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vendredi 13 janvier 2012

Médias

posté à 20h32, par Lémi
97 commentaires

« Le Nouveau Détective » : cours, camarade, le vieux monstre est derrière toi

Tu as surement déjà croisé l’animal au détour d’un kiosque. Il est difficile à rater, s’affiche en grandes affiches lugubres et racoleuses façon « Il tue sa femme, la cuisine et la sert au dîner à ses enfants ». Juste ridicule ? C’est selon. Mine de rien, Le Nouveau Détective est imprimé à près de 400 000 exemplaires chaque semaine. Et l’idéologie qui l’habite n’a rien d’anodin.

C’est un article intitulé « Un voisin pas si gentil que ça ». Il conte le meurtre d’une vieille dame par le gardien de son immeuble. Et se termine sur ces mots : «  Ce qui frappe le plus, aujourd’hui, c’est le désarroi de tous ses voisins. Même le ’gardien’, l’homme qui est le protecteur de la cité, peut constituer une menace... Comme le résume parfaitement l’un des habitants : ’On ne peut décidément plus faire confiance à personne...’ »

Publié dans Le Nouveau Détective du 11 janvier 2012, ce papier n’a au fond pas grand chose de marquant. Il est globalement moins gore et malsain que le reste du canard. Et ne piétine pas outre-mesure les plate-bandes de la décence journalistique et humaine. Mais sa conclusion résume bien l’imaginaire porté par le journal : le monde est une jungle et l’ennemi est à ta porte, armé jusqu’aux dents. On ne peut faire confiance à personne, mantra répété jusqu’à l’overdose. Après lecture de quelques numéros, l’effet se fait sentir, impérieux : tu planques les marmots dans la cave, fermes les volets, armes ta 22 et attends le grincement suspect dans l’escalier pour enfin défourailler...

Car la mission (ou plutôt : le fonds de commerce) du Nouveau Détective est basique : foutre les chocottes. Instiller la frayeur, la peur brute et clinique, celle du tueur qui déboule dans ton salon pour évider ta chère et tendre ou du psychopathe qui grignote tes intestins après t’avoir assommé sur le parking du carrouf. L’enfer, c’est les autres, tous les autres. Positionnement vendeur : le titre affiche une insolente santé après plusieurs décennies de bons, loyaux et sanglants services.

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C’est que Le Nouveau Détective rôde dans les kiosques depuis 1982 (il a pris la suite de Détective, lancé en 1928) et diffuse aujourd’hui son idéologie rednecko-frontiste à des centaines de milliers d’exemplaires chaque semaine. Tirage moyen en 2009 : 382 000 exemplaires (pour comparer, les Inrocks ont un tirage hebdomadaire d’environ 50 000). Bref, Le Nouveau Détective est un mass-média, l’équivalent de Marianne en terme de ventes. Personne n’en parle jamais, pourtant : trop vulgaire et racoleur. Dommage, tant ce journal dit beaucoup sur notre temps.

Lire Le Nouveau Détective, c’est s’immerger dans une vision du monde visqueuse et manichéenne, où l’étranger est toujours à craindre, où le mal rôde en permanence. Un Figaro trash qui aurait délaissé les tartines politico-économiques pour se focaliser sur les faits-divers glauques, traités en mode Voici - pathos et lourdeurs. La patte du journal tient à certains procédés narratifs, censés rendre les papiers plus vivants. Généralement, il s’agit de mettre le lecteur dans la peau de la victime, juste avant le drame1, tout en dépeignant un décor heureux, qui fera contraste avec l’horreur du sort subi. Bref, la victime est insouciante et heureuse, elle rentre chez elle le cœur léger, alors qu’une douce rosée de printemps caresse ses orteils folâtres et que ses enfants ramassent des coquelicots en chantonnant ; rien ne laisse présager que... et, paf, la tronçonneuse du voisin dans le dos et les marmots livrés en pièces détachées aux rottweilers. Le « journaliste » (ou celui qui réécrit ses envolées morbides) peut alors ouvrir les vannes et détailler l’hémoglobine avec extase. Splash.
En fin d’article, le rédacteur n’hésite pas, s’il est particulièrement en forme, à placer un appel plus ou moins déguisé au retour de la peine de mort où au lynchage collectif. Emballé c’est pesé.

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Un point positif, ceci dit : les titres des papiers sont plutôt fendards - en vrac, dans le dernier numéro : « Le rire sinistre de la mort », « Un horrible cauchemar au milieu du rêve », « Avis aux futurs jurés »2, « Des tonnes d’amour en héritage », « Un dernier câlin avant de mourir », « Rendez-vous avec la mort à Paris »... Une poésie involontaire qui s’estompe vite à la lecture desdits papiers, tant leurs contenus rivalisent en niaiserie, en détails sanglants et en fumeuses digressions psychologiques. Le directeur de la rédaction, un certain Gabriel de Mortemart, appelle cela du « journalisme narratif », non sans prétention (voir cette vidéo hilarante ; Kessel, sors de ce corps...), comme si son journal était un sommet de littérature populaire et pas un torchon trash écrit avec les pieds3...

Entre ces solides morceaux de bidoche journalistique, on note la présence de quelques chroniques sur les animaux-si-gentils-si-mignons (à les lire, il semble que la peine de mort devrait aussi être appliquée aux gens qui abandonnent leurs poneys ou battent leurs teckels, Bardot powa), d’une batterie de pubs type presse de mémé (conventions obsèques, régime miraculeux à base de choux, voyantes médium de l’hyper-espace), d’une doses de blagues vraiment nazes4 et de deux ou trois prises de position bien glauques.
L’été dernier, le journal chroniquait ainsi le bouquin préféré des envappés frontistes, Le Camp des Saints, immondice de Jean Raspail qui dépeint une France détruite par une flottille d’Orientaux dégénérés menée par un nain coprophage5. Le Nouveau Détective abordait l’ouvrage sous un angle fortiche : et si ce que Jean Raspail racontait était déjà arrivé ? Si l’envahisseur avait déjà gagné ? Et de dégainer de jolis schémas avec des grosses flèches anxiogènes pour symboliser le viol de notre territoire et la bataille en cours6. Peu ou prou ce à quoi doit ressembler une leçon de géopolitique par Nadine Morano et Claude Guéant. Pathétique ou glaçant, mon cœur balance.

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Autre fait de gloire du journal : le traitement des révoltes de 2005. Dans un édito malicieusement intitulé « Non ! L’argent ne manque pas dans les cités », la rédaction dégainait sa meilleure prose pour dépeindre la situation des banlieues. « Après les émeutes qui ont explosé à Villiers-Le-Bel, la même rengaine habituelle a été diffusée dans la plupart des médias : si la banlieue bouillonne, c’est parce qu’on ne fait rien pour elle, qu’on l’abandonne à son triste sort. Si les « jeunes » brûlent des voitures, tirent sur la police, caillassent les pompiers, c’est parce qu’ils n’ont pas de travail, et rien à faire pour s’occuper... Évidemment, la vérité est tout autre. En fait, il tombe sur la banlieue une pluie d’or, d’argent, de subventions, d’aides, de fonds publics en tout genre(...). Et pour quels résultats ? On se le demande. » Même l’ahuri Zemmour, pourtant fort doué en la matière, n’a jamais atteint de tels sommets réactionnaires.

Un dernier coup d’éclat, pour le fun. Soit quelques lignes d’un édito consacré à l’incendie de Charlie Hebdo (numéro du 9 novembre 2011) révélant, outre un sens de la grammaire assez approximatif, la féroce capacité du titre à repousser ses propres limites : « Dans les années 30, les nazis avaient tout dit de ce qu’ils comptaient faire. Aujourd’hui, les islamistes font la même chose. Ils disent le monde qu’ils veulent. Va-t-on continuer à fermer les yeux ? » Point Godwin d’ampleur épique.

*

Tout ça pour dire : si ta mémé lit Le Nouveau Détective, gaffe à toujours bien t’annoncer à haute et intelligible voix quand tu lui rends visite au débotté. Un coup de fusil est vite parti...



1 Quelquefois, pourtant, c’est l’inverse : il s’agit de placer le lecteur dans la tête de l’agresseur. Exemple : « Les larmes de la jeune fille, loin d’apitoyer son bourreau, portent à son comble l’excitation du sadique, qui la viole pour la deuxième fois.  »

2 Sous entendu : ayez la main lourde au moment de livrer votre verdict. Oui, ils ont osé.

3 Reste que Le Nouveau Détective a une certaine réputation d’efficacité dans le traitement des faits-divers. Ses « journalistes » sont souvent rapidement sur les lieux, grâce à un solide réseaux tissé auprès des journalistes de la Presse quotidienne régionale et dans les commissariats. Et ils savent comme personne rentrer par la fenêtre quand on leur a refermé la porte au nez. Ce qui ne change rien à l’indigence du contenu, of course.

4 Ma préférée dans le dernier numéro : « Madame Rodriguez, concierge de profession, annonce à une amie qu’elle est enceinte. - Comme ça, tu es enceinte ! Mais qui est le père ? Je le connais ? -Tu le connais sûrement ! C’est un locataire de l’immeuble dont je m’occupe. - Ah bon ! Lequel ? - Je ne pourrais pas te dire exactement. Voilà... J’étais entre le 3e et le 4e étage, je nettoyais l’escalier... »

Fendage de poire.

5 Au final, l’éternelle France meurt de ne pas oser massacrer les millions d’étrangers putrides qui débarquent sur ses plages de Provence. Du lourd.

6 A ce sujet, lire ce billet sur Le dernier des blogs, à qui j’emprunte l’illus.

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COMMENTAIRES

 


  • Il est frappant de constater que, depuis 1863 année de parution du Petit Journal, porté sur les fonts par Millaud et Napoléon III, rien n’a vraiment changé en matière de presse dite « populaire ». C’est toujours la même idéologie faisandée qui y est véhiculée.

    Bonus : une blague du Petit Journal.
    Chez le juge d’instruction .
     × Enfin, d’après tout ce que je vois, bien que vous disiez toujours : « Nous autres travailleurs » , vous n’avez pas de métier, vous ne travaillez jamais.
    L’inculpé, indigné :
     × Si je travaillais, est-ce que j’aurais le temps de représenter convenablement les travailleurs ?

    http://cent.ans.free.fr/historique.htm



  • moi je pense qu’on ne peut vraiment faire confiance à personne.
    Prenons ces femmes qui ont mis des prothèses mammaires alors qu’elle n’avait même pas eu de cancer,
    ne voudraient-elles pas aujourd’hui se faire rembourser sur notre dos ?



  • « Tu as surement déjà croisé l’animal au détour d’un kiosque. »

    Ben non parce que je ne lis que trois journaux (dont l’excellent Article XI, slurp !) auxquels je suis abonné ce qui m’évite la vue et l’odeur de ces torches-fion. Mais merci quand même de m’apprendre que, afin de recycler leur idées et proses merdiques « Ils » sont obligés de paraître faire du neuf avec.



  • Très intéressant ce papier ; il me fait penser qu’il faudrait faire un travail transversal autour du commerce de la peur : cette presse, les vendeurs d’alarme, les associations de sois disant protection de l’enfance...
    Un exemple parmi d’autres