ARTICLE11
 
 

jeudi 12 décembre 2013

Entretiens

posté à 13h00, par Lémi
25 commentaires

Alain Musset : « l’apocalypse est un phénomène politique, social et économique »

Bon, ok, on y a finalement coupé l’année dernière, le grand boum cosmique du 21 décembre 2012 se résumant à un pétard mouillé du plus mauvais effet. Il n’empêche : l’apocalypse nous pend au nez. En tout cas, c’est écrit et matraqué à toutes les sauces. Pour y voir plus clair, entretien avec Alain Musset, auteur du « Syndrome de Babylone, géofictions de l’apocalypse ».

Cet entretien a été publié dans le numéro 13 de la version papier d’Article11

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« Un jour nous avons possédé le monde, mais nous l’avons dévoré et brûlé », Harry Harrison, Soleil vert, 1966

À quelle sauce l’humanité sera-t-elle mangée ? Quels pissenlits funèbres grignotera-t-elle par la racine ? Finira-t-elle noyée corps et biens ? Dévastée par une comète ? Décimée par un virus ? Rongée par l’atome ? La question passionne l’espèce bipède depuis un bail – Babel, à vue de nez – et semble appelée à prendre une place toujours croissante dans nos imaginaires collectifs.

Dans Le Syndrome de Babylone, géofictions de l’apocalypse (Armand Colin, 2012), le géographe urbain Alain Musset, par ailleurs spécialiste de l’Amérique latine, livre une brillante analyse des différents visages de la destruction terrestre tels qu’évoqués dans les œuvres de science-fiction (films, livres, jeux vidéo...). Un travail sur les représentations de la ville, oscillant entre passé, présent et futur, et beaucoup moins anodin qu’il n’y paraît. Son objectif ? « Comprendre notre vision pessimiste d’un monde qui semble n’avoir été créé que pour mourir. »

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L’histoire de l’apocalypse est d’abord celle de la jubilation humaine à dépeindre la destruction urbaine...

C’est un fait : on aime les ruines. Mettre en scène l’apocalypse est une manière de les faire surgir, d’imaginer les décombres. Mais cette destruction est souvent aussi un moyen détourné de se venger d’une société toujours plus injuste. C’est pourquoi les rares icônes urbaines universelles ont été systématiquement martyrisées dans les films et les livres catastrophes. La Statue de la Liberté, par exemple, a subi tous les outrages au fil du temps – décapitation, noyade, démembrement, etc.
De même, si les grandes cités comme Paris ou New York occupent une place si centrale dans les œuvres de fiction traitant de l’apocalypse, c’est parce qu’elles symbolisent l’état d’une civilisation et ses inégalités, qu’elles concentrent ses dysfonctionnements. C’était déjà le cas dans la Bible : Jérusalem, LA ville par excellence, était aussi celle qui accumulait les injustices, où l’on oubliait Dieu.

La Bible serait donc l’ancêtre des films catastrophe de type 2012 ?

L’Apocalypse de Saint Jean, dernier livre de la Bible, est en effet le tout premier ouvrage de science-fiction. Et il donne le scénario basique des romans et films apocalyptiques à venir. Tout y est, de la comète à l’inondation, de l’épidémie au tremblement de terre. Cette matière première a nourri la science-fiction jusqu’à aujourd’hui. De manière évidente ou subliminale. Dans Le Choc des mondes1, film des années 1950 inspiré d’un roman de Philip Wylie et Edwin Balmer, le récit est ainsi introduit par une image de la Bible qui s’ouvre et par une allusion au déluge universel. Autre exemple, plus récent, le blockbuster hollywoodien Le Livre d’Elie (2010), dans lequel tout repose sur le fameux « livre » que transporte le héros et qui va sauver le monde, à savoir la Bible.

Les différents modes de destructions ont tous des connotations bibliques. Jusqu’à la bombe atomique, qui semble évoquée dans l’Apocalypse de Saint Jean : on y décrit des pêcheurs se roulant au sol recouverts de cloques, vomissant leurs entrailles – comme s’ils étaient irradiés.

Et c’est justement l’invention de la bombe atomique qui provoque l’essor d’une science-fiction apocalyptique sortant des rails bibliques...

Exactement ! Avec la bombe atomique, l’homme devient techniquement capable de se détruire lui-même. Le voilà responsable. Non plus parce qu’il a pêché et mérite la damnation divine, mais parce qu’il a créé un système dévastateur. Se développe ainsi une interrogation sur nos sociétés industrielles, sur les conséquences de l’emballement économique.

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Illustrations de Caza pour « Le Troupeau aveugle » de John Brunner (J’ai lu, 1981)

Le mouvement s’intensifie dans les années 1960-1970, avec la lente prise de conscience des atteintes à l’environnement, et notamment la Conférence de Stockholm en 19722. S’opère alors un véritable essor de cette approche plus politique, que l’on va appeler science-fiction critique et qui se focalise sur la destruction de l’environnement. À mes yeux, John Brunner est l’écrivain essentiel de ce courant. Lui a fustigé les modes de destruction capitaliste, à partir de l’exemple américain : industrialisation à perte de vue, destruction du milieu, exploitation des sociétés périphériques, rôle des multinationales... Dans Le Syndrome de Babylone, je cite ainsi un extrait du Troupeau aveugle (1971), où un scientifique explique au Président qu’il n’y a qu’une porte de sortie pour éviter la catastrophe : « Nous pouvons rétablir l’équilibre écologique de la biosphère […] si nous exterminons les deux cents millions de personnes les plus extravagantes et les plus gaspilleuses de notre planète. »

Vous écrivez que « chaque fin du monde est le reflet de son époque »...

Bien sûr : on détruit avec les moyens à portée de main. Quand Mary Shelley écrit Le Dernier homme en 1823, elle utilise la peste comme mode de destruction parce qu’il n’y a alors rien de plus dévastateur (hors interventions extérieures de type comète). Les paradigmes de la destruction s’inscrivent toujours dans une époque.
Mais il s’opère une coupure quand l’homme comprend qu’il est devenu son probable propre bourreau, suite à l’emballement technologique. La bombe atomique, je l’ai dit, en est un parfait exemple. Quant à la peste, elle est « recyclée » à la sauce contemporaine : l’idée que l’homme peut créer sa propre maladie et détruire l’humanité devient la trame de nombreux récits, du Fléau (1978) de Stephen King au film L’Armée des douze singes de Terry Gilliam (1995).

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Certains placent également dans l’apocalypse un espoir, celui de fonder une société nouvelle post-catastrophe....

Dans la Bible, le déluge a pour but de nettoyer la planète de ceux qui ne croient pas convenablement et ont sombré dans le péché. C’est un début, pas une fin. L’apocalypse viendra ensuite, avant de laisser place à une nouvelle Jérusalem, débarrassée de ses injustices. Ce n’est pas seulement la fin du monde, mais également l’émergence d’un nouveau.

La catastrophe peut ainsi parfois être vue comme un moyen de ne pas passer par le Grand Soir. Puisque tout est détruit, il est possible d’envisager une autre reconstruction. Le monde est rasé ? Profitons-en, il n’était de toute façon pas très réussi. Il y a là l’aveu d’une incapacité politique, celle de changer le monde par nous-mêmes. Certains récits évoquent ainsi une révolution sociale, voire une utopie où l’anarchie se réalise, où l’État et le salariat sont abolis. Je pense notamment à Planète socialiste3, recueil publié en 1977 chez Kesselring, éditeur engagé à l’époque.

Mais les véritables utopies post-apocalyptiques sont rares. Dans Le Choc des mondes, la terre est détruite par une comète, et des rescapés se rendent sur une autre planète avec pour mission de créer une société plus juste. Certains d’entre eux s’en félicitent, parce que le système terrien fonctionnait sur l’injustice et l’exploitation. Sauf que leur nouvelle société est biaisée dès le départ : seule une centaine de personnes a été sauvée, des ingénieurs et savants issus d’une couche sociale élevée. On retrouve aussi ce procédé dans le film 2012, d’Emmerich : c’est l’argent qui permet de sélectionner les survivants. Ce qui est totalement idiot. Si le monde est détruit, à quoi vont servir les milliards de dollars qui ont permis d’acheter les places ?

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Vous écrivez aussi que « La réalité suit souvent de peu les scénarios de science-fiction  »...

C’est davantage une dimension prospective que prophétique. Parce que les scénarios d’apocalypse se nourrissent du présent pour imaginer la suite. L’écrivain Norman Spinrad en est un bon exemple. Dans Il est parmi nous (2003)4, il pousse très loin la critique d’un système capitaliste au bord de l’autodestruction. Il le fait via un artifice scénaristique : un envoyé du futur, Ralph, est chargé de stopper l’humanité tant qu’il est encore temps. Quand on lui demande à quoi ressemble le futur, Ralph en dresse un tableau effrayant : l’air est empoisonné et les gens se sont réfugiés dans les grands centres commerciaux, les malls – ces bâtiments caractéristiques de l’urbanisation américaine. Quelqu’un lui répond alors que c’est génial, parce que c’est exactement ce qui se déroule à l’heure actuelle et que les gens y passent déjà leur vie : y emménager permettra de résoudre les problèmes de circulation...
Il y a là une relation étroite entre présent et futur, avec une dénonciation limpide de l’auteur. Au fond, il nous tient ce discours : Attention, vous vivez dans ces centres commerciaux qui sont des faux espaces publics, qui fragmentent et détruisent la ville, qui opèrent des séparations sociales. Tout ça, vous le payerez. Outre les États-Unis, difficile de ne pas songer ici à l’Amérique latine, où de gigantesques centres commerciaux sont réservés aux privilégiés. Et ces derniers s’y sentent à l’aise, parce qu’il y a des caméras de surveillance, des gardes, etc.

Le géographe Mike Davis a parfaitement analysé l’idéologie de la peur qui permet de construire cette société fragmentée caractéristique du néo-libéralisme. Dans City of Quartz (1990), ouvrage consacré à Los Angeles, il détaille ainsi les perversités de l’urbanisme américain, soulignant l’idéologie de l’enfermement qui le caractérise. Davis montre très bien comment les sociétés américaines se barricadent dans la peur, comment les médias en jouent et comment ce phénomène se trouve également au centre d’un business important. Le message sécuritaire permet en effet de faire avaliser toute une série de mesures lucratives : contrôle par caméras ou gardiens, construction de murs et d’enceintes, recours à des gadgets électroniques de surveillance, etc.

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Le confinement de privilégiés souhaitant se protéger des classes dites « dangereuses » est récurrent dans la science-fiction. Jean-Marc Ligny a par exemple publié l’an dernier un ouvrage intitulé Exodes, qui décrit une situation pré-apocalyptique : tout va mal, la planète se détraque, et seules des bandes éparses de favorisés ont réussi à se regrouper pour vivre dans de bonnes conditions – l’un des centres les plus importants n’est autre que Davos.

Certains indices laissent à penser que l’apocalypse a déjà eu lieu, que nous sommes entrés dans l’ère du bunker...

Je vais prendre l’exemple de Mexico : les principes urbanistiques qui y ont actuellement cours relèvent de la catégorie de ce qu’on appelle les condominios cerrados, c’est-à-dire des gated communities5. Ce sont des espaces parfois immenses, où vivent des milliers d’habitants, enfermés, engoncés dans cette illusion de sécurité et cette peur de l’extérieur. On retrouve d’ailleurs cet univers dans un film sorti en 2008 et intitulé La Zona, de Rodrigo Pla. Le récit se déroule donc à Mexico, dans l’un de ces condominios cerrados réservés aux classes supérieures ; ce quartier fermé borde un bidonville. Une panne du système de sécurité se produit, un arbre tombe par-dessus le mur d’enceinte et des jeunes réussissent à rentrer. Bref, la grande peur des habitants de ces lieux... Le film renvoie ainsi à ces barrières érigées partout, de Mexico à Melilla6, contre la « marée des barbares » qu’il faudrait contenir à tout prix.

Citons également Je suis une légende, récent film avec Will Smith en tête d’affiche. Le scénario ? Un virus transforme les gens en proto-vampires qui se réveillent la nuit et que le « héros » s’échine à massacrer. Le film porte une idéologie répugnante : la rue y est présentée comme un espace toujours hostile, plein de représentants des classes dangereuses à éliminer – généralement latinos ou noirs. _ La fin est encore plus atterrante : Will Smith meurt, mais les deux femmes qu’il a protégées partent en quête d’un abri. Soudain, la voiture s’arrête en pleine campagne. La caméra capture alors le regard émerveillé des deux femmes – elles semblent arrivées au paradis. Et comment se présente-t-il, ce paradis ? Simple : un gigantesque mur s’élève devant leurs yeux. Puis une grande porte s’ouvre, et elles voient apparaître deux gardes armés munis de M16, jouxtant la bannière étoilée. Au fond, une église. Voilà, merci Seigneur, elles y sont : l’éden américain.

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L’apocalypse apparaît ainsi comme une excellente machine de propagande...

C’est un instrument de manipulation de l’opinion, durablement installé dans les consciences. On l’a bien vu avec le 21 décembre 20127 et son omniprésence médiatique : ce genre d’événement monté de toutes pièces permet de distraire l’attention des véritables problèmes.
C’est la même chose quand on parle du « choc des civilisations ». Ce discours permet évidemment de dissimuler la réalité de la domination de classe. Le nationalisme a joué ce rôle pendant des décennies, dressant par exemple le peuple français contre le peuple allemand – les plus riches conduisant leurs affaires par-dessus la mêlée. _ Aujourd’hui, ce fameux choc de civilisation, censé opposer chrétiens et musulmans, sert de paravent aux réalités sociales, à cette guerre de classes qui devrait être le sujet. C’est une forme de management de la peur par des élites qui – elles – sont globalisées et se fichent totalement de la nation ou de la religion, que ce soit en Arabie Saoudite ou au Brésil.

Spinrad dénonce cet état de fait. Lui dit que les classes sociales existent, et il utilise la science-fiction pour le rappeler. Alors que la société du Spectacle qu’il dénonce cherche à donner l’illusion que nous sommes tous frères, il souligne que non, pas du tout : certains trinquent plus que d’autres. Son futur s’ancre profondément dans la réalité. Dans l’ailleurs imaginé, il cherche un miroir de notre civilisation.

Le XXIe siècle paraît proprement obsédé par l’apocalypse : des zombies au 21 décembre 2012, du bug de l’an 2000 aux multiples avatars d’une épidémie d’ampleur...

Il est certain que la période actuelle est traversée par de nombreuses psychoses. Mais le phénomène est récurrent dans l’histoire : il se produit à chaque fois que la peur de l’avenir prend le dessus. Et toute nouvelle période de peur collective efface de nos mémoires celles qui ont précédé. Le début du XXe siècle, par exemple, a été tout aussi riche de frayeurs collectives, avec la grande peur du passage à l’an 1900, puis la panique qui a accompagné le passage de la comète de Halley en 1910. Cela concordait en réalité avec la montée des tensions entre grandes puissances impériales, conduisant finalement à cette véritable apocalypse que fut la Première Guerre mondiale.

Nous sentons aujourd’hui que nous vivons la fin d’un monde, avec des valeurs qui s’évanouissent et l’apparition de risques nouveaux. D’où des émanations symboliques en matière d’apocalypse. Et la crise économique vient évidemment se greffer à cette situation, parce qu’elle menace l’ordre établi. Dans ces conditions, la peur est une forme de gouvernance, elle sert à diffuser un discours sur le mode : « Attention, nous sommes au bord du chaos, restez sages sinon tout va encore s’aggraver. »

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Les scénarios classiques, d’inspiration biblique, pullulent parce qu’ils jouent un rôle de manipulation important. Le film 2012 en est un bon exemple : ce type de paradigme extérieur (la prophétie maya) permet à l’homme de se dédouaner. On retrouve cette forme de raisonnement dans les véritables catastrophes, dites « naturelles ». Sauf qu’une catastrophe n’est en fait jamais « naturelle » : il s’agit plutôt d’un construit social. Quand l’ouragan Katrina frappe la Nouvelle-Orléans, c’est dans le passé qu’il faut chercher les racines de la catastrophe, cimentée par des structures urbaines et sociales. Il a d’ailleurs frappé en majorité les plus pauvres.
Ce qui est valable pour l’apocalypse locale l’est pour l’apocalypse globale. La catastrophe mondiale dans laquelle on baigne aujourd’hui n’a rien de naturelle : c’est un phénomène politique, social et économique. Mais on pousse la population à considérer que cela relève du châtiment divin – un discours récurrent chez les Républicains américains après Katrina – de manière à ne pas mettre en cause les vrais responsables.

L’an dernier, lors d’un débat, on m’a demandé pour quand je prévoyais la fin du monde. J’ai répondu qu’on y était déjà, en développant la métaphore de la grenouille dans l’eau bouillante : si on jette un batracien dans une casserole frémissante, il tente de s’échapper. Mais si on fait lentement cuire l’eau avec la grenouille dedans, elle y reste jusqu’à sa mort. Nous sommes comme cette seconde grenouille. Et deux solutions s’offrent à nous. Soit nous en remettre à une combinaison ignifugée, un biais technologique qui repousse le problème. Soit parvenir à baisser le feu. Seule cette deuxième solution est rationnelle, mais personne ne s’y résout.

Le scénario d’apocalypse le plus crédible est en fait celui du livre Soleil vert, d’Harry Harrison : à force d’épuiser les ressources, d’exploiter et de produire sans raison ni discernement, l’humanité s’épuise et dépérit. Dans le roman, les habitants de New York vivent dans des conditions terribles mais ils restent obsédés par l’an 2000, certains que la fin du monde se produira à cette date. Sauf que non : la fin du monde, ils sont déjà dedans.



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2 Conférence des Nations Unies qui a placé, pour la première fois, les questions d’environnement au rang de véritable enjeu international.

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5 Il s’agit de quartiers résidentiels dont l’accès est contrôlé, et dans lesquels l’espace public est privatisé.

6 A ce sujet, voir « Melilla - les ombres du mur », article publié en mai dernier sur Article11.

7 Pour rappel, l’approche du 21 décembre 2012, censément date prévue pour l’apocalypse par le calendrier maya, a donné lieu à un ramdam médiatique d’ampleur biblique, notamment dans la commune de Buragach (à ce sujet, voir l’article de l’ami Alexis Berg dans le dernier numéro de l’excellente revue Z, « Les lumières mortes de la fin du monde »).


COMMENTAIRES

 


  • Parmi les représentations les plus fertiles de la faim du monde, ne pas oublier les films de George A. Romero. Ses histoires de mort-vivants répertorient de façon très convaincante les tares autodestructrices qui rendent ce monde si intéressant à observer (consommation, cupidité, racisme, militarisme, lobotomie par les médias, etc.). Super article.



  • antidote :
    Philippe Pinchemel.



  • Bonjour, votre article m’a intéressée au plus haut point, notamment parce que je suis actuellement un séminaire intitulé « Apocalypse & apocalyptismes » à la fac.
    Je voulais vous demander si vous aviez lu Le temps de la fin de Günther Anders, qui a su je pense trouver l’expression convenant au temps dans lequel nous vivons depuis la création de la bombe atomique. Nous pouvons mourir à tout moment, par la faute de notre espèce, par notre faute en quelque sorte, et il s’agit donc d’un temps très particulier, que les autorités essaient pourtant de nous présenter comme ne représentant aucun danger. Et puisque vous faites allusion à ce type de phénomène dans l’article, sans pour autant le nommer ou faire référence à cet ouvrage, je voulais savoir si vous l’aviez lu, car il pourrait certainement vous intéresser.
    Cordialement, Alexandra.

    • Bonjour : non, je serai honnête, je n’ai pas lu Le temps de la fin de Gunther Anders, mais je le mets sur mes tablettes. Je vais y jeter un coup d’oeil car ça m’intéresse au plus au point. il faut dire qu’en ce moment je prépare un nouveau bouquin sur la science-fiction critique et je suis un peu débordé !



  • Merci beaucoup pour cet article.

    Il est amusant de voir comment le romain de Matheson « I am legend » qui traite finalement le même sujet que vous est devoyé par son adaptation avec Will Smith au point que le fait qu’ils portent le même nom devient mensonge. Du coup le rapport entre le discours du livre et celui du film illustre parfaitement votre propos.

    • Bien sûr, entièrement d’accord ! Le roman de Matheson est véritablement humaniste alors que le film est une escroquerie intellectuelle. Le plus fort dans l’oeuvre de Matheson est que le « héros » finit par comprendre qu’il est lui-même le monstre et qu’il accepte de disparaître pour laisser sa chance à la nouvelle humanité.



  • samedi 14 décembre 2013 à 13h53, par I Am Legend

    Merci Alain Musset et Lémi pour cet excellent entretien.

    Si vous lisez ces lignes, Alain : un mot sur I Am Legend. Le film est en parfait opposition au livre. Je m’explique, sans me souvenir de la source.
    Film/Livre
    New York/Los Angeles
    Salut de l’humanité/extinction de l’espèce humaine
    Héros représente le bien/Le héros est en fait le croque-mitaine d’une nouvelle humanité
    Légende du sauveur/Légende du dernier grand monstre

    Les exemples sont très nombreux, le plus intéressant tient à la morale du livre : l’humanité ancienne, source du mal, qui terrorisait chaque nuit les enfants des « nouveaux humains » est enfin éradiquée.

    Si « les véritables utopies post-apocalyptiques sont rares », I Am Legend en fait paradoxalement partie.

    La nouvelle humanité qui se développera sur les ruines du monde trouvera un système de valeur opposé aux notre et vivra avec le souvenir de nous comme étant une ancienne espèce éminemment nuisible dont la disparition marqua l’apparition d’un âge nouveau.

    Ne serait-ce pas là un autre scénario particulièrement crédible ?

    • dimanche 15 décembre 2013 à 09h15, par Alain Musset

      Oui, tu as raison. Je ne l’avais pas considéré de cette manière mais le monde nouveau du roman de Matheson peut être considéré comme une utopie enfin réalisée. Je mettrai seulement un bémol : quand le monstre qui terrorise la population (et qui croit défendre le genre humain) finit par être éliminé, nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle ère où rien n’est encore consolidé. Il ne reste plus qu’à espérer que nos successeurs ne retomberont pas ensuite dans les mêmes travers…



  • Excellent article, très instructif,,merci !



  • Excellent article, très clair et complet.

    Je ne sais pas si vous avez lu la théorie de Dupuy sur le catastrophisme éclairé : Dupuy préconise de mettre fin à l’aveuglement apocalyptique qui pousse les individus à nier la catastrophe parce qu’elle est insupportable d’une part et parce qu’il préfère s’aveugler plutôt que d’avoir à agir sur ses modes de vie et de consommation. Pour lui, il s ’agit de créer une véritable pédagogie de la catastrophe, c’est à dire sensibiliser et éduquer les populations aux grand enjeux environnementaux. Cette pédagogie de la catastrophe n’est pas un frein au changement de comportements (pourquoi agir sur l’apocalypse arrive) mais plutôt une mise en mouvement de la population vers des pratiques plus durables.

    Dupuy présente donc une vision de l’apocalypse « positive » puisque pour lui, c’est en l’imaginant et en l’acceptant que l’être humain est capable de changer de paradigme et de penser un autre futur.



  • Merci pour le commentaire ! Non, je n’ai pas lu Jean-Pierre Dupuy. j’avais déjà tant d’ouvrages à lire que je ne pouvais pas trop déborder sur ce qui ne correspondait pas directement au domaine de l’apocalypse. Mais suite à votre message je suis allé regarder ses oeuvres sur le net et « Pour un catastrophisme éclairé » me paraît très intéressant. Je ne peux pas en dire plus pour le moment. En tout cas, toutes ces pistes de lecture, c’est super. Merci encore.

    • Curieusement, dans son bouquin publié en 2001, Dupuy oublie (?) de parler de la plus grande catastrophe industrielle de l’époque : Tchernobyl. Il ne la découvrira (???) qu’en... 2006 !

      Et l’industrie nucléaire, pourtant grande pourvoyeuse de potentialités catastrophistes pour des siècles et des siècles, est absente de ses analyses...

      Mais quand on sort de Polytechnique, il ne faut pas froisser ses petits copains du Corps des Mines...

      • Intéressant, car un des premiers à s’être posé la question de la sécurité des centrales nucléaires est Lester del Rey dans son roman « Crise » (« Nerves » en anglais), publié en 1956 à partir d’une nouvelle éditée en 1942. Comme quoi, encore une fois, la science-fiction avait une longue d’avance sur les polytechniciens…



  • En guise de symétrique, du côté des espérances, voir aussi le récent texte d’une conférence : http://yannickrumpala.files.wordpress.com/2009/05/rumpala-penser-les-esperances-ecologiques-avec-la-science-fiction-sept-2013.pdf



  • Il faut distinguer nettement le catastrophisme de l’eschatologie juive ou chrétienne, ce que M. Musset ne fait pas bien selon moi dans cet article. Pour prendre un exemple, le philosophe réactionnaire Nietzsche est antichrétien et « catastrophiste », persuadé que la culture moderne occidentale mène au pire, mais il ne croit pas une seconde dans l’apocalypse chrétienne. Du point de vue juif ou chrétien, l’apocalypse est une bonne nouvelle, car elle signifie la fin d’un monde atroce, en proie au péché et à la mort.
     × De même l’expression de « science-fiction » est trop floue et inadaptée. L’apocalypse de Jean se présente en effet comme une antifiction, puisqu’il n’y a pas de progrès « dans le temps » dans cette religion, mais seulement par rapport à une vérité éternelle. On peut aussi bien qualifier la promesse opposée de démocratie ou de paix mondiale, les fameux « lendemains qui chantent », de science-fiction, dans la mesure où rien de scientifique ne permet l’avènement d’une telle démocratie.
     × J’ajoute que Karl Marx est très intéressant à ce sujet, puisqu’il est difficile de dire si la démocratie marxienne est un projet politique ou apocalyptique, autrement dit si c’est le motif politique qui prime chez Marx et Engels, ou bien plutôt le motif de révélation scientifique.

    • Ah !Ah ! Oui, c’est vrai, mais une entrevue n’est pas un article et tous les thèmes ne peuvent pas y être abordés, notamment la différence entre le catastrophisme de Nietzsche et l’eschatologie chrétienne. Je vous encourage donc à foncer dans une bibliothèque pour y lire mon livre - qui ne prétend d’ailleurs pas faire le tour de la question, loin de là, puisque mon point de vue est essentiellement géographique. Et quand je parle de l’Apocalypse de saint-Jean comme du premier livre de science-fiction, c’est au second degré, bien sûr. Il ne faut pas prendre cette expression au pied de la lettre. La Sf est un genre bien défini, avec ses règles et ses normes, mais aussi ses écoles, ses courants et ses dissident(e)s. En tout cas, merci pour votre commentaire !



  • Un autre livre est déja en route ? Je trouve vraiment génial que vous continuiez votre réflexion sur la SF critique après cet « état de l’art » impressionant qu’est Le syndrome de Babylone.
    Mais je ne peux m’empécher de me demander si vous n’avez jamais voulu écrire votre scenario SF ?
    Il n’y a pas si longtemps Paco Ignacio Taibo II, se refusant à admettre qu’Emilio Salgari n’écrirait plus (après en avoir fait sans doute bien assez), a transporté le temps d’un bouquin ses lecteurs chanceux dans un bateau pirate truffé d’anarchistes intellos -justes mais sanguinaires- sortis autrefois de l’imagination de son père spirituel. Les tigres de Malaisie : ce n’est pas de la SF, mais cela fait fantastiquement du bien ! Alors c’est quoi la démocratie après l’Empire ? Une bonne dystopie ne devrait-elle pas ouvrir sur son contraire, histoire de pousser la symétrie ? Un bon truc pour repousser la peur, la haine, l’agression et la colère.

    • Sunniva ? Bigre… Je me demande s’il s’agit de celle que je connais ! En tout cas, oui, je continue dans cette voie mais de manière moins masquée que pour le syndrome de Babylone. il s’agit cette fois d’opérer une dissection critique de nos sociétés pour montrer que la SF a une capacité de dénonciation beaucoup plus forte qu’on ne le croit habituellement, avec notamment des auteurs qui n’hésitent pas à revendiquer leurs attaches marxistes, marxiennes ou anarchistes. Pour vous faire une idée, vous pouvez aller sur le site de Divergences2. Il y a un texte sur le colonialisme et un autre sur le genre (première partie d’un triptyque sur ce sujet). Quant à Paco Ignacio Taibo II et ses Tigres de Malaisie anti-impérialistes, Ah ! Oui !
      Un scénario de SF ? J’y pense de temps en temps mais je ne pense pas être à la hauteur.



  • excellent article
    the futur is now
    et l’apocalypse pour bientôt sinon bien amorcé et en rafale

    je vénère les livres de Norman Spinrad
    la S.F est drôle,aussi avec Planète à gogos
    suivi de les gogos contre attaquent.
    de Frederik Pohl & G.M.Kornbluth.(Folio S.F)
    ou La planète des cocus du vénérable André Héléna.
    trouvé chez un bouquiniste après la lecture d’un article
    sur le bonhomme dans le N°8 de CHERIBIBI.

    • Aux Utopiales de Nantes, j’ai eu la chance de pouvoir discuter avec Norman Spinrad dont j’ai presque tous les livres à la maison. La mort de F. Pohl l’an dernier a laissé un vide mais il y a encore plein d’auteurs de SF critique qui continuent non seulement à questionner notre société mais qui proposent aussi des pistes pour changer le monde - sans avoir besoin de l’apocalypse ! Il faudra que je lise la planète des cocus, ça a l’air intéressant.



  • Merci pour ce très bon article, comme votre dernier livre d’ailleurs !!

    Pour les passionnés je me permets de signaler que M. Musset fera une masterclass dans le cadre du festival Ville et cinema (->http://www.villeetcinema.com/festival/]) le samedi 15 mars 2014 à la Maison d’Architecture d’Ile de France à 17h00. Thème de son intervention : « Le cinéma de l’Apocalypse » suivi de deux films rarement diffusés (Unclear Holocaust et Le Monde, la chair et le diable)
    Cette année la thématique est Ville blessée.
    Venez nombreux écouter ce passionné !!



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