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mercredi 12 décembre 2012

Invités

posté à 18h21, par Jean-Luc Porquet
31 commentaires

Ellul l’avait bien dit !

La pensée de Jacques Ellul était isolée dans les années 1960. Malgré un léger regain d’intérêt, elle le reste aujourd’hui. Sans doute parce que le penseur bordelais fut l’un des premiers à remettre en cause l’idée de « progrès technique » et l’optimisme technophile à tout crin, un discours qui ne passait pas pendant les Trente Glorieuses.

Ce texte a été publié dans le numéro 10 de la version papier d’A11

***

En 1966, Jacques Ellul s’énerve. Dès l’avant-guerre, il s’est demandé : « Si Marx vivait aujourd’hui, quel serait pour lui le facteur déterminant de la société ? » Sa réponse : « La Technique », c’est-à-dire ce qu’on appelle communément « progrès technique » mais qu’il se refuse à qualifier ainsi : s’il voit bien où est la technique, il ne trouve pas qu’elle apporte de vrais progrès. Après bien des difficultés, il a réussi à faire publier en 1954 son premier grand livre sur la question, La Technique ou l’enjeu du siècle, lequel n’a guère eu de succès en France ; alors qu’aux États-Unis, où Aldous Huxley l’a fait traduire et publier dix ans plus tard, il a connu un grand retentissement – plus de 100 000 exemplaires vendus – et y a été pris au sérieux, examiné, critiqué, étudié.

Ellul a d’autres raisons de s’énerver : à 54 ans, il est tricard un peu partout. Pas vraiment reconnu par ses pairs de l’université puisqu’il a préféré rester à Bordeaux plutôt que de « monter » à Paris ; absent des médias car il n’a jamais caché ses convictions anti-communistes et anti-sartriennes (à l’époque où Sartre et le PC dominent la pensée, ça ne pardonne pas), et s’est en prime payé le luxe de se proclamer anarchiste. Et quand deux ans auparavant, il a rencontré Guy Debord à Strasbourg pour lui proposer de travailler avec l’Internationale situationniste, Debord, qui avait dit tout le bien qu’il pensait de son livre Propagandes, a botté en touche – c’est qu’Ellul souffre d’une tare supplémentaire, il est croyant...

Surtout, ses livres sur la Technique ne lui ont valu en France qu’indifférence et haussements d’épaules : on s’est contenté de le traiter d’antiprogressiste et de rétrograde. Critiquer les bienfaits de la Technique en pleines Trente Glorieuses, ça ne passe pas… En 1966, Ellul prend donc la plume pour écrire Exégèse des nouveaux lieux communs1 , un pamphlet où, à la manière de Léon Bloy, il passe à la moulinette une bonne trentaine d’idées reçues – la plupart encore répandues aujourd’hui – qui font les beaux jours des enthousiastes du progrès, des amis de la croissance, de la relance, de l’excellence et de l’avenir radieux qui nous pend au nez à condition d’y croire.

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Peinture de Paul Rebeyrolles

Aujourd’hui encore, il suffit de tendre l’oreille… Quoi ? Des obscurantistes osent faucher des champs d’OGM ? Manifester contre les nano-technologies qui vont apporter le bonheur à l’humanité ? Mettre en garde contre la biologie de synthèse ? S’opposer à la fracturation hydraulique qui mettrait à disposition les gaz de schistes qui sauveront notre balance commerciale ? Refuser de pucer leurs brebis ? Ne pas accepter qu’on prélève leur ADN afin qu’ils figurent dans le grand fichier génétique si utile aux honnêtes gens ? Ils s’insurgent contre le vidéo-flicage, et les puces RFID qui rendront les villes « intelligentes », et aussi contre l’e-commerce, le livre numérique, le compteur électrique Linky qui permettra de « gérer les flux » ? Ils veulent sortir du nucléaire ? Ils crachent sur les bureaucrates verts qui, à coup d’éoliennes et de panneaux solaires, se chargent d’optimiser la croissance ? Mais ce sont des anti-tout, des ennemis de l’humanité !

Que ces affreux nihilistes soient extrêmement minoritaires ne calme guère les amis de la Technique, lesquels « ont besoin non pas de 98 % de l’opinion avec eux, mais de 100 % ; car toute réserve est un grief contre eux ; la technique est totalitaire ». Et, ajoute Ellul, « je soupçonne, au fond, dans cette attitude geignarde, l’affleurement d’une inquiétude, l’éclair d’un soupçon sur lequel ils accumulent les sacs de ciment et les souffles atomiques pour l’empêcher de brûler. ’’Après tout, si par hasard nous nous étions trompés ? Si par hasard nous conduisions l’humanité à sa fin ?’’ Je ne parle pas tant de la fin atomique que de la fin de la conscience, la fin de la liberté, la fin de l’individu, la fin de la création, la fin de l’homme simplement humain. Si par hasard, ils nous conduisaient vraiment à l’anonymat de cette fourmilière si souvent à tort annoncée ? Il faut bien prendre ses précautions. Il faut, dans l’ultime sursaut de lucidité, pouvoir dire que c’est tous ensemble que nous avons marché. Tous ensemble en plein accord. Et que l’avant-garde était la moins responsable et la plus exposée : ’’Plaignez-nous, plaignez-nous, bonnes gens. Nous avons eu bien du mal, et nous n’avions pas voulu cela…’’  ».

Pourquoi rappeler aujourd’hui cette observation d’Ellul ?

Parce qu’elle est toujours d’actualité.

Parce qu’après Fukushima, André-Claude Lacoste, le patron de l’Autorité de sûreté nucléaire, a reconnu publiquement qu’un accident nucléaire majeur était possible en France, et que désormais les nucléocrates s’évertuent à nous habituer à cette idée. La preuve, c’est qu’une « force de réaction rapide » a été mise en place pour réagir lorsqu’aura lieu l’accident : nous ne pourrons pas dire que nous n’avons pas été prévenus, puisque nous avons consenti collectivement, « c’est tous ensemble que nous avons marché  ».

Parce que les partisans des gaz de schiste repassent à l’attaque, et se remettent à diaboliser leurs adversaires.

Parce que nous avons désormais un ministère du Redressement productif – et défense de rire.

Parce que les opposants à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes sont toujours désignés comme une poignée d’irresponsables : vous n’allez pas essayer de nous rejouer le Larzac et priver le Grand Ouest d’un Grand Aéroport Digne De Ce Nom ?

Parce que la croissance à marche forcée est redevenue grâce à nos nouveaux gouvernants le mot d’ordre en France et en Europe, le credo ultime : voyons, c’est le seul moyen de sortir de la crise permanente dans lequel patauge le capitalisme depuis 2008 ! Et que quiconque ose remettre en question le salut par l’innovation, l’immatériel et le productivisme est vu comme un ennemi personnel des chômeurs et des pauvres gens.

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Comme l’a noté récemment Anselm Jappe (dans la revue Réfractions, au printemps 2012), « la diffusion de propositions comme la décroissance, l’éco-socialisme, l’écologie radicale, le retour des mouvements paysans dans le monde entier, etc., indiquent, dans toute leur hétérogénéité et avec toutes leurs limites, qu’une certaine partie des mouvements de contestation actuels ne veut pas confier au progrès technique la tâche de nous acheminer vers une société émancipée. Et c’est une bonne nouvelle ». Pas pour tout le monde !

***

N.d.R. : L’ami Jean-Luc Porquet est l’auteur d’un ouvrage essentiel sur l’œuvre de Jacques Ellul et ses résonances contemporaines : « Jacques Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu » (Le Cherche-midi, 2003 ; nouvelle édition actualisée publiée en 20122).

*

Vignette et images illustrant cet article sont tirées de l’œuvre de Paul Rebeyrolles.



1 Calmann-Lévy, 1966, collection Liberté de l’Esprit ; réédition La Table Ronde, collection La petite Vermillon, 2004.

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COMMENTAIRES

 


  • jeudi 13 décembre 2012 à 03h05, par Lou

    Sur l’islam aussi, Ellul l’avait bien dit (mais bon, c’est moins politiquement correct, on vous envoie au bûcher pour moins que ça aujourd’hui) :

    Ce n’est pas une marque d’intolérance religieuse : je dirais « oui », aisément, au bouddhisme, au brahmanisme, à l’animisme..., mais l’islam, c’est autre chose. C’est la seule religion au monde qui prétende imposer par la violence sa foi au monde entier.

    Je sais qu’aussitôt on me répondra : « Le christianisme aussi ! »

    Et l’on citera les croisades, les conquistadors, les Saxons de Charlemagne, etc. Eh bien il y a une différence radicale.

    Lorsque les chrétiens agissaient par la violence et convertissaient par force, ils allaient à l’inverse de toute la Bible, et particulièrement des Evangiles. Ils faisaient le contraire des commandements de Jésus, alors que lorsque les musulmans conquièrent par la guerre des peuples qu’ils contraignent à l’Islam sous peine de mort, ils obéissent à l’ordre de Mahomet.

    Le djihad est la première obligation du croyant. Et le monde entier doit entrer, par tous les moyens, dans la communauté islamique.

    Il faut vivre dans la lune pour croire que l’on pourra « intégrer » des musulmans pacifiques et non conquérants. Il faut oublier ce qu’est la rémanence du sentiment religieux (ce que je ne puis développer ici). Il faut oublier la référence obligée au Coran. Il faut oublier que jamais pour un musulman l’Etat ne peut être laïque et la société sécularisée : c’est impensable.

    Extraits d’un article paru dans l’hebdomadaire Réforme le 15 juillet 1989.

    • jeudi 13 décembre 2012 à 08h49, par Remugle

      Congre debout !
      Le texte cité au dessus est tout simplement répugnant !

    • jeudi 13 décembre 2012 à 16h32, par Hank

      « publié dans réforme »... Pourrait on supprimer les commentaires des callotins, svp ?

    • vendredi 14 décembre 2012 à 11h52, par B

      t’inquiète pas mon petit Lou, je sais que t’es un musulman qui a commencé à lire dessus Jésus .
      T’es core à Bruxelles ?

    • samedi 15 décembre 2012 à 10h22, par Relativisme culturel 2.0

      Dommage que vous n’ayez pas cité La Subversion du christianisme du même auteur. Il est vrai qu’attendre un minimum de recul, et de culture critique de zélés commentateurs multipliant les e-commentaires à l’emporte-pièce, c’est peut-être trop demander de nos jours.



  • jeudi 13 décembre 2012 à 11h59, par Wroblewski

    C’est d’Ellul le texte ci-dessus ? Beurk, dommage, je m’en faisais déjà un mec bien, victime même d’un certain intégrisme athée (pas accepté chez les situs), et je me disais que finalement, on peut être « religieux » et lucide, et libertaire, comme Tolstoï et le courant anarchiste chrétien. Mais là, on dirait un pamphlet de Céline qui aurait changé de cible, parce que prendre un texte au pied de la lettre ou l’interpréter à charge de la commmunauté pour qui il sert de substrat culturel, afin de dézinguer celle-ci, ça s’est largement déjà fait. Même les islamophobes d’aujourd’hui sont plus fins que ça.



  • jeudi 13 décembre 2012 à 12h09, par aurélien

    Vous écrivez « Et quand deux ans auparavant [donc en 1964], il a rencontré Guy Debord à Strasbourg pour lui proposer de travailler avec l’Internationale situationniste, Debord, qui avait dit tout le bien qu’il pensait de son livre « Propagandes », a botté en touche – c’est qu’Ellul souffre d’une tare supplémentaire, il est croyant... »
    Il y a là une erreur spatio-temporelle : Debord n’est jamais allé à Strasbourg et encore moins en 1964.
    En revanche, Debord a bien rencontré Ellul mais à Paris et en 1962 (extrait de la « Correspondance » de Debord, vol. 2 p. 177) :
    « Mes “échanges” avec Ellul, c’est un bien grand mot. Ellul est passé me voir à Paris. Il approuve, disait-il, l’I.S., qu’il connaît assez bien, à deux nuances près dont l’une concerne, je crois, les blousons noirs, et l’autre n’est rien de moins que sa foi chrétienne. C’est évidemment très étonnant. Ensuite, il m’a envoyé son livre « Propagandes », qui est très remarquable (un excellent exemple de ce que je disais en commençant cette lettre sur le détail qui peut être important. Il ne manque dans ce livre que la reconnaissance ou au moins l’hypothèse d’une force quelconque qui puisse constituer une alternative avec l’évolution décrite). Les choses en sont là et je crois comprendre qu’Ellul est pour quelque chose dans cette présence chrétienne dans le groupe Notes Critiques. »
    Debord a eu aussi un contact épistolaire direct avec Ellul en février 1968 :
    « Mon cher Ellul, Nous répondrons bien volontiers aux étudiants dont vous me parlez. La perspective que nous encourageons est celle d’une formation de groupes autonomes, le plus souvent. Non le recrutement de partisans fidèles – et encore moins, évidemment, de partisans infidèles ! Bien sûr, le principal désaccord entre nous (dont découlent forcément plusieurs autres) est sur la question de la religion. Et nous sommes en même temps bien d’accord, vous et nous, pour considérer ce point comme tout à fait central. Dans la mesure où vous écrivez dans « Réforme », je ne pousserai pas le sectarisme jusqu’à prétendre exercer une censure sur les sujets qu’il vous convient d’y traiter (je ne me sens pas de plus notables affinités avec « Preuves »). Je vous remercie de l’envoi de votre dernier livre [« Métamorphose du bourgeois »]. Nous souscrivons à un bon nombre de vos réflexions, bien que nous comptions nettement plus que vous sur l’histoire pour abolir quelque jour l’inusable bourgeois.
    Amicalement, Guy Debord. » Voir « Correspondance » de Debord, vol. 3 p. 269.



  • vendredi 14 décembre 2012 à 04h26, par Merci au bas-du-front de service pour son utile citation

    Il semblerait en effet, si l’on en croit la toujours douteuse Wikipédia, que les répugnantes lignes ci-dessus sur « l’islam », citées comme il se doit par toute la fachosphère, soient issues d’un des derniers articles d’Ellul. On aimerait donc bien savoir ce que pense le soi-disant « spécialiste » J.-L. Porquet de cette sinistre diatribe intégriste qui sonne comme le testament religieux, sinon politique (votez pour qui-vous-savez, c’était déjà valable en 1989), de « l’homme qui avait (presque) tout prévu » ? Est-il sacrilège de penser que Debord le « progressiste », l’athée technophile, le faux prophète par excellence, ait pu mieux comprendre l’histoire qu’Ellul, prophète indiscutablement véridique puisque technophobe (et bien sûr parce que le salut et la bénédiction de Dieu sont sur lui) ?



  • vendredi 14 décembre 2012 à 12h55, par Karib

    Ainsi, Jean-Luc Porquet est un « soi-disant spécialiste » et Debord un « faux prophète. »
    Décidément, il y a des gens capables de prendre tout le monde de haut. Du haut de quoi, au fait ?

    • vendredi 14 décembre 2012 à 13h34, par Remugle

      Perso, d’Ellul je ne savais que peu de choses, glanées ici ou là, mais il me paraissait plutôt sympathique, bien que son engagement chrétien et l’apologie qu’en fait José Bové ne m’ait pas plus que ça donné envie de me ruer sur ses œuvres.
      J’apprécie tout à fait ce qu’en dit Wroblewski plus haut, un peu moins le ton et les avis sur Debord et Wikipedia de l’anonyme de 04h26…
      En tout cas ça mérite de susciter le débat, pour le moins : que vaut la pensée d’un individu capable de sortir de telles âneries, et visiblement si peu instruit de la question où il affirme si haut sa hargne ?

      Salud…



  • vendredi 14 décembre 2012 à 14h35, par NG

    Je conseille en effet la lecture de Propagandes (1962) : un incontournable du sujet.



  • vendredi 14 décembre 2012 à 14h37, par Guignol

    Quel intellectuel, si brillant soit-il, n’a pas une fois ou l’autre tenu des propos discutables, pris des engagements douteux. Concernant Ellul je fus choqué de lire dans « Anarchie et christianisme », alors que je militais dans les mouvements anti-partheid : « Enfin (mais ceci sera certes contesté par beaucoup) en Afrique du Sud, le grand chef zoulou, Buthelezi, est pour une stratégie totalement non violente, s’opposant complètement à Mandela, et d’après tous les renseignements que j’ai, il pourrait obtenir infiniment plus pour la suppression de l’apartheid que la violence incohérente pratiquée par l’ANC ». Pour autant, je n’ai pas brûlé « Trahison de l’Occident » ou « Changer de révolution ». On ne peut être bon en tout.

    • vendredi 14 décembre 2012 à 15h21, par Remugle

      Ya les conneries, y a les erreurs, et puis y a... les horreurs !
      Faudrait peut-être voir à pas tout confondre...



  • vendredi 14 décembre 2012 à 22h57, par Martin Scriblerus

    Mise au point préalable :

    je ne sais pas si la sortie contre l’Islam attribuée à Ellul est un faux ou non. Mais dans les deux cas, son invocation ici à la faveur d’un article sur la critique de la société technicienne élaborée par Ellul signe une forme des plus basse de détournement et de récupération - et, ici, de trollage. Critiquons la technique, mais sauvons le choc des civilisations !

    A priori, je ne ferai pas confiance à un croyant pour porter un jugement vraiment pertinent sur une croyance concurrente. Si notre croyant avait vraiment une critique sérieuse de la religion à proposer, m’est avis que, lorsqu’il en dézinguerait une autre, la sienne devrait aussi être un minimum éclaboussée.

    D’autre part,la critique de l’islam aujourd’hui ne peut se faire sans prendre en compte la réalité d’une histoire coloniale toujours pas assumée en France (et guère plus ailleurs). Quand Charlie Hebdo et de pauvres laïcards républicains prétendent justifier leurs moqueries méprisantes envers les musulmans (un genre de réaction tout de même bien banal dans la société française) par leurs moqueries passées comme présentes envers le christianisme, ils oublient opportunément une chose : il existe encore et toujours un racisme institutionnel en France, et si l’une des 2 religions en question a été celle du colonialisme et du racisme qui en découle et le prolonge, l’autre était celle des colonisés, et est encore celle d’une partie de leurs descendants racisés.
    Autrement dit, aussi antireligieux soit-on, l’on ne peut prétendre mettre exactement sur le même plan la religion d’ex-colons dont on ressort quoi qu’on en ait, et la religion des ex-colonisés : on ne peut prétendre les combattre de façon similaire qu’en niant cette différence de contexte historique, qu’en refusant d’envisager que le lieu d’où l’on parle - en l’occurrence, la France, blanche et occidentale - ne puisse avoir son importance, qu’en cautionnant avec complaisance un universalisme abstrait qui sévissait déjà il y a soixante ans et plus.
    Nos courageux athées pourfendeurs de musulmans, j’ai envie de les envoyer lire les Memmi, les Fanon, et quelques autres - un James Baldwin, par exemple, qu’ils y apprennent un peu ce que « rapports de domination de race » veut dire, et qu’avec toutes leurs lamentables certitudes de vieux bouffeurs de curés (je croyais que face au dogme, on trouvait le doute ?), ils s’y trouvent encore plongés jusqu’au cou - et peut-être bien du côté des dominants. Mais quand bien même les liraient-ils, qu’ils ne les écouteraient probablement pas : comme ils s’en tiennent à leur étroit universalisme athée blanc, ils les insulteraient tout comme ils calomnient aujourd’hui des « indigènes de la république » ou des « indivisibles » ( c’est moins fatiguant que d’essayer de comprendre ce qu’ils et elles ont à dire d’inconfortable, .

    Excusez cette longue digression, mais cette pauvre bouillie intellectuelle qu’est l’islamophobie a quelque chose de l’athéisme des colonialistes, c’est à dire, un athéisme des médiocres et des imbéciles, et on voit sa triste figure un peu trop souvent polluer et venir salir des discussions qui mériteraient de s’en tenir à un autre niveau.

    Je ne me rappelle donc effectivement pas avoir lu chez Ellul le commencement d’un début d’une critique du protestantisme, à défaut d’une critique du phénomène religieux en général.

    Cela ne discrédite heureusement pas sa lucidité quant à la technophilie délirante de la société occidentale.
    Quand on rapproche sa critique du progrès et de la technique d’une autre, que l’on trouve particulièrement chez des Kraus, Anders, Arendt (lesquels se sont pas mal intéressé à l’impossibilité pour la conscience d’être jamais plus contemporaine, depuis près d’un siècle, de ce que devenait la société technicienne, à l’impossibilité pour l’imagination humaine de seulement se représenter désormais les conséquences de ses actes) on commence a disposer d’un minimum d’outillage intellectuel intéressant.
    On ne perdrait rien non plus à ajouter à l’évocation de l’appréciation sympathique d’un Debord envers Ellul, celle de la critique du progressisme de l’IS proposée il y a quelques années déjà par Mandosio.

    En l’occurrence, « Ellul l’avait bien dit ! », voilà tout de même une perspective un peu courte, et réductrice - et un ton de satisfaction et de triomphalisme(du genre, sinon « j’y étais ! », du moins « lui, oui ! ») qui non seulement ne me semble pas de mise, mais qui, étant donné l’état actuel des consciences comme les limites du travail d’Ellul(cela n’ôte évidemment rien à son mérite), me paraît carrément déplacé.

    • samedi 15 décembre 2012 à 02h14, par On ne polémique pas avec un mort

      « Je ne me rappelle donc effectivement pas avoir lu chez Ellul le commencement d’un début d’une critique du protestantisme, à défaut d’une critique du phénomène religieux en général. » Et dans le livre de son admirateur Porquet ?

      • samedi 15 décembre 2012 à 11h33, par Martin Scriblerus

        J’ai lu pas mal de bouquins d’Ellul, mais pas les écrits de ses admirateurs

    • samedi 15 décembre 2012 à 10h08, par Nihil

      Je vous recommande la lecture — même superficielle — de la Subversion du christianisme, ouvrage dans lequel Ellul aborde longuement les errements historiques du christianisme. Et dans lequel il « éclabousse » le christianisme abondamment.

      S’agissant du texte cité par Lou, il faut tout de même prendre un peu de recul. Lorsqu’Ellul critique l’Islam, c’est que d’après lui, un musulman cohérent, qui appliquerait vraiment les textes, c’est tout autre chose qu’un chrétien cohérent qui appliquerait les préceptes de Jésus. C’est à mon humble avis incontestable.

      Après on peut en débattre sans fin, mais je pense tout de même qu’il faut se garder de changer Ellul en Copé ou en Le Pen parce qu’on tombe sur un bout de texte, sans par ailleurs laisser à l’auteur une chance de développer ses points de vue.

      • samedi 15 décembre 2012 à 11h13, par Remugle

        il faut tout de même prendre un peu de recul. Lorsqu’Ellul critique l’Islam, c’est que d’après lui, un musulman cohérent, qui appliquerait vraiment les textes, c’est tout autre chose qu’un chrétien cohérent qui appliquerait les préceptes de Jésus. C’est à mon humble avis incontestable.

        ... c’est ça, « un peu de recul » ?
        Diable...!

      • samedi 15 décembre 2012 à 11h31, par Martin Scriblerus

        Merci de la recommandation, mais je l’a lu en effet, avec curiosité, il y a de cela toutefois déjà une dizaine d’années... Mes souvenirs en manquent donc un peu de fraîcheur et surtout de précision. Je me rappelle bien y avoir vu le christianisme éclaboussé - mais le protestantisme d’Ellul, nettement moins, et la croyance en elle-même, pas du tout.

        Par ailleurs, c’est justement cette critique d’une religion que vous évoquez que je persiste à trouver non seulement grossièrement abstraite et anti-historique, mais décidément bien trop opportunément partielle et partiale. Les disputes de théologiens planent toujours (elles n’ont guère la possibilité de redescendre sur terre) très haut au dessus du contexte social et historique - et c’est bien à cela que jouent imprudemment aussi ceux qui, parfois sans l’être eux-mêmes, préfèrent disputer des textes et du comportement selon eux cohérent ou non de tels ou tels croyants (en l’occurrence, ici, les musulmans) plutôt que de s’interroger d’abord sur les causes matérielles des religiosités, au sein d’une société où ils se trouvent tout de même eux aussi, dont ils participent tout autant, même comme laïcs ou athées. C’est moins rassurant que de moquer les grotesques et risibles incohérences ... des voisins.
        Si toutefois un bondieusard (ils me disent athées, mais ça n’est pas moi qui suis « sans dieu », c’est bien les bondieusards qui s’obstinent à se dire avec) tient à critiquer une religion, qu’il commence donc par interroger la sienne, par tourner les armes de la critique contre sa propre religiosité : il risquera l’inconfort d’être pertinent !
        Et ça vaut donc bien au delà des seules religions - nombre d’athées un peu trop complaisamment fiers de l’être ces temps-ci feraient bien de commencer par balayer un bon coup devant leur porte. C’est bien beau de ne pas croire, mais il n’y a pas là de quoi jouer l’esprit fort pour autant : quand on est né en Europe dans le dernier tiers du XXe siècle, on n’a guère de mérite à y être parvenu.



  • samedi 15 décembre 2012 à 11h36, par B

    je m’étonne que dans le texte l’expression « Trente glorieuses » ne soit pas entre guillemets.
    c’est une période pendant laquelle il a fallu se battre pour partager les fruits de la croissance.
    Les travailleurs étaient transportés en bus sur leur lieu de travail et leur seule consolation pour l’avenir, c’était de pouvoir enfin s’acheter leur propre bagnole.



  • samedi 15 décembre 2012 à 14h59, par Remugle

    Bon, rions un peu...
    Pour ceux qui ont quelques notions d’Histoire, la vision de l’expansion de l’Islam par notre expert est assez hallucinée, quand à la suite du programme, c’est un régal...!

    « Il faut enfin oublier comment s’est faite l’expansion de l’Islam du VIe au IXe siècle. Une étude des historiens arabes des VIIe et IXe siècles, que l’on commence à connaître, est très instructive : elle apprend que l’islam s’est répandu en trois étapes dans les pays chrétiens d’Afrique du Nord et de l’Empire byzantin. Dans une première étape, une infiltration pacifique de groupes arabes isolés, s’installant en paix. Puis une sorte d’acclimatation religieuse : on faisait pacifiquement admettre la validité de la religion coranique. Et ce qui est ici particulièrement instructif, c’est que ce sont les chrétiens qui ouvraient les bras à la religion soeur, sur le fondement du monothéisme et de la religion du Livre, et enfin lorsque l’opinion publique était bien accoutumée, alors arrivait l’armée qui installait le pouvoir islamique — et qui aussitôt éliminait les Eglises chrétiennes en employant la violence pour convertir.

    Nous commençons à assister à ce processus en France (les autres pays européens se défendent mieux). Mais c’est du rêve éveillé que de présenter un programme de fédération islamique en France, pour mieux intégrer les musulmans. Ce sera au contraire le début de l’intégration des Français dans l’islam.

    La seule mesure juridique valable, c’est de passer avec tous les immigrés un contrat comportant : la reconnaissance de la laïcité du pouvoir, la promesse de ne jamais recourir au djihad (en particulier sous forme individuelle — terrorisme, etc.), le renoncement à la diffusion de l’islam en France. Et si un immigré, beur ou pas, désobéit à ces trois principes, alors, qu’il soit immédiatement rapatrié dans son pays.« Article paru dans l’hebdomadaire »Réforme" le 15 juillet 1989. »



  • dimanche 16 décembre 2012 à 11h22, par Karib

    Et moi j’aime beaucoup l’expression de M. Martin Scriblerus « l’étroit universalisme athée blanc. » Si, si, j’aime beaucoup.
    Répétez après moi : « l’é-troit-uni-versa-lisme-athée-blanc. »



  • lundi 17 décembre 2012 à 00h37, par pièce détachée

    Pour le fond de ce billet — qu’on m’excuse de me répéter —, on pourra le mettre en perspective critique avec ceci, qui dispense du ridicule un éventuel commentaire inspiré par ma flemme conceptuelle sur le sujet.

    Quant au discours anti-islam d’Ellul jeté en commentaire, il phagocyte ce billet (Martin Scriblerus l’a vu) comme une démangeaison en public, incongrue, brûlante, irrépressible et contagieuse.

    Eh bien allons-y, avec une carte maîtresse :

    « En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une ”néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s’avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants. »

    On a bien lu : le plus « grave », c’est qu’ils sont inconscients de ce que nous pensons et leur demandons d’avouer à notre place. Ce sont les dernières pages (466-467) d’une bonne dizaine lestées de lourde mauvaise foi, d’ignorance aveugle, de hargne mesquine, dues pourtant à un anthropologue supposément compétent et éclairé de ces choses, qui fut lui-même déifié de son vivant et n’y trouva rien à redire : Claude Lévi-Strauss, dans son Tristes tropiques lui-même (1955), où ces pages invisibles sont sous le nez de tous comme la lettre volée d’Edgar Poe.

    Nous cesserons donc de lire Lévi-Strauss ; et Hannah Arendt, étudiante zélée de ce nazi de Heidegger. Pour Céline et ses Juifs, faut voir. Sans parler de Sade, pour ne pas méta-troller.

    Dans tous ces commentaires, ceux de Martin Scriblerus, quelles que soient ses éventuelles arrière-pensées félones (sur ces terrains minés, on ne sait jamais), soufflent pour l’instant un air frais reposant : oui, les « religiosités » (bien mieux que religions, qui ne semble destiné qu’à taper sur tout) sont des faits historiques, construits, et nous en sommes imprégnés, croyants ou non ([re]lire Max Weber siouplaît, cent ans aux prunes et pas une ride). Oui, ce bon vieil universalisme abstrait demande une attention détaillée, soutenue à chaque instant, pour ne pas devenir une posture comparable à celle, très marquée politiquement, qui fait clamer ah moi, non ! je ne fais pas de politique !

    Jacques Bouveresse, qui refusa il y a quelques années la Légion d’honneur — hochet religieux s’il en fut — dont il apprit par la presse que Sarkozy voulait le marquer (flemme de chercher : voir sur le blog des éditions Agone, « Je ne saurais en aucun cas accepter l’honneur supposé qui m’est fait... »), avait publié peu avant Peut-on ne pas croire ? Sur la vérité, la croyance & la foi (Agone, 2007). Comme Max Weber, ça aide à se prémunir un peu contre les moulinets de-ci, les moulinets de-là.

    Pour finir : « C’est bien beau de ne pas croire, mais il n’y a pas là de quoi jouer l’esprit fort pour autant : quand on est né en Europe dans le dernier tiers du XXe siècle, on n’a guère de mérite à y être parvenu. » (Martin Scriblerus, ci-dessus).

    • lundi 17 décembre 2012 à 07h45, par ZeroS

      Je trouve cet échange de messages très riche. Il apporte une vraie plus-value à un article somme toute pas très riche. Merci d’avoir fait passer ce texte de Jean Zin qui critique intelligemment la réflexion de Jacques Ellul sur le Système technicien.

      La lecture de cette discussion m’a rappelé que lire littéralement les textes (Bible ou Coran) n’est peut-être pas possible... La lecture littérale, parfois dogmatique, dans tous les cas, ne légitime pas le meilleur des comportements. Une lecture qui les replace dans leur contexte socio-historique, tout en pensant la situation contemporaine d’interprétation, me semble nécessaire, si ce n’est indispensable. Mais, effectivement : ça les désacralise... On a bien des féminismes islamistes qui se défendent. Et c’est tant mieux.

      Ces questions sur les textes écrits, l’auteur, les auteurs, les rapporteurs, des anonymes, sont aussi valables pour Karl Marx ou Pierre-Joseph Proudhon. Un certain mépris du « lumpen-prolétariat », des socialismes utopiques, ou la perspective d’un « socialisme scientifique » pour le premier, et le machisme du second, invalident-ils, totalement et respectivement, une analyse critique des structures du capitalisme et l’engagement qui l’accompagne, et une réflexion pratique, née de l’expérience, sur les associations et les mutuelles ? Je ne crois pas.

      M’enfin, cette discussion qui met en jeu l’auteur et ses textes m’a rappelé la conférence de Michel Foucault intitulée « Qu’est-ce qu’un auteur ? »...

      • lundi 17 décembre 2012 à 07h49, par ZeroS

        Erratum, j’ai fourché (et c’est pas bien) : « féminismes islamiques », évidement.

        • lundi 17 décembre 2012 à 14h33, par pièce détachée

          On te pardonne parce que c’est toi, et qu’être (déjà ou encore) à pied d’œuvre à 7h 45 par ce temps glauque... respect !

          Tout d’accord sur ton commentaire, et merci pour les liens.

          • lundi 17 décembre 2012 à 15h33, par Remugle

            Oui, merci pour ces échanges, qui à mon sens, sont loin du trollage...
            la question reste ouverte sur qui dit quoi, et d’où il parle...
            peut-on encore lire certains excellents textes de Pierre Guillaume, années 70, dans les Cahiers Spartacus, par exemple, à la lumière de ce que l’on sait du personnage, sans un très grand malaise ?



  • lundi 17 décembre 2012 à 11h07, par 01010101

    qe de livres qe de livres par ma barbe de corium !! OU paSSent LES FORÊTS ??

     × soit- ont ne fait pas de RÉVOLUTION 100 k-c des oeufs, netpla vid de sa substance le 1% de milliardr planétr suicidr encore se gavera, et si ça pète en mode globale nuclér, avec des survivant, 1 new kpitalisme naitra, la vie est kpitaliste

    • mercredi 19 décembre 2012 à 12h10, par B

      la vie est Kpitaliste, tout ça pour assurer la tranquillité de quelques villageois. Qui a bien pu se plaindre ?
      d’autant que un petit train a été mis en fonction pour transporter ceux qui n’auraient pas la force d’aller à pied.



  • samedi 26 janvier 2013 à 15h36, par Pierrot Lefou

    Ellul l’avait dit, bien dit, prédit... Certes.
    Et il y en a qui en remettent une couche.
    TECHNOlogos : penser la technique aujourd’hui.
    http://technologos.fr



  • vendredi 3 juin 2016 à 21h37, par yoyo

    Marrant de voir aujourd’hui en 2016 les vieux commentaires de 2012 qui gerbaient parce qu’Ellul a critiqué négativement l’islam et dit « Il faut oublier que jamais pour un musulman l’Etat ne peut être laïque et la société sécularisée : c’est impensable ». On devrait corriger le titre du livre : « Ellul, l’homme qui avait (finalement) bien tout prévu ».

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