ARTICLE11
 
 

mercredi 10 avril 2013

La France-des-Cavernes

posté à 01h32, par Joseph Ponthus
14 commentaires

L’écrit en habit de « Dressing »

Quatre ans que Jane Sautière n’avait publié. On avait hâte de lire son dernier livre, consacré au thème du vêtement. Oui, cette fois, pas de prison, pas de maternité, mais des habits de tous les jours, de deuil ou de fête. L’occasion, à la sortie de ce sublime « Dressing », de revenir avec cette amie de route sur notre propre histoire, faite aussi de mots et de routes. Sortie du placard et lettre ouverte.

C’est peu dire que nous ayons une affection mâtinée d’admiration pour Jane Sautière. Bouleversés par la lecture de ses Fragmentations d’un lieu commun (Verticales, 2003) et de Nullipare (Verticales, 2008), nous l’avions rencontrée avec Lémi pour un entretien (Article 11 papier, n°2, « Être là ») qui, comme cela arrive parfois, se prolongea par la certitude d’avoir vécu une belle rencontre. Qui en entraîna donc logiquement d’autres. C’est presque tout aussi logiquement que je lui proposai d’écrire la post-face de Nous... La cité (Zones, 20121), ouvrage lui-même prolongement et parallèle des chroniques « Sévice social » du site et du journal.

Ça nous fait beaucoup de lignes, tout ça, de prolongements, de parallèles, de lignes qui se croisent, de lignes qui s’écrivent et parfois se détournent. Comme, aujourd’hui, hélas, la mienne et celle d’Article11. Rien de bien méchant, juste un peu d’amertume.

Cela dit, les mauvaises nouvelles étant souvent compensées par les bonnes, c’est en fin de semaine dernière qu’est sorti le nouveau livre de Jane, Dressing, toujours chez Verticales. Elle avait essayé de la jouer modeste au téléphone : « Oh, tu verras, c’est trois fois rien, c’est juste une histoire d’habits et une visite de mon placard...  »

Alors voilà, puisque tout est lié en matière de trame, de fil et de ligne dans l’habit ou dans l’écrit, puisse cette petite lettre ouverte à Jane signer et signifier autant la joie de la rencontre, du temps partagé que ce soit avec elle, avec les loulous de Nanterre tout autant qu’avec ceux et celles, connus ou inconnus, fidèles commentateurs ou simples lecteurs d’Article11.

La vie continue, d’autres habits seront usés, d’autres placards ouverts, d’autres lignes tracées.

En espérant s’y rejoindre.

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*

Chère Jane,

Tu voudrais, je crois, que ton livre soit ouvert comme on ouvre une armoire pleine d’habits ; tu préfèrerais même, mais le souvenir de tes lignes du début est déjà aussi vaporeux que la mousseline, qu’une armoire soit ouverte comme on va lire un livre.

Du coup, je ne sais dans quel sens prendre l’affaire. Ils ont écrit et ils s’habillent, les gars de Nous... La cité, pour lesquels tu as fait cette si belle post-face. Peut-être même qu’ils se sont habillés avant que d’écrire. On va dire que les deux vont ensemble ; trame liée.

Une fois le manuscrit rendu, ce que notre bouquin ne peut forcément plus dire ni raconter, il y avait ce qui devait être la dernière audience pour Riadh, celle où, au vu de toute son avancée, il était jugé pour sa demande d’effacement de casier judiciaire. Je n’étais plus éducateur sur le quartier et avais grugé quelques heures à mon patron pour venir le soutenir malgré tout.

Au pied de la tour du tribunal, Riadh était en avance ; il était habillé. Pas de cette façon ostentatoire qui montre que le loulou de banlieue veut calquer au modèle du système judiciaire régnant, non, pas de costard clinquant. Pas de cette façon du gars qui surjoue son môme de banlieue, non, surtout pas de jogging. Quelque chose d’évident, petit pull noir cintré qui laisse dépasser le col d’une chemise blanche, pantalon ajusté, chaussures, sourire.

Je sais que, pour la première fois de ma carrière – qui n’en étais plus une – j’eus le sentiment qu’un môme venait mieux habillé que moi à une audience, veste et cravate de rigueur. Je l’ai pris en photo.

Sa posture, sa sérénité.

Son évidence.

Dès lors, je crois que j’ai dû trouver une excuse à la con pour ne pas assister au jugement, prétextant un truc à faire. Je savais que c’était fini, tout ça ; il avait trouvé ses habits, sa façon d’être là. Le tribunal ne m’a pas démenti.

C’est ce que tu racontes dans Dressing, que tu sous-entends, à quel point le vêtement impressionne – et j’entends aussi par là le sens impressionniste. Un rien, une évidence, comme je disais, comme tu l’écris.

Et puisque tu ne nous as pas épargnés dans ta jolie post-face, c’est à mon tour de t’en vouloir un peu : tu ne parles presque que de toi, dans ton Dressing, dans tes armoires et tes placards ; et ceux que tu dévoiles en creux, j’aurais aimé les lire. Ces parents du début, bien plus. Ces détenus dans les coursives au hasard de talons-aiguille. Ces vendeurs de Rochechouart. Les lire plus, comprendre leur propre rapport à ces vêtements que tu portes.

Mais je sais que je me plante et qu’en parlant de toi, tu ne parles que d’eux, à moins, encore une fois, que ce ne soit l’inverse.

Je me plante d’autant plus que je sais avoir eu cette chance infinie, rare, de continuer à voir Riadh, Sylvain, Alex et Rachid après avoir travaillé avec eux, non plus en tant qu’éducateur, mais que co-auteur, obligations éditoriales obligent – elles ont bon dos, les obligations, on s’est plus amusé d’elles pour continuer à se voir qu’on ne les a subies...

J’en reviens aux habits. Se faire un point d’honneur à venir cravaté à n’importe quelle audience, aux fêtes du quartier aussi, garder toujours le bout de tissu dans la poche avant du sac au cas une comparution immédiate... Marteler avant chaque jugement prévu le paternel – ou maternel ? – «  Et surtout, tu viens bien sapé, hein !  », ce à quoi il m’était invariablement répondu « Oui, oui, t’inquiète...  »

Et s’inquiéter quand même.

C’est un des nombreux travers de notre métier de bâtard, de social-traître, de contrôleur qui explique au contrôlé qu’il vaut mieux être poli et rasé de frais plutôt que d’envoyer tout valser et cramer alors qu’il aurait toutes les raisons pour le faire. Mais je ne t’apprends rien.

Au fil du temps, ma cravate est devenue source d’inquiétude. «  Y a qui qu’est jugé aujourd’hui ? » Pour désamorcer l’affaire, je dus venir aussi cravaté sans raison. Les remarques se portaient alors sur les chaussures qui n’étaient pas cirées, la chemise pas repassée, la coiffure négligée ; bref, ce qui fait accord, ou non.

C’est ce moment miraculeux que tu as dû relever dans le bouquin où ils se demandent comment venir habillés avant d’aller à une conférence à Paris ; un peu comme, je crois, quand la Bovary trace ses futurs trajets dans la capitale sur une carte en rêvassant à ses futures tenues et à l’amant rêvé.

Rachid, Sylvain, Alex et Riadh, chacun à leur façon, ne se vêtent plus comme on entendrait qu’ils le fassent. Désormais ils s’habillent.

Je ne me rappelle plus comment ils étaient lors de votre première rencontre avant l’écriture de la post-face dans ce troquet de Nanterre. Ils devaient être aussi coincés dans leurs paroles que dans leurs habits.

Je sais, en revanche, que la deuxième fois, lors de la fête de sortie officielle de Nous... La cité, tu les as trouvés beaux et que moi aussi – d’ailleurs, j’ai encore nos photos.

Cette petite lettre ne parle pas trop de ton livre, il n’en a pas besoin, ou plutôt si. Le vêtement cache tout autant qu’il révèle. Comment aurais-je pu croire qu’un simple bouquin sur des fringues m’aurait autant ému et fait réfléchir ? Comment aurais-je pu croire que quatre gosses soient devenus des hommes en s’habillant, en écrivant, puisqu’il est désormais clair que ce fut pour eux indissociable ?

J’aurais voulu que ça parle plus de toi pour te rendre mieux hommage, mais en terminant, je me rends compte qu’ils te doivent aussi et que ce serait plus juste si ces mots parlaient d’eux, ou, pour mieux dire, de nous...

Bien à toi,

Ponthus.

*

Bonus photographique

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Helen Levitt - New York, circa 1945


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COMMENTAIRES

 


  • mercredi 10 avril 2013 à 13h49, par Soisic

    Ah ça, ça tombe bien : un article sur le dernier livre de Jane Sautière (auteur que j’ai découvert ici même) dont j’avais appris la parution dernièrement ! J’aime bien grapiller les sentiments des autres sur un livre qui m’intéresse, quand ces impressions savent garder la bonne distance et donnent envie de lire sans en faire trop. Et avec une petite photo de Diane Arbus en plus !

    • mercredi 10 avril 2013 à 16h35, par Chloé

      Bonjour,

      Je viens de terminer Nous...la cité (importants, les points de suspension).
      J’ai eu une légère appréhension au début de ma lecture, et puis non, c’est passé, j’ai dévoré le livre en quelques jours.
      Tout ça pour dire : j’ai été particulièrement touchée par les écrits de Rachid.
      Où pourrais-je lui écrire ?
      Chez votre éditeur ?

      Merci de votre réponse et bravo pour tous ces mots !!



  • mercredi 10 avril 2013 à 17h17, par B

    Le numéro 12 d’Article 11 papier pourrait, par la même occasion, avoir un emballage plus présentable de manière à ne pas desservir le public auquel il s’adresse.
    Danke schön.



  • jeudi 11 avril 2013 à 17h03, par ZeroS

    Difficile de laisser un commentaire sans avoir lu le livre, mais ça donne bien envie d’y jeter un œil.

    Ça m’évoque une histoire de chaussures - assez récente.

    Cet hiver.

    Quelques familles manouches, sédentarisées, quelque part autour de Paris. Pour arriver chez elles, pas de goudron. Un chemin de terre, avec en bordure de chemin, une déchetterie privée. Bien dégueulasse. Ou les déchets brûlent, éternellement. L’état du chemin, l’hiver ? De boue et de poussières de gravats. Les quelques gamins qui vont au collège, une poignée, ont toujours un mouchoir dans la poche pour frotter les grolles en sortant. Le grand frère qui part à Paris pour un rendez-vous médical va à la gare avec deux paires de chaussures. Celle pour les terrains, et l’autre, qui brille, impeccable. Une question de dignité.

    Et puis, une fois, on part avec des marmots à la ludothèque du coin. A pied ; vingt minutes. Le chemin est bouché : des travaux d’adduction d’eau, pour une aire d’accueil à venir, à l’attention des familles qui « voyagent », ou plutôt qui errent dans le département. Les grandes sœurs, très soucieuses de leur apparence, ne veulent pas s’y rendre à pied. M’ouais, mais pas de véhicule possible... On y va quand même. On coupe à travers bois, dans la boue. Toujours. On arrive à la ludothèque. Après, tout de même, un quart d’heure sur le bitume, on a toujours les pieds plein de boue. Une qui colle comme on n’aime pas. On en fout partout. Et là, une vanne, innocente, d’un animateur : « Vous nous ramenez toute la terre de la Butte ! Il n’y en aura plus bientôt. » Et vlan ! Pam dans la gueule le renouveau de la topographie francilienne ! En plus, il se trompe de terrain ; il parle des familles honnies, celles avec qui on ne s’entend plus. Ça ne leur a vraiment pas plu, aux grandes sœurs. Elles lui en veulent encore. Elles lui en voudront toujours.

    • vendredi 12 avril 2013 à 01h19, par Joseph Ponthus

      Superbe ZeroS,

      C’est beau comme une histoire, cette histoire que tu racontes... Smiley terreux !



  • vendredi 12 avril 2013 à 18h24, par Isatis

    Il a un peu, un tout petit peu changé le regard de quelques (trop peu) personnes le bouquin des jeunots ; je l’ai su par le biais de mon site sur lequel j’avais fait une manière de publicité ^^
    Et cet article donne envie de se friper avec les mots de la dame.

    • samedi 13 avril 2013 à 19h20, par Joseph Ponthus

      Rien que ça, Isatis, c’est déjà énorme... N’hésite pas à envoyer le lien !

      Et fonce te friper, tu verras, c’est du velours.

      • dimanche 14 avril 2013 à 19h33, par isatis

        C’est par là ;-)
        Du velours… un peu de douceur ne fera pas de mal par les temps qui courent…

        • dimanche 14 avril 2013 à 21h39, par Joseph Ponthus

          Oh merci !!!!!

          Et, à te décevoir, non, les textes des loulous sont tels quels, les fautes d’orthographe en moins... Comme quoi. (C’est même eux qui m’ont plus corrigé sur le fond que l’inverse, nomdidiou !)

          Mais trop chaud pour aujourd’hui, le velours, avec le retour du printemps, un peu de tulle, allez...



  • samedi 13 avril 2013 à 17h03, par Soisic

    Tiens, on parle de « Nous...la cité » dans Télérama !!! On fait des cachotteries sur Article 11 quant aux interviews accordées ! :-)



  • samedi 20 avril 2013 à 03h14, par pièce détachée

    Rapport aux temps qui courent, j’arrive un peu tard... C’est la soif de lumière sur la peau, sans rien ni tulle — tiens, toi aussi le tulle, Joseph ? Dais à voilette, douches pointillées, siestes à plumetis, l’art de mettre un cerne au rien avec des trous... C’est la faute aux ronces aussi, en gerbes fusantes, avec lesquelles le combat fraternel fait sur la peau un habit rouge pointillé changeant qui va bien.

    Ton a contrario, j’ose pas dire dialectique, de la cravate portée finalement « sans raison [décelable au premier degré] » est exemplaire. En fait, seuls les épluchés vifs et les cadavres en masse échappent à cette tyrannie du « faciès » au sens large (on entre alors dans d’autres représentations).

    L’échantillon de J. Sautière qu’on peut lire ici en cliquant sur l’encrier fait déjà des étincelles. — Oui, de friperies en vide-greniers, ce sont les vêtements qui viennent nous chercher — du plus chicos au plus lamentable, ce costume me veut (de même certains livres, et toutes les fleurs de promenade dissemblées en bouquets comme elles nous perdent). — Non, les vêtements ne vont pas à la poubelle ; on en fait des chiffons, formes anciennes de nous qui nettoient la tronçonneuse et disparaissent, imbibées de tout, dans le feu de ronces. Les ongles et les cheveux à la poubelle, jamais ! Quand on pense que l’empereur de Chine en fait sacrifice pour amener la pluie ! Que l’Iran les enterre en tournant autour six ou neuf fois pour les vouer au Hibou qui protège des démons ! Que seules les chutes d’ongles qui repoussent drues comme buissons au seuil des vrais musulmans les protègent de Dajjal, l’âne infernal à taille de montagne, rouge à pattes grises, dont chacun des poils joue une mélodie, et des tranches de pain tombent de ses oreilles et des dattes de son derrière, et qui le suit va en enfer ! Quand le diable du Jutland danois arme ses sabots de nos ongles étourdiment coupés le dimanche, et les oiseaux y font leur nid des cheveux jetés, pour tourmenter les tombeaux ! Quand Veolia Ordures Environnement voudrait broyer nos crinières ! (références sur demande)

    À part ça, si je ne perds pas mon latin, la racine du mot sûtra réfère au fil tissé, puis au fil du texte — oral ou écrit, en tout cas une texture. Moi aussi, comme Soisic, j’aime suivre ce fil sur les paquets de lessive (certaines boîtes de pâté ne sont pas mal non plus).

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