ARTICLE11
 
 

mardi 8 décembre 2015

Sur le terrain

posté à 14h27, par JBB
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« Personne pour me dire quoi faire » - Avec les manouches du secteur de la Butte-Pinson

Ils sont environ 400 manouches à vivre sur les terrains de la Butte-Pinson, entrelacs de chemins de terre, friches et bosquets dans le Val d’Oise. Longtemps, personne ne s’est intéressé à ces gens du voyage sédentarisés. Mais le vent tourne. Le Conseil régional d’Île-de-France et la Communauté d’agglomération de la vallée de Montmorency passent désormais à l’offensive. Objectif : récupérer les terrains et dégager les caravanes.

Cet article a été publié dans le 19e (et dernier) numéro de la revue Article11.
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« C’gars-là, une roulotte s’promène dans sa tête
Et quand elle voyage, jamais ne s’arrête
Des tas d’paysages sortent de ses yeux
Mon Pot’ Le Gitan c’est un gars curieux
Mon Pot’ Le Gitan, c’est pas un marrant
Et dans notre bistrot, personne le comprend
 »
(« Mon Pot’ le Gitan », chanson de Jacques Verrières)
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Il y a des objets anodins qui disent beaucoup. Chez les manouches1, c’est le balai. Toutes les heures, dès qu’il y a des visiteurs, il est de sortie ; un coup par-ci, un coup par-là. Il se trouve que les visites s’enchaînent souvent : les membres de la famille, les amis de passage, les voisins, les enfants – ceux qui habitent là et ceux qui vivent dans une autre caravane. Allers-retours de chaussures plus ou moins boueuses, plus ou moins terreuses, sur le faux plancher des caravanes ou des petites « baraques »2. La terre, la boue : voilà le cauchemar des manouches. Dans un si petit espace, la saleté s’accumule vite. Il faut se battre pour conserver les intérieurs immaculés.

« En hiver, c’est la boue ; en été, la poussière », résume Petit-Gino, accoudé à la grille qui ferme sa parcelle. « On passe notre temps à nettoyer les chaussures et les sols », complète Violette, sa compagne. Ashley – elle – ne dit rien. Petite fille faussement timide, elle se cache entre les jambes de son père, avant de s’éloigner sur le chemin de terre cabossé qui dessert la parcelle parentale. Une flaque, deux flaques. Chaussures en avant, droit dedans. Plouf.

« Parce qu’on est libres »

Le respect tient à peu de choses. Là, il suffirait d’un peu de macadam, pour recouvrir la terre des chemins, repousser la boue, combler les trous qui fatiguent les essieux des voitures et des utilitaires. Vingt ans que les gens du voyage sédentarisés du secteur de la Butte-Pinson demandent la pose d’un enrobé aux deux municipalités (Groslay et Montmagny) dont dépendent leurs terrains. Vingt ans qu’ils ne voient rien venir. Pourtant, les chemins qui desservent leurs parcelles sont des voies municipales. Elles figurent sur les plans et cadastres, et affichent leurs noms sur des plaques tout ce qu’il y a de plus officielles – « chemin du Champ à Loup », « chemin des Rouillons », « chemin des Bas Pinsons » ou « ruelle de la Fontaine Pinson ». Leur seul défaut : elles sont en terre.

Il y a une chose que les manouches apprécient encore moins que le piteux état des chemins : qu’on leur balance d’ineptes préjugés au visage. Il y a deux ans, la vice-présidente de la CAVAM, la Communauté d’agglomération de la vallée de Montmorency3, est passée en rapide visite. Moues dégoûtées, attitude hautaine, réflexions déplacées... Ce jour-là, Jacqueline Eustache-Brinio, par ailleurs maire de la bourgeoise commune de Saint-Gratien et membre de l’UMP, ne s’est pas faite que des amis. « Elle nous a traités comme de la merde, il n’y a pas d’autres mots, se souvient Bébelle, 51 ans et huit enfants. Elle a dit que nous n’étions rien d’autre que des squatteurs et que nous vivions dans la crasse. Elle a de la chance que nous ne soyons pas les sauvages qu’elle croit, sinon elle aurait passé un mauvais quart d’heure... » Dans toutes les caravanes, une même indignation. Au palmarès de la détestation, Jacqueline Eustache-Brinio devance désormais largement sa première dauphine, une chargée de l’urbanisme à la communauté d’agglomération : « Cette dame a affirmé qu’on allait mourir avant elle, parce qu’on vit dans de moins bonnes conditions, s’indigne Angélique, la trentaine. Mais elle est à côté de la plaque : on vit mieux qu’elle, en réalité. Parce qu’on est libres. »

La liberté. Un vain mot, souvent. On l’agite comme un drapeau, on le proclame partout, et on le met si peu en pratique. Mot d’ordre creux plutôt que réalité vécue. Mais pas chez les manouches. Leur liberté est pragmatique, immédiate, évidente. Par exemple, celle de ne pas vivre entre les murs de béton d’un immeuble. De ne pas composer avec des voisins qui auraient été imposés. De ne pas transiger sur le respect de certaines traditions. De ne pas installer leur caravane seulement là où la société l’autorise. De ne pas payer de loyer, encore. Ça tient à des petits riens, la liberté. Ce que souligne Angélique, langue bien pendue, trentenaire replète nichée au plus près du poêle à bois : « C’est pourtant vrai que je suis libre ! Si je veux creuser tout de suite un gros trou devant la cabane, je peux. Si j’ai envie d’organiser un barbecue cet après-midi, je peux. Si je décide de faire la fête jusqu’à quatre heures du matin avec la musique à fond, je peux. Aucune autorisation à demander, personne pour me dire quoi faire. Je veux bien me passer de WC et d’eau courante si c’est le prix à payer pour que ça continue. »

Ces caravanes qui font tache

Elle a raison, Angélique : il y a toujours un prix à payer. Pour les quatre cents manouches du secteur de la Butte-Pinson, la question revêt d’ailleurs une acuité particulière. C’est qu’après des décennies de total désintérêt des pouvoirs publics4, des années et des années à réclamer en pure perte le raccordement à l’eau courante5, l’installation d’un éclairage public ou le goudronnage des chemins, voilà que le monde extérieur, celui des gadjé6, a finalement décidé de se pencher sur leur cas et de leur « offrir » un peu de ce confort moderne dont ils étaient jusqu’alors exclus. Pas par philanthropie, oh que non. Mais en raison d’un important programme de restructuration urbaine et paysagère, un projet ambitieux et coûteux pesant beaucoup plus que quelques centaines de caravanes. En clair : les millions valsent, les manouches bougent.

L’histoire débute en 1985, quand l’Agence des espaces verts (AEV), une émanation du Conseil régional d’Île-de-France, crée le Périmètre régional d’intervention foncière de la Butte-Pinson. Soit un territoire de 110 hectares, en grande part constitué de bosquets, de friches végétales et de champs, ainsi que de la forêt de la colline de la Butte-Pinson. Une sorte de petit poumon verdâtre7, situé à cheval sur le Val d’Oise et sur la Seine-Saint-Denis, et s’étalant sur les territoires des communes de Groslay, Montmagny, Sarcelles et Villetaneuse. La campagne à la banlieue : un vrai rêve de citadin. Celui de l’AEV, aussi, qui rachète la majeure partie de ce périmètre au cours des années 1990 et 20008. Avec pour objectif d’en faire un lieu de « promenade vivant et un centre d’expérimentation en matière d’agriculture urbaine, par l’installation de jardins familiaux, de jardins, vergers, ruches et poulaillers partagés avec, en support, la programmation d’animations pédagogiques »9. La novlangue paysagère peine à le dissimuler : sous la prétendue nature pointe l’artifice.

« Nous avons voulu quelque chose de plus ambitieux qu’un simple parc pour les riverains, s’enflamme ainsi le directeur-adjoint de l’AEV, Éric Goulouzelle10. Un parc d’ampleur régionale, faisant revivre le lieu sur la base de son histoire et visant à rendre la Terre aux habitants. » À l’évidence, les manouches, dont beaucoup de familles vivent ici depuis quatre générations, ne sont pas de ces « habitants » à qui il faut « rendre la Terre ». Leurs caravanes font tache dans le paysage, elles doivent dégager de la bucolique carte postale. Mais attention : une évacuation en douceur, pour éviter tout désordre. C’est que les gens du voyage n’ont pas pour réputation de se laisser faire quand on leur force la main. Les élus avancent donc sur la pointe des pieds, par le biais d’un « projet de relogement social », porté par la CAVAM et chiffré à hauteur de onze millions d’euros.

L’ensemble consiste en 92 petites maisons, relevant censément de l’« habitat adapté ». Le principe ? Essayer d’adapter – justement – l’organisation spatiale des bâtisses au mode de vie des manouches. « L’implantation et la conception des logements sont guidées par le souhait de proposer aux habitants une maison pérenne, confortable et répondant à toutes les normes énergétiques et d’accessibilité, tout en conservant une flexibilité d’usage spécifiquement inspirée de leur mode de vie actuel, propre à faciliter la transition de la caravane vers un habitat plus traditionnel », blablate Archétudes11, le cabinet chargé de la conception du projet. Les architectes ont imaginé des demeures de plain-pied, chacune pourvue d’un parking assez vaste pour accueillir deux caravanes. Les habitations, supposées sortir de terre d’ici 2017, se répartiront sur trois petits lotissements (un aux Rouillon, un à Pintar et le troisième au Champ à Loup). Les esquisses prévisionnelles donnent ainsi à voir des maisons contiguës, adossées les unes aux autres. Voilà un premier prix à payer12 pour bénéficier du confort annoncé (eau chaude et toilettes) : le voisinage direct de gens qu’on n’a pas choisis.

« Faut pas que ce soit n’importe quoi »

Qui pour futurs voisins ? Aux gadjé, la question semblera anecdotique. Pour les manouches, qui accordent tant d’importance à la famille et qui organisent leur habitat en fonction des liens de parenté13, elle est au contraire essentielle. « Pourquoi qu’y nous mettent avec des autres qu’on connaît pas ?, proteste ainsi Mauricette, bientôt la cinquantaine et autant de temps passé sur les terrains. Même que c’est des gens du voyage, ça change rien, on les connaît pas. C’est bien de nous reloger, mais faut pas que soit n’importe comment. On veut garder notre intimité, on ne veut pas vivre tous mélangés. » De caravane en caravane, c’est ce même cri du cœur qui résonne. « Je voudrais bien une petite maison, rien que pour les WC et les chambres pour les enfants... Mais on est un groupe familial, on a toujours vécu comme ça, explique Bébelle. Se retrouver avec des autres, ça ferait drôle. » Et Nadège, jeune mère de trois enfants, de renchérir : « On veut pas se retrouver avec des gens qu’on ne fréquente pas. L’électricité, les toilettes et les douches, c’est très bien. Mais ça perd tout intérêt si les voisins sont insupportables. On veut vivre en paix. »

Ce rejet de l’autre, pourtant si proche14, relève d’abord du refus d’une situation imposée. De ce qu’elle implique, aussi. Vivre dans une maison et avoir des problèmes de voisinage, c’est finalement se rapprocher du gadjo moyen. Comme une trahison de l’héritage manouche. « Quand un membre de la famille meurt, on brûle ses affaires. C’est la tradition. Est-ce que ce sera possible dans le lotissement ? », s’inquiète Angélique. Et puis, très vite, elle en plaisante, comme pour montrer que la question de l’identité reste fluctuante : « Je ne sais pas pourquoi je pose la question, je ne suis même pas vraiment manouche... J’ai été importée, je suis une ancienne gadji. »
Angélique vivait en HLM à Argenteuil quand elle a eu le coup de foudre pour Louis. Elle avait 16 ans, lui presque le double. Mariage. « Après la cérémonie, il m’a ramené à sa caravane. C’est alors que j’ai découvert qu’elle n’était pas aussi confortable qu’il prétendait et qu’il avait dix ans de plus que ce qu’il m’avait annoncé...  » Louis rit, elle aussi. C’est loin, maintenant. Leurs yeux pétillent. Ils disent qu’ils sont heureux, ils en ont l’air.

On naît manouche, mais on peut aussi le devenir. C’est d’abord une question de mode de vie. Et encore plus de caravane. Nul besoin que celle-ci prenne réellement la route : la quasi totalité des manouches du secteur de la Butte-Pinson sont sédentarisés, et ils ne quittent plus guère les terrains, sinon pour quelques semaines de vacances d’été aux alentours de la baie de Somme. Peu importe, donc, que la caravane stationne à vie ; il suffit qu’elle soit là. C’est tout ce qui compte. « On est nés dans une caravane, on y reste », martèle Mauricette. « Bien sûr que j’aimerais vivre dans une belle maison, rigole de son côté le conjoint de Bébelle, large sourire malgré quelques dents absentes. Mais pas question d’y passer la nuit : on dormira dans la caravane garée dans l’allée. »

C’est ainsi que la plupart des manouches s’imaginent vivre une fois l’opération de relogement terminée. La maison en journée, pour passer du temps en famille, manger, discuter. Et la caravane pour la nuit - seuls les enfants sont censés dormir entre quatre murs. C’est que l’engin est aussi marqueur du passage à l’âge adulte : souvent, la famille se cotise pour l’offrir à l’adolescent devenu grand. Ainsi de Fidjyi, sympathique gaillard de 17 ans, qui montre sa petite caravane avec fierté, dévoilant un modeste intérieur pourvu d’énormes enceintes et soigneusement nettoyé (le balai, encore).

Le lendemain matin, une large et épaisse fumée noire s’élève au-dessus de la colline de la Butte-Pinson. « Le frère du mari de La Blonde est mort, la famille est en train de brûler sa caravane, explique Boy, la cinquantaine moustachue. C’est une question de respect pour le défunt. » Encore et toujours la caravane, de la fin de l’adolescence jusqu’au dernier souffle.

Cette ferraille qui s’échappe

Les caravanes brûlent, le temps passe. Et les choses changent – pas toujours pour le meilleur. Les manouches sont bien placés pour le savoir, qui voient le monde moderne et ses tristes logiques réduire à néant ce qui leur permettait jusqu’alors de mettre du beurre dans les épinards. Il y a quelques dizaines d’années disparaissaient les petits métiers qu’ils pratiquaient en itinérants (vanniers, rempailleurs, rémouleurs). Aujourd’hui, c’est au tour de la récupération de la ferraille. « Sur les terrains, les hommes ont presque toujours fait la ferraille, raconte Stéphane, la cinquantaine bedonnante. Et pendant longtemps, ça a plutôt bien marché. Nous étions les seuls à le faire, c’était notre truc. » Les manouches du secteur de la Butte-Pinson ramassaient les encombrants des environs, toquaient à la porte des entreprises à la recherche de déchets de ferraille, arpentaient les rues des villes voisines et les zones industrielles. Une fois la récolte suffisante, après une ou deux journées de travail, ils l’écoulaient auprès d’un ferrailleur quelconque. « J’ai commencé à quinze ans et j’ai appris le métier sur le tas, en accompagnant des membres de ma famille, se souvient Grand-Gino dans le petit salon de sa ’’baraque’’, un calendrier ’’Tino Métaux’’ en arrière-fond. On tirait une charrette à bras et on remontait les rues, en nous arrêtant de porte en porte pour demander aux gens s’ils avaient de la ferraille à jeter. On ne récoltait pas de grandes quantités, mais ça nous permettait de manger. »

Ce temps est désormais révolu. Les manouches partent encore à l’aurore au volant de leurs utilitaires, en quête de ferraille à récupérer. Mais désormais, ils ne rapportent qu’un maigre butin. Et il leur faut généralement plusieurs jours pour ramasser une tonne de ferraille (vendue de 100 à 120 €). « T’as qu’à voir, soupire Didou. Là, je viens de faire une bonne journée, j’ai gagné 57 € pour 500 kilos. Une fois déduit le coût de l’essence et celui du tabac, il me reste tout juste vingt ou trente euros. » Voilà pour une bonne journée. Quant à la mauvaise, c’est Boy qui en donne illustration : «  Je suis parti à 6 h ce matin, et j’ai tourné, tourné, tourné... Tout ce que je ramène, c’est un malheureux ballon d’eau chaude. Il ne payera même pas l’essence. »

Les places sont chères sur le marché de la misère. Ce qui était auparavant l’apanage des manouches est désormais un maigre gâteau que se disputent nombre d’exclus. «  Tout le monde peut se lancer dans la ferraille, il suffit d’un peu d’expérience, résume Didou. Quand les temps deviennent durs, les plus pauvres s’y mettent – les roms, les chômeurs, etc. C’est normal, on n’y peut rien. » La concurrence est d’autant plus rude que la ferraille disponible se fait rare. La faute au recyclage, qui se développe directement dans les entreprises, aux déchetteries, qui collectent une bonne part de ce que jettent les particuliers, et aux particuliers eux-mêmes qui, crise oblige, remplacent de moins en moins leurs appareils électroménagers fatigués. Pour facteur aggravant, la législation. Depuis l’été 2011, l’État interdit en effet aux ferrailleurs de payer ce qu’ils achètent en liquide : ils ont désormais obligation de régler leurs transactions par chèque, ainsi que de fournir aux services fiscaux une liste détaillée des vendeurs auprès desquels ils se fournissent. Une mesure qui frappe d’abord les gagne-petit de ce secteur informel.

Aux manouches, dont certains rechignent à travailler pour un patron et dont les autres galèrent à trouver un emploi, il ne reste quasiment plus que le RSA et les allocations familiales pour survivre. Voilà ce qui maintient à flot la plupart des habitants des terrains de la Butte-Pinson. Juste de quoi assurer un maigre quotidien. Boy, sa femme Thérèse et leurs trois enfants encore à charge se débrouillent ainsi avec 700 euros par mois. Une vie de peu, qui fatigue et use. Qui finalement tue : en France, l’espérance de vie des gens du voyage est inférieure de 15 ans à celle du reste de la population.

« Ils ont fermé leur bouche ! »

Et pourtant, ce ne sont ni la pauvreté, ni l’usure des corps qui frappent le visiteur se rendant pour la première fois sur les terrains de la Butte-Pinson. Mais plutôt les myriades d’enfants. Vifs et souriants, ils sont partout. En balade par-ci, en goguette par-là. À la fois très libres et surveillés du coin de l’œil par les adultes qu’ils croisent. Habitués – surtout – à vivre au grand air : « Même quand il pleut, les enfants préfèrent s’amuser dehors, affirme Grand-Gino. Et il en va de même pour les adultes. Les portes de nos caravanes restent toujours ouvertes ; on sort, on prend le soleil, on bricole. Rien à voir avec un gadjo qui ne quitte son appartement que pour aller au travail ou faire des courses. »

C’est ainsi : les manouches n’aiment rien tant que l’air libre. Il y a peu, ils l’ont d’ailleurs rappelé avec une certaine vigueur aux élus de la communauté d’agglomération. Pour déclenchement des hostilités, la décision de la CAVAM d’obliger certains habitants des terrains à installer leurs caravanes sur l’aire d’accueil pour gens du voyage de Montmagny. Un déménagement présenté comme temporaire, même s’il revêt toutes les apparences de la longue durée : il s’agit de patienter deux années durant. Le temps – c’est l’explication officielle – que la communauté d’agglomération lance la construction des 92 maisons prévues et détruise une partie des « baraques » du secteur de la Butte-Pinson.

Les mots signifient parfois l’exact contraire de ce qu’ils sont supposés dire. Ici, « aire d’accueil » n’est pas à prendre au pied de la lettre. Ce grand parking bétonné, sans végétation et entouré d’un solide grillage, n’a absolument rien d’accueillant. Pas plus que les modules sanitaires, moches cubes de béton pourvus de lourds barreaux aux fenêtres. Quant à l’entrée, elle est barrée d’un imposant portail coulissant, contrôlé par un agent de sécurité – pas moyen d’aller et venir à sa guise. Certes, ce n’est pas une prison. Mais ça s’en rapproche diablement.

De ces barreaux autour de leurs caravanes, les manouches ne veulent pas. Une réunion d’information, organisée en décembre 2014 par la CAVAM pour vanter le déménagement temporaire, a été l’occasion de le clamer haut et fort. Vent de révolte. Les manouches ont donné de la voix, puis ils ont claqué la porte. Fin du dialogue. Mais le message est passé : pas question de s’installer sur l’aire d’accueil. « Ça a marché parce que nous avons tous été solidaires, s’enthousiasme la jeune Noëlla, remontée comme un coucou. En face, ils n’ont pas eu le choix, ils ont dû fermer leur bouche ! Ils ont bien essayé de nous convoquer ensuite un par un, pour casser la solidarité. Mais on a tenu bon. » Mordre et tenir – toujours la même histoire. Pour ce qui est de montrer les crocs, les manouches savent faire : « Si ça se passe mal, on mobilisera la communauté des gens du voyage, rigole Mauricette. Je suis sûre que les élus locaux n’aimeraient pas voir 3 000 caravanes débarquer à Montmagny...  »

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PS : Cet article doit beaucoup à l’ami Damien, jamais aussi passionnant que quand il parle des manouches (sauf quand il parle d’autres trucs passionnants). Un grand merci !

Illustration de vignette : détail d’une peinture de Mona Metbach, peintre manouche

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1 « Manouche » est le terme qu’utilisent pour se qualifier une partie des gens du voyage du Nord de la France et du Sud de la Belgique. Dans le Sud de la France, ils ont davantage tendance à utiliser le terme de « gitan ».

2 Aussi appelées « caisses », « cabanes » ou « chalets ». En grande majorité, il s’agit d’un espace de vie (cuisine et salle à manger) aménagé à l’intérieur d’une ancienne cellule de camion.

3 Qui regroupe neuf communes : Soisy-sous-Montmorency, Andilly, Deuil-la-Barre, Enghien-les-Bains, Groslay, Margency, Montmagny, Montmorency et Saint-Gratien.

4 Ils ne sont vraiment intervenus qu’une seule fois sur les terrains, pour installer des compteurs forains permettant aux familles d’avoir accès à l’électricité. C’était il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui, seule l’association ATD Quart Monde mène une réelle action sur le secteur de la Butte-Pinson ; deux de ses salariés, secondés de quelques bénévoles, y effectuent un travail d’accompagnement et de soutien au long cours.

5 Pour la vaisselle et les douches, une partie des manouches ont recours à un vieux puits. Les autres se servent de citernes mobiles, qu’ils doivent régulièrement remplir.

6 Soit : tous ceux qui ne sont pas manouches. Au masculin singulier, le terme devient gadjo ; au féminin singulier, il s’agit de gadji.

7 Classé pour partie en Espace naturel sensible.

8 Depuis 1985, 22 millions d’euros ont été consacrés à ces acquisitions foncières, et plus de quatre millions aux travaux de démolition de maisons et bâtiments divers.

9 Présentation disponible sur le site de l’AEV.

10 Pompeuse déclaration piochée sur le site de l’AEV.

11 Dans une présentation disponible sur le site du cabinet.

12 Le loyer en est un autre. Son montant n’a pas encore été fixé, ce qui ne manque pas d’inquiéter les manouches.

13 Sur chaque parcelle, les caravanes des membres de la famille sont positionnées autour d’une même « baraque », lieu de vie à partager.

14 La plupart des manouches du secteur de la Butte-Pinson y ont passé toute leur vie et se connaissent donc de longue date, à défaut de forcément s’apprécier.


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