou fouillent dans le sac de linge.  » Et une aide financière : le service de buanderie de la maison d’arrêt de Besançon affiche des tarifs prohibitifs. 0,65 euro par mouchoir, 0,90 par caleçon, 1,90 le tee-shirt, 3,80 la chemise et 4,35 euros le pantalon. Derrière les barreaux, même la propreté se paye.

Les plus chanceux des prisonniers reçoivent un peu d’argent de l’extérieur : entre cent ou deux cents euros11, souvent envoyés par leur mère, sœur ou compagne – en majorité, ce sont les femmes qui soutiennent les engeôlés, ce sont elles qui se saignent pour leur faire parvenir des sous, et encore elles qui, au petit matin, attendent d’être avalées par la grande porte verte pour une demi-heure de parloir. «  Je viens voir mon fils deux fois par semaine. Entre les aller-retours, depuis Lyon, et les mandats, c’est très difficile de m’en sortir, poursuit Latifa. Ça me coûte énormément, mais je lui envoie tout ce que je peux. Pour qu’il puisse cantiner12, avoir la télé. » Même la télévision se monnaye, forfait variable selon les maisons d’arrêt. À Besançon : 16 euros par mois, un coût jugé d’autant plus élevé par les prisonniers qu’ils ne bénéficient que d’un nombre de chaînes réduit.
La télé occupe ainsi deux lignes sur les 22 remplies par quelques détenus bisontins à qui un visiteur régulier13 demanda, très récemment, de remplir un informel cahier de doléances. « Pourquoi doit-on payer la TV 16 euros sachant que nous n’avons pas toutes les chaînes de la TNT, et que les prisonniers des autres maisons d’arrêt ou centres de détention ne payent que huit euros ? Pourquoi ne pas diviser la somme de la TV quand nous sommes deux détenus par cellule ?  » Parmi les autres revendications : « Ne pas couper l’eau chaude sous prétexte qu’il fait chaud dehors. […] Ouvrir une activité théâtre. […] Avoir la possibilité d’avoir promenade le matin ET l’après-midi. […] Avoir la possibilité de posséder un instrument de musique. […] Avoir la possibilité de cantiner des bains de bouche pour nos dentitions. […] Pourquoi doit-on attendre un délai de trois mois pour avoir un rendez-vous auprès du dentiste, sachant que plusieurs personnes ont des rages de dent ou des caries ?  »

Aucune de ces revendications ne porte sur la surpopulation, traditionnellement montrée du doigt quand les suicides de détenus se font plus nombreux (par exemple en 2009, avec 121 suicides dans les prisons françaises) et quand les médias daignent s’intéresser au monde carcéral. Et pour cause : avec un taux d’occupation de 120 %, la maison d’arrêt de Besançon fait presque figure de privilégiée. Un comble. «  Cette prison a compté jusqu’à 400 détenus il y a un an et demi, souligne Marc Dellom, mais une réorganisation des régions pénitentiaires a désormais fait redescendre le nombre de personnes incarcérées autour de 300.  » Un mieux qui n’a en rien empêché le suicide de deux détenus, à un mois d’intervalle.

Enfin libres !

Grand soleil, un samedi matin : c’est jour de sortie. Pascal, la quarantaine vient de terminer ses neuf mois d’emprisonnement. Personne pour l’attendre, il s’éloigne de la maison d’arrêt sans un regard en arrière. Il marche dans les faubourgs de Besançon, direction la gare, un sac rouge à l’épaule, avec une grosse étiquette dessus – son nom et son numéro d’écrou écrit au gros feutre rouge. Il ne saute pas partout, n’exulte pas avec des yeux rieurs ; plutôt, il semble un peu déboussolé et paumé. « Je sors sans rien, je n’ai pas de boulot. Je ne sais pas ce que je vais faire. » À la gare, il met un bout de temps à trouver son train, direction Lons-le-Saunier. Son sac, il l’a posé au pied d’un panneau publicitaire vantant les (coûteux) mérites de l’ESC, école de commerce un brin réputée. Sur le panneau, un jeune homme, toutes dents dehors et élégant costume cravate, un sourire comme s’il allait bouffer le monde ; pour slogan, « Donnez à vos talents le plus solide des tremplins  » ; au sol, le sac, numéro d’écrou en évidence.

La parole à Quentin, pour finir : « Un jour, Jonathan m’attendait avec un grand sourire. Et il m’a raconté : ’Hier, j’ai passé un très bon moment. À cause de l’usage conjugué des ’totos’14 dans toute la prison, les plombs ont sauté : il y a eu une panne de courant dans le bâtiment. Tous les détenus se sont mis à tambouriner sur les portes, et nous frappions sur les barreaux avec nos gamelles. Cela a causé un bordel monstre et, en même temps, c’était beau, comme si toute la prison était en rythme. Tu aurais senti toute cette tension... Impressionnant !’ » Voilà : il faut faire du bruit.

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Cet article a été publié dans le numéro 5 de la version papier.


1 Conservées telles quelles dans la lettre ci-dessous.

2 Le prénom a été modifié.

3 Les prisons françaises affichent l’un des plus hauts taux de suicide au monde. Des données de 2005 faisaient ainsi apparaître une proportion de 21,2 suicides pour 10 000 détenus dans les geôles de l’hexagone ; soit beaucoup plus qu’en Espagne (6,6), Suède (9,9), Angleterre (10,2) ou Allemagne (10,3).

4 Toutes les statistiques données dans les lignes qui suivent sont issues du rapport Albrand sur le suicide en prison, rendu public fin janvier 2009. Les chiffres portent sur l’année 2008.

5 Jonathan n’a pas été condamné, il est donc présumé innocent. Signalons toutefois qu’il reconnaissait une partie des charges qui lui étaient reprochées.

6 Bisontin : se dit d’un résident de Besançon.

7 C’est le cas à Besançon. Il en va autrement dans d’autres régions, certains bénévoles pouvant se laisser aller à un moralisme de la réinsertion plus ou moins malvenu.

8 Dont un tiers de prévenus (en attente d’un jugement) et deux tiers de détenus (déjà condamnés). En théorie, prévenus et détenus ne doivent pas être mélangés ; en pratique, cette règle n’est pas respectée.

9 Il n’y a pas de secret de la correspondance pour les personnes incarcérées : tout courrier peut être ouvert par l’administration pénitentiaire. Seuls exceptions (théoriques) : les lettres envoyées à un parlementaire, au contrôleur général des lieux de privation de liberté et à un avocat.

10 Au-dessus des cours des maisons d’arrêts sont tendus des filins et filets, notamment destinés à empêcher les évasions par la voie des airs.

11 Cet argent n’est pas touché directement par les prisonniers : il vient alimenter un petit pécule géré par l’administration pénitentiaire.

12 En prison, tout ce qui ne relève pas du plus strict ordinaire se cantine – c’est-à-dire s’achète auprès d’un service dépendant de l’administration pénitentiaire. Les produits – nourriture, nécessaires à toilette, etc... - sont vendus plus cher qu’à l’extérieur ; il n’y a pas de petits profits. Pour exemples des tarifs pratiqués par la maison d’arrêt de Besançon : chorizo fort, 1,85 € ; Kellogs extra, 3,80 € ; lames de rasoir Mach III, 10 € ; saucisse turc, 4,7 € ; raviolis en conserve, 2,65 € ; ventilateur, 18 € ; saucisse halal, 2,60 €.

13 Pour ne pas risquer de perdre son droit de visite, que l’administration pénitentiaire peut accorder ou sucrer comme elle le souhaite, il préfère rester anonyme.

14 En prison, les plaques électriques sont interdites dans les cellules. Les prisonniers désirant cuisiner ce qu’ils ont cantiné ont ainsi recours à des thermoplongeurs, qui sont – eux – autorisés : un peu de bricolage permet d’en détourner l’usage et de confectionner une plaque chauffante de bric et de broc.


COMMENTAIRES

 


  • lundi 24 octobre 2011 à 17h50, par fred

    salut Jbb

    j’avais bien apprécié cet article tout en retenue dans A.11 n°5.

    Dans un bilan daté du 25 mai, l’association Ban Public, qui étudie les problématiques de la détention, a enregistré 34 suicides ou morts suspectes dans les prisons françaises depuis le début de l’année.

    Et maintenant ?

    78e suicide ou mort suspecte connu(e) en détention en 2011

    toujours selon Ban Public au 8/01/2011...

    Michèle Alliot-Marie et ses"kit anti-suicide" :

    « non seulement ces kits ne sont pas efficaces, mais si en plus ils sont utilisés pour se suicider, c’est pire que tout. » Comme elle l’a confié un peu plus tôt à « Europe 1 », elle ne voit qu’une solution : « il ne faut plus les distribuer. »

    Il fait bien gris et froid en cette fin de matinée...

    amitiés

    • lundi 24 octobre 2011 à 17h50, par un-e anonyme

      le froid se ramène à grandes trompes.

      ( à grande vitesse, quoi, c’est pareil )

      • lundi 24 octobre 2011 à 17h51, par un-e anonyme

        Substituer sa propre justice à celle des hommes, elle-même potentiellement injuste, c’est un crime grave, et tous les hommes qui disent le contraire, qui pensent le contraire, qui agissent le contraire, subiront cette d’Allah comme les autres. Salam Jonathan. Salam à tous les prisonniers. Salam à tous les humains.

        • lundi 24 octobre 2011 à 17h51, par JBB

          @ fred : « Il fait bien gris et froid en cette fin de matinée... »

          Oh oui.

          « non seulement ces kits ne sont pas efficaces, mais si en plus ils sont utilisés pour se suicider, c’est pire que tout »

          Ça pourrait être délicieusement absurde s’il n’était pas question de mort d’hommes. C’est juste effroyablement triste.

          @ anonyme : pas mieux.

          @ anonyme (bis) : perso, je crois à l’auto-détermination, il revient à chacun de décider de son sort. Il n’y a rien de condamnable dans la liberté du suicide pourvu que celui-ci ne soit pas contraint ; là, on en est très loin.

          • lundi 8 juin 2015 à 21h55, par Anonyme

            J’ai reconnu l’histoire qui celle d’un ami,enfin qui était un ami...on est tous tombé de haut en apprenant ce qu’il avait fait.Il à prit la décision d’en finir plutôt que d’assumer...je suis sûre que la prison aurait pu le changer en le servant de l’alcool et la drogue,maintenant qu’il repose en paix



  • lundi 24 octobre 2011 à 17h53, par wuwei

    Je suis content de pouvoir vous dire à quel point cet article fait honneur à votre travail. Je l’avais lu deux fois d’affilé sur la version papier et à l’époque il m’avait profondément touché. Je viens de le relire à l’instant et il n’a rien perdu de sa force. Merci de pouvoir nous informer sur cette monstruosité que sont les lieux de détention car cela pose la question de savoir si nous méritons vraiment de nous considérer comme civilisée tant que perdure ce genre d’endroit.

    • lundi 24 octobre 2011 à 17h53, par JBB

      Je ne peux guère que répondre : merci.

      Ce papier tient d’abord grâce à la personnalité des deux figures principales, l’une morte (Jonathan) l’autre vivant (Quentin). D’une certaine façon, ce sont eux qui l’ont écrit, cet article.



  • lundi 24 octobre 2011 à 17h53, par RV

    Merci pour cet article. Merci de faire rencontrer l’humanité dans un univers déshumanisé. La question de l’incarcération reste trop peu débattue en France. Nous avons tous tendance à regarder de l’autre côté. Pourtant la prison n’apporte pas beaucoup de solutions et crée beaucoup de problèmes. Il s’agit bien de choix de société qui ressemblent bien aux choix politiques qui sont fait depuis des années en notre nom... Vaste débat, merci de l’enrichir...

    • lundi 24 octobre 2011 à 17h54, par JBB

      Tu as parfaitement résumé le sujet :

      Pourtant la prison n’apporte pas beaucoup de solutions et crée beaucoup de problèmes.

      Et puis, merci à toi.



  • lundi 24 octobre 2011 à 17h54, par Thomas S

    Salut, très bon article, comme d’hab. Mais la raison de mon comm, c’est avant tout parce que je souhaite vous proposer un petit extrait de terrain fait en Algérie les deux dernières semaines. Mais je sais pas où envoyer mon article, non d’une pipe. Une réponse pliz ?

    • lundi 24 octobre 2011 à 17h54, par JBB

      Bien sûr, voici une adresse : redaction@article11.info

      (Mais Lémi me souffle dans l’oreillette que tu as trouvé un moyen de nous contacter, c’est cool)

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