ARTICLE11
 
 

samedi 27 décembre 2014

Sur le terrain

posté à 11h15, par Franck Dépretz
9 commentaires

Sous le bureau du préfet, l’envers de l’humanité

Nancy, dimanche 23 mars 2014, premier tour des élections municipales. Installé sous le porche de la préfecture, où se tient une grande soirée électorale, Charles attend, bien décidé à alpaguer un politique ou un journaliste pour lui exposer son cas. Une semaine que cet homme de 56 ans fait la grève de la faim et de la soif. Ce soir, il l’espère, il pourra expliquer pourquoi.

Cet article a été publié dans le numéro 16 d’Article11, au printemps 2014. Son auteur, Franck Dépretz, est l’un des piliers du Nouveau Jour J, journal de contre-information locale, distribué tous les trois à six mois en kiosques sur Nancy et ses environs.

*

Épais bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, bâche en plastique transparente sur les épaules et visage barbouillé de tristesse indignée, Charles tient compagnie à sa pancarte, qui se résume à une nappe découpée et calée à l’aide de parpaings. « Grève de la faim et de la soif afin de faire valoir mes droits », est-il écrit. Une semaine qu’il est là, sous le porche de la préfecture de Meurthe-et-Moselle, sur une chaise prêtée par une voisine, seul, à bout de nerfs, mais surtout fatigué et tremblant, prêt à se crever les reins tout secs tout douloureux pour être reçu par le préfet, ou peut-être pas le préfet, mais bon, au moins un médiateur1.

« Et alors, pourquoi vous êtes là ?  », je lui demande, sans trop savoir comment m’y prendre. Et sans trop vouloir le lancer non plus, parce que, bon, dimanche soir du premier tour des municipales, j’aimerais bien y entrer, moi, à l’intérieur de la préfecture, flairant d’ici le reportage inattendu au milieu des félicitations et déceptions de toute la classe politique locale.
Il expire un bon coup, déjà lassé, inspire, et commence enfin, « C’est un problème de permis... », avant qu’un homme portant chapeau, Pascal, prenne le relais, sagement : « Je vais vous expliquer. À deux reprises, il perd six points, d’abord pour excès de vitesse...
 × Parce que je devais chercher des médicaments en urgence pour le beau-père, qui était mourant, le coupe Charles.
 × Oui, voilà... Et ensuite, pour conduite malgré la suspension du permis. Mais entre-temps, il a passé un stage pour récupérer quatre points. Il pense donc, justement, au moment de la deuxième infraction, que son permis est toujours valable. Sauf qu’il s’est écoulé sept mois entre le moment où il commet la première infraction et le moment où il perd vraiment ses points...
 »

Sur le trottoir d’en face, Pierre Ducarne, smartphone vissé à l’oreille, commente à voix haute les résultats tout chauds de son Rassemblement Bleu Marine (FN), qui a frôlé les 7 %. Un de ses colistiers, jeune homme à la peau foncée, disparaît avec lui en direction de la soirée électorale, sans un regard dans notre direction. Charles apporte une précision, index en l’air : « Pourtant, je n’ai pas contesté la décision et j’ai payé tout de suite, donc les six points de l’infraction auraient dû être retirés immédiatement !
 × … Le stage étant effectué avant que la peine ne soit définitive, il n’a récupéré aucun point,
ajoute Pascal, qui a découvert Charles la veille au soir en passant dans le coin par hasard.
 × Le stage était caduc, mais personne ne m’a dit qu’il fallait le passer seulement après avoir reçu les décisions définitives. »

Tout cela paraît plutôt cohérent, mais je ne parviens pas à comprendre la raison de tout ce dépit étalé sur ces quelques mètres carrés de bitume.
« J’ai écrit partout, continue Charles d’une voix lasse, à tous les élus, maires, députés, et même au ministre de l’Intérieur et au président. J’ai aussi écrit à la sous-préfecture de Briey, à la préfecture de Nancy. Vraiment, j’ai tout fait, les associations d’aide au victimes, les avocats, j’en peux plus maintenant.
 × Mais attendez... À quand remonte cette affaire ? Quand avez-vous perdu votre permis ?
 × En 2006, monsieur...
 × 2006 !
 »

Il m’a fallu du temps pour comprendre, mais maintenant ça y est : l’affaire ne date pas d’hier. Et c’est beaucoup plus qu’une question de points perdus. La suite, il me l’explique dans la foulée : habitant de Boismont dans le Pays Haut2, Charles n’a pas seulement perdu un permis, il s’est surtout embourbé durant de longues années dans un véritable lisier administratif. Avec tout un tas de conséquences inévitables. La perte de son emploi, d’abord, puisqu’il effectuait un aller-retour quotidien à la cimenterie de Rumelange (Luxembourg) pour exercer son métier, soudeur. Puis l’assèchement de son allocation chômage, ses 400 € de RSA, « Qu’est-ce que vous voulez faire avec ça ? », des démarches à n’en plus finir, l’isolement qui grandit, fini la pêche avec les copains, le moindre petit déplacement devient une contrainte impensable, les horaires de bus qui obligent à réserver une demi-journée complète pour faire les courses, etc. etc.

D’autres, tant d’autres, un peu plus dégourdis ou fortunés, auraient repassé leur permis comme on valide une procédure formelle, sans importance. Mais pour un type comme Charles, ce truc insignifiant peut mettre un terme à tout ce qui tenait lieu de vie. Lui l’ancien parachutiste de la Légion étrangère, qui a fait Kolwezi en 1978, lui qui ressemble sur ses anciennes photos à un buffle revêtu d’un uniforme, lui l’admirateur du général Bigeard et l’amoureux de la patrie, tout l’inverse de moi, le voilà qui grelotte dans le froid, recroquevillé comme un petit vieux débutant SDF, dans l’espoir d’obtenir un rendez-vous avec le préfet.

Esquives en pagaille

« Oh monsieur Potier, monsieur Potier ! Vous pouvez venir une minute ? »
Franck-Olivier Potier, candidat « sans étiquette » (mais bien à droite quand même), arrivé quatrième du premier tour à Nancy, passe devant nous, accompagné d’une femme blonde à en faire scintiller les dorures de la place Stanislas3.
Je l’interpelle.
Je l’interpelle, car j’ai pris conscience de la gravité de la situation. Certes, je n’ai pas vérifié dans le détail le dossier sur lequel Charles a le cul posé jour et nuit, puisqu’il s’est ramené à Nancy avec une mallette bourrée de photocopies de courriers, de papelards, le résumé des sept dernières années de sa vie. Certes, je ne peux pas vérifier qu’il n’a pas avalé – ni vu, ni connu – un petit coup de flotte depuis le début de sa grève de la soif, je ne suis pas médecin. Mais l’état de sa langue, blanche et asséchée, me semble être un élément tout à fait suffisant pour vouloir le sortir d’urgence de sa tentative de suicide publique.
Je l’interpelle, comme j’interpellerai tous les élus ce soir avec Pascal, car je me rends compte que si Charles veut avoir une chance de ne pas pieuter sous sa couverture d’asphalte humide une semaine de plus, c’est maintenant ou jamais. Ce n’est qu’une fois tous les six ans, juste pour la soirée du premier tour des municipales, que la préfecture accueille tout le spectre politique du coin. Il doit bien y avoir, parmi ces gens, un jeune loup en mal d’électeurs ou juste un politique trahi par un accidentel élan de sincérité.

« Allez-y, dîtes-moi, que se passe-t-il ? Je suis vraiment navré, je suis attendu, mais allez-y, dîtes rapidement, je vous écoute. »
Franck-Olivier Potier semble tout à fait sincère. Il gesticule même pour exprimer tout le déchirement qu’il ressent à l’idée de ne pouvoir rester plus longtemps.
Charles et Pascal s’occupent d’expliquer l’histoire en avance rapide. Potier s’excuse à nouveau, ses bras ballant dans tous les sens : « Vraiment désolé, je dois y aller, mais passez-moi un coup de fil, vous avez mon numéro ? Tenez, voilà ma carte, on peut se donner un rendez-vous téléphonique, euh, si je vous dis, euh, non pas lundi, mais mardi, oui disons mardi à 19 h 45, ça vous va ? »4
Vraiment sincère, le jeune candidat, Charles a le temps de claquer trois fois d’ici là, mais vraiment vraiment sincère.

C’est désormais au tour d’un journaliste de France Bleu de passer devant nous. Je le reconnais à son casque autour du cou et à sa mallette assez large pour contenir un enregistreur sonore. « Oui, oh, un sujet sur une grève de la faim, d’accord, de la soif aussi, ah bon, mais je dois d’abord aller à la préfecture, vous comprenez, je repasse après. » Coïncidence, un journaliste de France 3 a dit la même chose à Charles, un peu plus tôt : « Je dois vraiment y aller, désolé, mais je repasse après. » Ensuite, ce sera au tour d’un photographe de L’Est Républicain, puis d’un autre journaliste de France Bleu. Tout compte fait, des « après  », il n’y en eut aucun. En une semaine, Charles a fait l’objet d’un seul article, un petit, dans les pages locales de L’Est Républicain. C’était au deuxième jour de sa grève. Ensuite, plus rien.

Ce soir, la palme du courage journalistique revient sans conteste à Philippe Rivet, éditocrate attitré de L’Est Républicain. J’essaye de lui parler, hein monsieur Rivet, vous voyez le monsieur derrière vous, oh monsieur Rivet, ben regardez-le quand même, il y a matière à faire un article, non ? Mais lui ne m’adresse pas un mot, pas un regard. Tout gêné, il essaye de se réfugier dans la préfecture, mais se trompe de porte et reste bloqué à côté de nous. Il se parle à lui-même pour se décrisper. L’épisode est surréaliste : j’ai là le journaliste le plus invité sur les plateaux locaux de ses confrères, le plus reconnu que si sa moustache ne te dit rien t’es pas Nancéien, et il tente de fuir, littéralement de fuir, comme si nous le bloquions dans une impasse qui pue le coup fourré. Bon prince, je le laisse partir. Tiens, en voilà un autre, de média, France 3 encore, qui s’amène avec de la compagnie, l’ancien secrétaire d’État Laurent Hénart au micro. Pascal ne tient plus : lui si calme depuis tout à l’heure fonce maintenant entre la caméra et le candidat UDI, mais c’est comme s’en prendre à un convoi exceptionnel sur autoroute, va-t’en le dévier toi, courage. Moi, en interpellant le futur maire5 sur le retour, quelques heures après, j’ai eu droit à deux-trois mots, et peut-être même un regard : il repartait vers la place Stan’ bien escorté à nouveau, par respect il a regardé sa montre, « J’ai pas le temps », puis il est reparti.

Et André Rossinot6, encore mieux. Là, même Charles n’en revenait pas : une phrase, on a eu droit à une phrase ! Accompagné d’une grosse poignée de personnes, dont Valérie Rosso-Debord, ancienne députée de Meurthe-et-Moselle, numéro quatre sur la liste Hénart, il repartait aussi en direction de la place Stan’. J’ai dit, regardez-le au moins, monsieur Rossinot, faites pas semblant de ne rien voir, et là, il s’est retourné majestueusement, a levé son bras en l’air comme pour dire je le jure au président du tribunal et a lancé bien haut bien fort un « Lui, je le connais par cœur ! » sans regarder Charles, et Charles a juré que jamais il n’a rencontré cet étrange monsieur, qu’il ne savait même pas que c’était le maire et que s’il l’avait déjà vu, ça oui, pour sûr il l’aurait reconnu. Valérie Rosso-Debord, enceinte jusqu’aux yeux, a alors dit à son tour que le secrétaire général du préfet ne devrait pas tarder, et tout ce beau monde est reparti amusé et guilleret, joyeux comme tout.

Mais ni le secrétaire général, ni le préfet, ni même un stagiaire ne sont venus, ou alors vachement tard, parce qu’on est restés quasi jusqu’à minuit. De toute façon, après, ils auraient pu trouver Charles pas loin, sous le porche de l’ancien hôtel des Postes. On l’a laissé là, fallait bien, même si ça nous déchirait de le voir emmitouflé dans ses sacs de couchage, sa couverture de survie et sa bâche en plastique, englouti par la nuit. On lui avait dit pourtant, allez, rentrez chez vous ce soir monsieur Charles, une petite douche, qui le remarquera ? Mais lui, il protestait, pas moyen, si le médiateur ou le préfet voient que je ne suis pas là demain matin ils croiront que je triche, alors il allait pointer en même temps que l’aube en bas de la préfecture, jamais en retard à son rendez-vous tant espéré, jamais obtenu.

C’est maintenant au tour de Nadine Morano de passer. Ce qu’elle fait là, j’en sais rien, mais elle, ce soir, c’est la plus connue de toutes, ancienne ministre, ex-députée et tout. Des cas comme Charles, dix par jour elle devait en traiter du temps où elle était secrétaire d’État chargée de la Famille sous Sarkozy, deux-trois signatures, paf un coup de tampon et c’était réglé, suivant, paf, suivant, paf, régulariser plus pour gagner plus. Alors voilà, elle s’amène, je commence à lui parler, mais, bizarrement, elle me rit au nez : « C’est pas moi, madame Morano. » Triple andouille, je me suis trompé ! Nadine Morano, la vraie, est juste derrière, et voilà qu’elle me prend par le bras et m’embarque toute gentille sur la place Stan’. Attention vous allez faire des jalouses, je lui dis, je pourrais être votre mère, elle me répond, et bon, je suis là pour parler de Charles, ce que je fais admirablement, une bonne description de sa situation alors que nous marchons toujours bras dessus bras dessous, c’est vachement déstabilisant. Elle comprend où je veux en venir, me lâche brusquement l’épaule et dit : « Foutre sa vie en l’air pour un permis, ça n’a pas de sens. » Mais ce n’est pas qu’une histoire de permis, je rétorque, c’est tout ce qui en découle, la perte de son boulot, l’isolement social et tout le reste, ce à quoi elle répond : « S’il a perdu son permis à cause de ses bêtises, qu’il assume ! » Na. Je la laisse s’éloigner sur son tapis de pavés, continuant de crier vers moi, des rires plein la voix.

Ballet de « gauche »

Je n’ai pas encore parlé des élus de « gauche  », pour ne pas tout mélanger, mais bien sûr que je suis aussi allé vers eux. Je lui avais dit, à Charles, il y a une dame que je connais un peu, vous allez voir, c’est une avocate reconnue pour son militantisme (elle est, de surcroît, élue communiste), je veux pas vous donner de faux espoirs, mais elle ne va certainement pas rester indifférente en passant devant vous. Une ou deux heures plus tard, la voilà qui se pointe, exactement comme j’osais l’espérer. Elle marche d’un pas pressé, je l’arrête : vous vous souvenez de moi, l’affaire des 7 000 €7, l’affichage sauvage, la communauté urbaine qui porte plainte contre mon journal, j’étais passé à votre bureau. Oui, elle se souvient, et où vous en êtes maintenant, ça avance ? Oh couci-couça, mais regardez, je voulais vous présenter à monsieur... Je m’arrête, elle ne m’écoute déjà plus, et pour ne rien arranger elle est au téléphone. Elle dit à la personne au bout du fil, « On a gagné, on a gagné », car sa liste a fait alliance avec le PS à Vandœuvre8, et le PS ayant dépassé les 50 %, elle est déjà élue, elle m’adresse aussi un enthousiaste « On a gagné » tout en continuant de téléphoner, et moi qui ne sais pas par quel bout commencer, « Oui oui d’accord, bravo bravo, mais... », je montre Charles du regard, elle s’écarte et dit à son interlocuteur « Attends, quitte pas, y a un type qui fait une grève de la faim... Ben là, juste devant moi... Hein ?... Je sais pas. Attends, je lui demande. Monsieur, pourquoi vous êtes là ?... Pour un permis ? Un permis, ah non, pfff, je prends pas ça », et elle poursuit sa discussion au téléphone pleine d’euphorie, nous salue et s’excuse encore, « Désolée, je dois vraiment y aller », mais voyant se dessiner à grands traits l’incompréhension sur mon visage, et peut-être aussi sur ceux de Pascal et de Charles, elle dit tout de même, comme un mot d’excuse : « S’il y a recours, vous m’appelez, hein ! »
On reste plantés là, bouche bée, sans tout avoir compris, tandis qu’elle poursuit son chemin, comme les autres, dans un déluge de rires. On en rigole, nous aussi. Peut-être était-elle un brin pompette, ça peut arriver. Après tout, elle a gagné9.

Celui qui est un peu moins joyeux, mais de « gauche » aussi, c’est Mathieu Klein10. À peine l’ai-je appelé qu’il s’approche à quelques centimètres de moi, offensif le gars, du moins je le ressens ainsi, parce qu’il est sec, pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, oui je connais le dossier, oui je vois très bien ce dont il s’agit, oui je vais en toucher un mot au préfet, beaucoup plus sec en tout cas que lors de son second passage devant Charles où, plus attentif et posé, il me promettra de voir ce qu’il peut faire11.

Mais voilà que Franck-Olivier Potier, le candidat « sans étiquette » qui s’en voulait terriblement de ne pouvoir écouter Charles plus longtemps tout à l’heure, vraiment désolé je suis attendu, le seul qui avait l’air de se faire de la bile pas possible pour lui, repasse désormais en sens inverse. J’ai l’impression qu’il sent le poids de nos regards peser sur ses épaules. Il ne nous en adresse pas un seul, de regard. Charles a compris : il ne reviendra pas. Charles a tout compris.

Tombé du ciel, voilà un nouveau venu. Il n’a jamais débarqué aussi à-propos qu’aujourd’hui. De loin, j’aperçois sa taille de nain qu’on aurait écartelé, sa grande tignasse rousse lisse plaquée en arrière et sa démarche rapide et hésitante, comme s’il marchait sur du pâté lorrain. « Hé, mais c’est Laurent ! », je m’écrie, pour la première fois heureux de le voir se pointer quelque part. À Nancy, qui ne connaît pas Laurent n’a jamais participé à un débat ou une manifestation culturelle. Toujours là pour te prendre le micro à la fin, le Laurent, et poser une question qui dure trois plombes en faisant de grands gestes des bras et en fulminant son mal au monde dans tous les sens. Il me dit dans une salve de gesticulations qu’il a vu Laurent Hénart et qu’il a tenté de lui parler, ou c’était peut-être Nadine Morano, bref, il compte chanter L’Internationale à l’un des deux, je crois. Je le stoppe dans sa lancée. « Laurent, je lui dis, Laurent, c’est ton heure de gloire. D’habitude, en débat, je te demande de te calmer, mais là vas-y, lâche-toi ! Rentre dans la préfecture et demande-lui, au préfet, pourquoi il refuse de rencontrer Charles. Tape un scandale dans la boutique. Fais ce que tu sais faire de mieux : poser une question avec toute la fougue et la hargne qu’on te reproche d’habitude.  » Il me demande « T’es sûr ? », j’acquiesce sourire en coin, il hésite encore mais part finalement comme une furie. Oh la boucherie, oh le carnage annoncé, oh la jolie Une de L’Est Républicain demain ! Il va regretter d’avoir été mis au monde, le préfet, avec pareil zouave.

Mais même pas cinq minutes après, Laurent est de retour. Il n’a pas pu franchir la grille d’entrée. « Déjà là ? », je lui fais. Il semble préoccupé. « Qu’est-ce qu’il y a ? » Ben... Euh... Il marmonne. « Vas-y, parle !
 × Je sais pas, ils m’ont dit ça, après moi, j’en sais pas plus...
 × Mais quoi, ils t’ont dit quoi ?
 × Ben, visiblement monsieur aurait été violent. Il les aurait déjà menacés, comme quoi il avait une arme, ou quelque chose comme ça, j’ai rien compris, je répète ce qu’ils m’ont dit.
 »

Une arme ? C’est quoi, cette histoire ? Charles s’énerve : « Ils n’ont rien compris : je leur ai dit que si ça continuait comme ça, je me tirais une balle dans la tête en bas de la préfecture tellement j’en ai marre. Mais de toute façon, ils disent toujours que je les agresse. C’est vrai, je me suis déjà énervé au téléphone, mais faut comprendre... Sept ans que ça dure... » Pourtant, le médiateur l’a reçu jeudi dernier, exceptionnellement même, car les visites, normalement, c’est le lundi. Le médiateur aurait promis à Charles qu’il allait se débrouiller pour décaler les dates, afin de faire comme si le retrait des six points était advenu avant le stage de récupération et non l’inverse. Depuis, Charles n’a eu aucune nouvelle.

Une jeune femme, élégamment habillée, s’approche de Charles et lui demande pour la deuxième fois de la soirée (elle est déjà passée tout à l’heure) : « Eh monsieur, pourquoi vous faites ça ? Faut pas faire la grève comme ça, c’est pas bien ! » Elle lui laisse à peine le temps de répondre et ajoute : « Vous avez cherché un avocat, au moins ? [Charles s’en étrangle.] Non parce que si vous me demandez, il vous faut un avocat juif ou arabe. » D’après elle, les juifs et les arabes ont les meilleurs avocats, « Je sais, je suis dans le milieu ». Sur ce, elle poursuit son chemin, accompagnée par la nuit et l’écho de ses rires.

À cette heure-ci, il commence à y avoir de moins en moins de monde. Quand même, Stéphane Hablot, le maire socialiste de Vandœuvre, tout juste réélu, passe près de nous avec un autre homme. Étonnement : de toutes les personnes qui ont défilé sous nos yeux, c’est lui le moins enthousiaste, malgré son score sans appel. Je raconte une énième fois les mésaventures de Charles. En vain. Le voilà déjà parti. Mais quelques secondes après, surprise, il réapparaît avec son accompagnateur ! De lui-même, il demande des précisions. Bon, on se rend vite compte que le maire attend en fait une voiture censée le récupérer, et qu’il est presque obligé d’attendre à nos côtés, mais il nous écoute, c’est l’essentiel. Très vite, il fait part de son soutien à Charles : il nous autorise à monter, dès demain, au troisième étage de la mairie, pour demander à l’un des employés d’adresser un courrier aux élus de Longuyon, dans le Pays Haut. Ce qui ne l’empêche pas de se montrer méfiant : « Comprenez bien : je ne dis pas que monsieur fait du chantage, mais ça pourrait être le cas. Dans ce type de situation, si on accepte trop rapidement, on ne sait pas combien ils seront la prochaine fois. »
Je joue la carte du consensus : face à l’urgence de la situation, ce n’est pas le moment de se fâcher. Pour certaines exceptions, je dis, il n’y a ni droite ni gauche, n’est-ce pas monsieur Hablot, mais il semble ne pas apprécier le « ni droite ni gauche ». Il a mal interprété ce que j’ai dit et me lance : « Moi, à Vandœuvre, personne ne me parle comme ça ! » Et l’homme qui se tient à ses côtés, qui ressemble plus à un vigile qu’à un colistier, ajoute plein de sincérité : « À Vandœuvre, vous inquiétez pas, une situation comme ça, Monsieur le Maire l’aurait déjà réglée depuis longtemps. Là, c’est parce que ce n’est pas sur son territoire, mais sinon vous pouvez me croire. »

On revient à Charles et son affaire de permis. «  Si ça dure depuis sept ans, pourquoi faire tout ça seulement aujourd’hui ? », demande Hablot. Charles recommence le cheminement, de la perte du permis au total isolement. « Mais pourquoi, vous vivez dans une ferme ? », relance l’élu avec une pointe d’ironie, ne s’attendant pas à ce que Charles réponde oui. Le colistier-vigile du maire se tient désormais en retrait, les mains dans le dos, comme s’il surveillait un supermarché. Hablot continue de parler à Charles, mais ce dernier ne trouve pas mieux que de lui tirer sa langue recouverte d’une fine couche d’écume sèche comme pour lui fournir une preuve de sa souffrance. La voiture du maire ne va pas tarder. Avant de partir, il insiste pour qu’on se rende au troisième étage de sa mairie le lendemain12.

On remercie.

*

PS : Au lendemain de cette soirée électorale, Charles a trouvé un soutien administratif et humain auprès de certains militants et Nancéiens qui ont répondu à un appel lancé par mail et téléphone. Il est reparti chez lui le 25 mars, retrouvant ses chiens et ses lapins, ses compagnons les plus fidèles. Au moment où nous publions ce texte en ligne, sa situation n’a toujours pas évolué.

*

Illustration de vignette : détail de « Éclipse du soleil », tableau de George Grosz, 1926

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1 La préfecture a appelé les pompiers au cours de la semaine de grève de Charles. Mais ce dernier a refusé de quitter son trottoir tant qu’il ne serait pas reçu par le préfet ou l’un de ses représentants.

2 Soit le nord de la Meurthe-et-Moselle.

3 La place Stanislas (ou place Stan’) est une célèbre et clinquante place de Nancy.

4 Il a été contacté mardi 25 mars à 19 h 45, nous a répondu, toujours sincère, mais n’a rien pu faire.

5 Laurent Hénart a été élu maire le dimanche suivant avec 52 % des voix, contre 48 % pour Mathieu Klein (PS).

6 Membre du Parti radical, André Rossinot a été maire de Nancy de 1983 à 2014 et préside la communauté urbaine du Grand Nancy depuis 2001.

7 Suite à la parution en kiosques du premier numéro du Nouveau Jour J, en juin 2013, la communauté urbaine du Grand Nancy a porté plainte contre le journal, prétextant un affichage sauvage pour réclamer 7 000 €. Nous avions rendu visite à cette avocate dans le cadre de cette affaire.

8 Vandœuvre-lès-Nancy est située en proche banlieue de Nancy.

9 Le lendemain, elle s’excusera par téléphone. Elle se demandait d’ailleurs si elle n’allait pas se charger du dossier.

10 Le socialiste est arrivé en deuxième position du premier tour, derrière Laurent Hénart, avec 35,76 % des voix.

11 Il n’a en réalité rien fait.

12 On s’est rendus au troisième étage de la mairie de Vandœuvre, où un employé s’est, comme convenu, chargé de rédiger un courrier officiel.


COMMENTAIRES

 


  • samedi 27 décembre 2014 à 20h57, par Scafanti

    Edifiant article sur la déshumanisation de cette société et sur les ravages de la bureaucratie... Terrible....



  • dimanche 28 décembre 2014 à 11h18, par Calagan

    Ouais, en même temps, que voulez-vous que ces braves gens fassent ?
    Contourner la loi parce qu’un type est tellement à la ramasse qu’il ne comprend pas le fonctionnement du système (pourtant simple) ?
    Et si on le fait pour lui, pourquoi pas pour les autres ?
    A ce moment là, autant arrêter le système par point et dépénaliser les infractions routières.

    Il y aurait deux solutions :
    Soit des proches, ou des militants, ou des bons samaritains, s’occupent de lui faire repasser le permis, de lui trouver un travail et de le réinsérer (autant dire qu’il vaut mieux être un saint dont la vie est entièrement consacrée aux autres).
    Soit il faut l’orienter vers un service social ou juridique, non pas pour que la décision soit annulée, mais pour qu’il se débrouille pour repasser le permis, retrouver un travail et se réinsérer...

    Franchement, si la décision concernant son permis est annulée, qu’est-ce que ça va changer si il n’a pas un boulot et un cadre qui l’empêche de barjotter ?
    L’objectif serait plutôt d’essayer de le faire revenir dans un mode de fonctionnement un peu plus viable...
    S’empêtrer comme ça depuis 2006, le bonhomme semble quand même bien chargé...

    Après, la description de tous ces braves élus est assez édifiante. Mais en même temps, si ce bonhomme semble plutôt sympathique, des comme lui beaucoup moins sympa et aussi dingues il doit y en avoir des masses, et le boulot de l’élu n’est pas non plus de se faire vampiriser par des cas aussi problématiques.
    Dura lex, sed lex...

    • mercredi 31 décembre 2014 à 14h59, par caracole

      Monsieur Calagan,vous semblez être un bon citadin,peut-être même un privilégier pour réagir de la sorte, et vous me semblez méconnaître l’injonction à devoir détenir un permis quand on vit...en « région ».Ce fameux césame,que l’on peut perdre très vite si l’on est amené à conduire tous les jours et qui vous permet d’avoir une vie« normale »,professionnelle et sociale, aussi triste soit-elle.Mais ce qui semble vous échapper,c’est que ce permis est le point de départ qui permet de dérouler le parcours de l’exclusion,la desertification de certains territoire,le manque de considération et le mépris de l’administration pour la plèbe.les exclus et les pauvres étant bien sûr responsables,individuellement,de leur sort.
      Responsables par leurs problèmes psychologiques,leur addiction à l’alcool,bref par leur incapacité à s’incérer.
      Car ce que l’on semble reprocher aussi au chauffard,et c’est un détail assez central,c’est son mode de vie. c’est un témoignage qui parait banal mais qui illustre bien le fascisme économique ambiant dans lequel nous barbotons...



  • dimanche 28 décembre 2014 à 16h47, par B

    comment on a enlevé des points à Charles comme si il n’était pas conscient de ce qu’il faisait au volant ?

    m’enfin vous vous rendez pas compte
    c’est pas comme si il avait une bouteille de whisky dans le pif
    il allait jsute chercher des médicaments pour mettre dedans.

    Bravo, Article11.



  • dimanche 28 décembre 2014 à 19h50, par orca

    Salut

    Hélas ,il n’y a pas que sous le bureau du préfet qu’on trouve l’envers de l’humanité . Pourquoi tant de Naufragés(référence au bouquin de Patrick Declerck http://fr.wikipedia.org/wiki/Patric...).Ben parce que l’envers de l’humanité !
    A la Sécu (dont le slogan est : Nous sommes là pour vous aider...),à la Caf, à Pole emploi c’est la loterie selon que vous tombez sur un cyborg ou un humain...Des exécutants/tes n’hésitent pas à vous enfoncez pour se débarrasser de vous .
    Et à la rue madame ,vous savez ce qui arrive ? On y meurt !!!
    453 personnes en 2013 ...Perso je me suis battu et j’ai été voir le défenseur des droits et la CAF a craché prés de 4000€ qu’elle me devait ...depuis 2 ans ...Deux ans à me MALTRAITER !!! Comment ne pas sombrer excepté si on a la chance d’avoir du monde en soutien ?
    La société capitaliste est mortifère !
    Qu’elle crève !



  • lundi 29 décembre 2014 à 12h02, par Scafanti

    @Calagan : vous dites "Ouais, en même temps, que voulez-vous que ces braves gens fassent ?
    Contourner la loi parce qu’un type est tellement à la ramasse qu’il ne comprend pas le fonctionnement du système (pourtant simple) ?« Je ne vais pas entrer dans des considérations ténues sur la complexité ou la simplicité du système. Je me contenterai de vous dire que je vous trouve dur, à la limite »ignoble". L’ignominie tient à l’insensibilisation et à une sorte de vanité qui fraye avec la prétention.
    Je défends donc l’article qui a toute sa raison d’être et je ne cède pas d’un iota à la tentation de l’esclave assumé qui consiste à en minimiser la portée.



  • vendredi 13 mars 2015 à 05h14, par Mark

    Your gift might be physical, intellectual, spiritual, environmental, plant, animal, crystal, mechanical, even molecular, not necessarily emotional at all. This means in case you are given one of the links to download a movie, the individual giving you the web link technically just broke the law. In the 60s and 70s, Mc - Phee emerged as being a versatile and exhilarating multi-instrumentalist (playing reeds and brass), particularly through his recordings to the Hat Hut label in Switzerland. Here is my blog post ... Torrents



  • vendredi 13 mars 2015 à 16h24, par Antony Gibbs

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