ARTICLE11
 
 

jeudi 12 septembre 2013

Textes et traductions

posté à 16h49, par Charles Reeve
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« Je sais que l’époque n’est pas au débat d’idées, mais... »

La série de textes publiées par Serge Quadruppani dans Article11 sous l’intitulé « Une Zone à Défendre : la Planète » n’a pas totalement convaincu Charles Reeve, qui trouve que Serge et A11 vont un peu vite en besogne et font peu de cas de certaines expériences passées. Il nous a donc fait suivre, par mail, cette analyse critique. De quoi enrichir et faire vivre le débat.

Ce texte se veut une réponse critique et constructive à la série de trois articles publiées par Serge Quadruppani dans les numéros 11, 12 et 13 d’article 11, sous le titre Une Zone à Défendre : la Planète (1 / « Il n’y a pas de luttes locales » ; 2 / « Richesse des possibles dans les luttes de territoire » ; 3 / « Le retour des délocalisés »).

*

Cher Serge,

Je viens de lire ton texte, « Le retour des délocalisés » dans le dernier numéro d’Article 11. Je sais que l’époque n’est pas au débat d’idées, mais je me suis dit que je n’allais pas rater l’occasion pour mettre par écrit quelques remarques….

Tu abordes tout d’abord la question de la revendication sociale au-delà de la revendication corporatiste, syndicale traditionnelle, appelons-les ainsi. Je partage globalement ce que tu dis. Pourtant, je ne suis pas sûr que la question de la « centralité ouvrière » ait été ainsi dépassée. Ni même que ce soit cette « centralité » qui limite, en soi, l’élargissement des revendications particulières aux questions plus générales. Tu le dis toi-même, ces questions avaient parfois été soulevées lors des luttes des années 1970. Les questions du « Quoi produire ? » et du «  Comment produire ? » renvoient directement à celle du « Quelle société construire ? ». Elles étaient déjà présentes dans quelques luttes de l’après-Deuxième Guerre. Des groupes et revues de l’époque - Socialisme ou Barbarie, Pouvoir Ouvrier en France, Quaderni Rossi en Italie, Solidarity en Grande-Bretagne, parmi d’autres – s’étaient d’ailleurs attachés à relever combien les aspirations ouvrières à contrôler la production portaient en elles un questionnement sur le sens et la logique du système. Dans un monde de zombies sans mémoire politique, le rappeler peut paraître ringard alors que c’est tout récent…
Ce qui est relativement nouveau c’est, d’une part, le fait que ces questions, « de société », soient devenues centrales au quotidien (« le droit de respirer », par exemple…), le système capitaliste ayant mené son œuvre de destruction plus rapidement que prévu. D’autre part, et pour cause, les institutions corporatistes syndicales ont désormais plus de mal à soumettre leurs « masses » au seul immédiat réformiste. Projet, qui plus est, paraît de plus en plus irréalisable… Comme le montre l’exemple de Ilva à Tarente. Et comme le montre, de façon plus générale, la crise du syndicalisme « responsable »… Ceci étant dit, il suffit de prendre la question du nucléaire en France ou au Japon, pour constater que cette forme de pensée aliénée a encore de beaux jours irradiés devant elle. Le droit au travail sans le droit à respirer, ou avec le devoir d’être irradié, reste une valeur démocratique sûre.

Du dépassement de la « centralité ouvrière » tu passes, plus loin, à ce que tu appelles les « luttes de territoire ». J’y reviendrai plus loin. Car, entre les deux moments du texte, il y a une affirmation incontournable. Je cite :

« Or, s’il est une leçon à tirer des luttes ouvrières du siècle dernier, y compris sous leurs formes les plus radicales, c’est que la « classe qui abolit toutes les classes » ne saurait être définie en termes socio-économiques. Le projet ouvrier de s’émanciper en tant qu’ouvrier (et donc en le restant) aura été sa force et sa limite : jamais, même dans ses formes les plus autonomes, il n’a posé la question du dépassement de la condition ouvrière, de la division du travail, de la nature des richesses méritant d’être produites. »

Cette leçon-là, je ne la tire pas. En quelques phrases, c’est un siècle (ce n’est pas rien) d’expériences de lutte, de mouvements, de courants de pensée qui est ainsi tranché, jugé. Dans ces affaires, la rapidité c’est la facilité. Et il me semble que l’histoire des mouvements sociaux, l’histoire des courants socialistes, ne peut s’aborder ainsi.
Il y a, tout d’abord - et au fond tout se résume à cela - une thèse. Le projet de l’émancipation du mouvement ouvrier fut un projet condamné à reproduire la condition ouvrière. Condition qui a elle-même, sans cesse, fait renaître l’aspiration d’émancipation ! Curieux, pour le moins…

Au départ, on aurait pu se dire qu’il y avait, dans la formulation ci-dessus, une simple erreur de casting, une fâcheuse confusion faite entre le mouvement ouvrier de nature social-démocrate et ses variantes bolcheviques, staliniennes et l’ensemble du mouvement socialiste. Car ce dont tu parles là, ce sont les formes autoritaires du socialisme d’État, du communisme de guerre, du capitalisme d’État, formations sociales qui ont préservé, sauvegardé, refondé, les rapports sociaux d’exploitation. Mais malheureusement, cette hypothèse est niée par ton insistance à inclure les « formes les plus radicales », « autonomes » dans ton affirmation. Faut-il alors conclure que, au cours de la révolution des soviets russes, des conseils révolutionnaires de la révolution allemande, des collectivités de la révolution espagnole, des mouvements autogestionnaires insurrectionnels divers, de Seattle 1919 au mouvement des conseil de Turin de 1920 et du Portugal de 1974 (et j’en passe…), les individus, les travailleurs, les collectivités d’exploités, se sont levés et battus, devenus sujets de leur histoire, afin de reproduire la condition ouvrière aliénante qu’ils rejetaient ? Mais si ces mouvements radicaux et les courants radicaux qui en ont été l’expression ont existé, c’est parce qu’ils posaient la question d’une autre société, fondée sur d’autres bases, d’autres principes, une autre forme de production de la vie. À moins que, il peut encore y avoir cette ambiguïté, on assimile - encore une simplification rapide - la nécessité de construire une nouvelle organisation de la société et de la production de la vie à une inévitable reproduction de la condition ouvrière ?

Je soutiens, au contraire, que les courants anti-autoritaires du socialisme ont posé la question du dépassement de la condition ouvrière, puisqu’ils ont posé la question d’un monde différent et inversement. Et cela, ils l’ont fait contre le courant autoritaire qui, très tôt, s’est allié avec les forces du capitalisme pour les supprimer.
Écrases par leurs ennemis, effacés de l’histoire, il est insolite que ces radicaux le soient une deuxième fois par la déformation qu’on s’autorise à faire de leurs principes et leurs aspirations émancipatrices. Par un tour de passe-passe, voici Marx, Bakounine, Kropotkine, Rosa, Malatesta, Rühle, les agitateurs des IWW, Les Amis de Durruti et bien d’autres illustres inconnus de la plupart des lecteurs d’Article11 jetés en vrac dans le panier des apôtres de l’idée saugrenue d’un socialisme de la condition ouvrière …

Tu conviendras que l’écart est énorme entre les personnages de Land and Freedom de Ken Loach et ceux auxquels a donné vie, dans ce même numéro de Article 11, Pierre Souchon sur l’ « autogestion chez Lafarge » après la Deuxième Guerre mondiale1. Intéressant d’ailleurs, ce parallèle entre ton texte et celui de Souchon. Qui revient, lui, sur une page oubliée de l’histoire de la fusion du mouvement ouvrier institutionnel avec le productivisme de l’économie nationale. Cette « autogestion » ressemble plutôt à la reprise en main, par le commandement de la CGT / Parti communiste, d’une révolte de base contre la hiérarchie collaborationniste de l’usine. Dans le but de mener une réorganisation de l’usine à la faveur des directives productivistes du Conseil national de la Résistance. Placer cette affaire sur le même plan que l’action chez Lip ou celle, plus récente, des prolos argentins ou autres, c’est pour le moins confondant. Car chez Lafarge - et malgré le peu qui nous est dit dans l’article sur le fonctionnement concret de cette « autogestion » - il semble que, pour reprendre tes termes, la reproduction de la condition ouvrière sous direction syndicale a vite pris le dessus sur les quelques velléités plus radicales, émancipatrices, d’une base enragée. Mais enfin, il ne faut pas oublier qu’on vivait alors sous le règne armé du patriotique stalinisme français ! Le jouissif (pour nous) état de déliquescence dans lequel se trouve aujourd’hui l’appareil du PCF (que je n’identifie pas avec ses militants), ne devrait pas encourager les copains d’Article11 à aborder ces questions de façon charitable. Et là aussi, je regrette la rapidité et le ton définitif de tes propos, qui n’aident pas à y voir plus clair, à prendre le contre-pied de ces contes à l’eau de rose, à confronter de façon critique les réécritures légères de l’histoire.

La période que nous vivons est confuse. Les mouvements qui naissent, se transforment et meurent, sont traversés par des tendances contradictoires, ambiguës. Certaines, réactionnaires, s’enracinent dans le passé. D’autres cherchent des nouvelles voies pour repenser et reconstruire la société en dehors de l’aliénation marchande. Au centre de ces contradictions et ambiguïtés, il y a la crise de la représentation politique.
Je reviens sur le troisième volet de ton texte. Je comprends qu’on puisse questionner les déterminismes messianiques d’un certain marxisme et même d’un certain anarchisme du « Grand soir ». D’autres l’ont fait, et bien, avant nous. Il n’est pas interdit de repenser les concepts de «  classe ouvrière », du « sujet révolutionnaire », en fonction des transformations des formes de production capitaliste. Ceci étant, et pour toutes ces questions, je ne trouve pas que les réponses disponibles dans la boutique des « subjectivités sociales très diverses » soient très alléchantes. Les concepts et formules proposées me semblent encore plus vaseux et entourés de brouillard que le concept de la «  centralité ouvrière », version chic du concept de « classe ouvrière » comme sujet historique.
En bref, j’imagine mal comment la pratique concrète d’ « une communauté de subjectivités » peut affronter la tâche de la subversion du monde tel qu’il est et celle de la construction d’un nouveau. Dire que nous vivons dans une société « devenue de part en part usine à produire de la valeur » passe vite sur l’incontournable : que la production de la vie sociale est un processus de travail concret. Les prolétaires du textile de Dacca, ceux de Mac Do, des entrepôts d’Amazon et des conserveries Rochambeau, les traders de Wall Street, les ouvriers coréens de l’automobile, les cadres de la Défense et les mineurs d’Afrique du Sud font certainement tous partie d’un même monde, d’un même système. Mais leur place dans la production du monde réel, concret, n’est pas la même. « Construire du commun » contre ce monde est une tâche énorme qui me paraît exiger plus qu’une simple addition de subjectivités négatives. Je ne vois pas comment on pourra construire hors de ces territoires du travail concret. Dans la période que l’on traverse, les transformations du capitalisme et du travail concret, précarisations, flexibilités et éclatements, renforcent précisément les subjectivités individuelles qui se manifestent surtout dans le territoire de la rue. C’est important, mais c’est également particulièrement confus. Le dernier de ces mouvements en cours, au Brésil, est à cet égard exemplaire. Dans le territoire de la rue se sont retrouvés inévitablement des membres des classes bourgeoises aisées, des jeunes des favelas, des fascistes, des travailleurs, des anarchistes du Black bloc. Mais pour que les mouvements se décantent et deviennent positifs, pour qu’ils puissent envisager de discuter et de construire un commun, il faudra bien partir du territoire de la reproduction de la vie sociale. Et là, les intérêts des participants vont se confronter, s’unifier ou s’opposer.

La confusion est une denrée très largement partagée aujourd’hui. Le nouveau n’est pas toujours là où on croit le découvrir et avant de raser le passé de façon rapide, nous ferions mieux d’y faire un peu d’archéologie, d’y chercher des outils qui peuvent nous aider à mieux démonter le mur qui se lève devant nous.

Voilà, cette lettre a pris de la longueur malgré moi… Excuse moi, mais parfois j’ai besoin d’écrire pour penser. Nobody is perfect !
Je reste là, en toute amitié. _ Charles

*

NDLR : Cet article est illustré en page d’accueil par une peinture de Marcel Dzama, peintre canadien contemporain.



1 Précision A11 : ledit article, intitulé « Ciments Lafarge : comme chez Lip ? », sera mis en ligne sur le site dans un avenir proche.


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