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mardi 18 juin 2013

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posté à 13h57, par Jean-Luc Porquet
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Le cri de la tomate - N°2

La tomate a disparu. Elle était là, sous nos yeux, dans nos paniers, pimpante et goûtue. Et puis plus rien, envolée. À sa place, de tristes ersatz, fades et bidouillés. Qu’est-il arrivé ?

Cette chronique a été publiée dans le numéro 12 de la version papier d’Article11 (toujours en kiosques, soit dit en passant) - et pour celles et ceux qui l’auraient ratée, le premier opus de cette chronique est à lire ICI.

*

1.

Avant de venir au monde, la tomate ne ressemble à rien. C’est juste une fleur étoilée, jaune, plutôt maigrichonne, même pas la taille d’une pâquerette, avec beaucoup moins de pétales, seulement cinq, disposés en corolle, laquelle repose sur un calice vert et un rien poilu. À la différence de son feuillage très odorant, cette fleur n’a guère d’odeur. Elle n’a personne à séduire. Elle est du genre désespéré. Pourtant, la plupart des fleurs sont franchement sexuées. Ouvertes au monde, elles lancent leurs effluves dans l’attente d’un insecte qui vienne les butiner, leur apporter le pollen d’une fleur du sexe opposé, et ainsi les féconder. Mais celle-là, non.

2.

La fleur de tomate n’attend rien de personne. Elle est hermaphrodite. C’est son propre pollen qui va féconder l’ovaire niché au cœur de la corolle. Pour cela, la fleur a besoin de beaucoup de soleil, de lumière et de chaleur, mais aussi, et surtout, d’un peu de vent : d’être agitée, caressée, balancée par les mouvements de l’air, de façon à ce que les grains de pollen tombent sur le stigmate, et parviennent jusqu’aux ovules. Une fois fécondée, la fleur n’en a plus pour longtemps. Ses pétales battent de l’aile. C’est la nouaison : place au fruit.

3.

Mais dans les serres, il n’y a pas de vent. Comment le remplacer ? Comment faire en sorte que les grains de pollen se décident à quitter leurs petits sacs jaunes, les anthères ? Il fallait inventer quelque chose. Au début de la grande migration de la tomate vers les serres, les tomatiers ont bricolé. Ils ont mis au point, dans les années 1970, le vibreur électrique. Celui-ci ressemblait à une brosse à dents électrique : une simple tige métallique munie d’un électro-aimant. Il suffisait de l’appliquer à la base du bouquet pendant une petite seconde, et hop ! Il était recommandé de secouer chaque bouquet deux fois par semaine. Les spécialistes de l’Institut national de vulgarisation pour les fruits, légumes et champignons, avaient calculé, dans leur fameuse étude sur « l’amélioration de la nouaison de la tomate », qu’il fallait compter «  une heure trente pour vibrer un bouquet de 2 500 plantes sur 1 000 mètres carrés ». Cette masturbation mécanique coûtait cher en main d’œuvre. On était en 1974.

4.

Dans le dernier album, posthume, de Fernand Raynaud, publié cette année-là, il y a un sketch intitulé « la tomate ». Sur un atoll du Pacifique, neuf soldats français essaient de tuer le temps. Ils sont « à une heure de l’île où il y a la bombe atomique française ». Leur mission, dit l’un d’eux : « Surveiller s’il n’y a pas de bateaux, des avions, qui vont arriver pour piquer les secrets de la bombe atomique française ! » Ils rêvent de filles, et de ce qu’ils feront quand ils rentreront au pays. Le quatrième soldat : « Quand je vais retourner, la première chose que je ferai, moi ! Patchichoua ! J’irai manger une tomate ! » Et de décrire comment il va la déguster, sa première tomate, en prenant son temps, en l’ouvrant délicatement... « C’est le bonheur qui te passe dans le gosier… Tu entends les bruits de la garrigue et le thym qui vient des montagnes… C’est bon ! Ça a un goût, un goût… On dirait une orange ! » Fin du sketch. Ce n’est pas demain qu’un humoriste du XXIe siècle va consacrer un sketch à la tomate.

5.

C’est que la tomate a depuis été massivement chassée des champs. Désormais elle est élevée, nourrie, récoltée sous serre, plastique de préférence, que ce soit en France, en Hollande, en Espagne, en Allemagne, au Maroc, bref partout. C’est là seulement qu’elle peut être mise en équation, industrialisée, et cultivée toute l’année. Sous serre, à condition de la chimiquer abondamment, en l’aspergeant d’acaricides, de fongicides et autres insecticides, ses rendements sont quatre fois plus importants qu’en plein champ : voilà qui clôt la discussion. Adieu les champs, bonjour les serres-usines ! À la fin des années 1980, les tomatiers ont trouvé le truc qui a mis les vibreurs électriques au rencart : ces bons vieux bourdons.

6.

C’est en Belgique qu’ont été testés les premiers bourdons. Normal : vu leur climat, les Belges furent des précurseurs, question serres. Les chercheurs de l’INRA ont ensuite étudié la question. Et ont béni la solution bourdon. Depuis lors, les tomatiers s’y sont mis comme un seul homme. Il suffit de commander une ruche. On peut la recevoir par la poste. C’est une ruche en plastique, avec couvercle en carton, où on a logé une reine bourdon du type Bombus Terrestris, et une soixantaine d’ouvriers bourdons, qui vont bourdonner partout dans la serre à la recherche de pollen. Les ouvriers bourdons travaillent comme des bêtes : ils visitent deux fois plus de fleurs à la minute que les abeilles, et laissent une petite trace de morsure sur la fleur, ce qui permet de vérifier le boulot. Évidemment, il faut éviter que les pesticides dont on arrose les plants de tomates ne terrassent les bourdons. Déjà que l’espèce est menacée… Ces vingt dernières années, aux États-Unis, les populations des quatre principales espèces de bourdons ont diminué de plus de 90 %. Imaginez que le bourdon disparaisse de la surface de la terre : dans les serres, il faudrait revenir aux vibreurs électriques d’antan. La tête des tomatiers.

7.

Ce qui est bien avec une fleur hermaphrodite, c’est qu’on peut ruser. On peut, par exemple, en castrer une, et la féconder avec le pollen d’une autre. En croisant ainsi deux tomates issues de deux variétés différentes, on obtient une tomate hybride qui cumule leurs qualités. Après la Seconde Guerre mondiale, les généticiens de l’INRA se sont mis à hybrider à tout-va, afin de lancer sur le marché des tomates toujours plus fermes, calibrées, précoces, productives, etc. Fournaise, la première tomate hybride F1 conçue en France, fut mise sur le marché en 1957. Aujourd’hui, il existe plus de quatre cents variétés de tomates hybrides dûment homologuées. Et à part une poignée de variétés anciennes vendues hors de prix, toutes les tomates qu’on trouve dans le commerce en font partie. Chaque année, les semenciers en inventent de nouvelles, toujours plus performantes. Voyez comme le Suisse Syngenta hèle les tomatiers : « En 2013, partons ensemble à l’ascension de nouveaux sommets de rendement et de qualité  » ! Et de leur proposer Climbo T48063, Clodano T409070 et Climstar T409057…

Les tomates hybrides offrent un intérêt supplémentaire : elles donnent des graines inutilisables ; le tomatier est obligé d’en acheter de nouvelles chaque année. Or le kilo se vend autour de 1 000 euros. Pour produire les hybrides, il faut, à la main, couper les étamines d’une fleur, puis y déposer le pollen préalablement prélevé sur une autre fleur d’un plant appartenant à une autre variété, et répéter l’opération fleur après fleur (puis laisser mûrir les tomates, les récolter, les broyer, en extraire les graines, les sécher). On imagine le boulot. Du coup, tout ça est délocalisé. Lecteur, quand tu manges une tomate standard, sache que la graine hybride dont elle est issue vient de Taïwan, de Thaïlande, de Hongrie, du Chili ou d’ailleurs. Et qu’elle a été mise au monde par des ouvriers payés au lance-pierre. Ça fait rêver, non ?


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