ARTICLE11
 
 

mercredi 24 juin 2015

Entretiens

posté à 12h29, par Juliette Volcler & Julia Zortea
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« Ne pas ouvrir la porte aux fantasmes » - Quelques considérations sur les conditions matérielles de la critique sociale

« Se poser des questions sérieuses sur l’évolution des rapports à la technique ne veut pas dire ouvrir la porte aux fantasmes – en amalgamant, par exemple, toute velléité d’échapper aux instances de contrôle d’accès à ces techniques avec le libéralisme ou avec le transhumanisme. »

Cet article a été publié dans le numéro 19 de la version papier d’Article11, accompagné de « Il y a eu tellement de violence que les portes se sont fermées de tous côtés » - Entretien avec Aude Vidal et Aude Vincent autour de la PMA.

Judy Squire, militante féministe, est intervenue dans le débat autour du livre d’Alexis Escudero, lorsqu’il a agité début décembre 2014 le site d’Article11. Elle s’appuyait sur une approche matérialiste que nous lui avons proposé de développer ici.

Avoir une chambre à soi

« À mon sens, la majorité des positions critiques ignorent le fait que l’on vit aujourd’hui dans des sociétés fondées sur des formes de divisions sexuelles du travail extrêmement tranchées, lesquelles reposent, en dernière instance, sur de la violence. Tu peux bien sûr te fabriquer une pensée critique qui ne prenne pas cette dimension en compte. Mais si tu te penches sur les enquêtes ‘’Emploi du temps’’ de l’Insee, tu constateras qu’en moyenne chaque semaine les femmes font certes un peu moins d’heures de service domestique qu’avant, mais que les hommes – de leur côté - n’en font pas plus. Il s’agit d’une donnée fondamentale, qui a beaucoup d’incidences sur la fabrique des réflexions politiques. Les positions intellectuelles – et je ne parle pas des universitaires – restent essentiellement occupées par des hommes. Parce qu’elles dépendent en réalité de la possibilité d’avoir, comme le disait Virginia Woolf, une chambre à soi. Or tu ne peux pas avoir une chambre à toi quand tu passes le plus clair de ton temps à offrir des services de care1 gratuit dans ton foyer. Il y a quelque chose de malhonnête dans le fait de produire de la critique sociale radicale en ignorant les conditions économiques et sociales sur lesquelles elle repose – entre autres, la division sexuée du travail. Je parle là de questions matérielles, déjà abordées dans les années 1970 par les féministes et qui n’ont pas tellement évolué.

Cette division participe du fait que les discours féministes se situent souvent au plus près des intérêts locaux. Quand tu as des millions de trucs à gérer, et quand tu fais en plus éventuellement face à des violences sexuelles, tu ne peux pas produire des textes de critique fondamentale tous les quinze jours – ça paraît assez logique, et on peut le regretter. Je crois que nous gagnerions à enrichir la critique féministe en sortant d’une ’’comptabilité des oppressions’’ qui mène souvent à une impasse politique. Néanmoins, il ne faut pas oublier qu’une critique féministe matérialiste radicale existe2, mais qu’elle est aussi très souvent laissée de côté – comme dans ce genre de débat autour de la PMA.

Alexis Escudero fait incarner le transhumanisme et la technique dans son versant le plus libéral à des minorités sexuelles. Il rabat et personnifie un mal social sur une minorité qui n’est globalement pas très bien acceptée par la société. Je trouve cela assez troublant. D’autant que c’est bien mal connaître la réalité des vies économiques de la plupart des lesbiennes et des femmes trans que de supposer qu’elles peuvent payer des milliers de dollars pour recourir à la procréation médicalement assistée – elles n’en ont simplement pas les moyens. Il faut rappeler que la précarité économique touche avant tout les femmes, et en particulier les femmes des minorités sexuelles – et donc coupées de la dépendance vis-à-vis des foyers masculins. Fantasmer l’accès de ces dernières à des techniques extrêmement onéreuses est évidemment critiquable. »

Rapports à la technique médicale

« J’admets être assez dubitative quant aux critiques des techniques médicales, notamment parce que je suis impliquée dans la lutte contre le sida, et que je vois directement à quoi servent certains médocs. Certes, les relations entre médecins et malades sont compliquées et asymétriques. Et on ne peut évidemment nier le fait que les laboratoires pharmaceutiques exercent un grand pouvoir sur les techniques médicales existantes. Mais cela ne veut pas dire que toute revendication d’accès à des techniques et à des innovations est forcément liée à des considérations financières. Dans mon milieu, des mouvements de malades provoquent de véritables réflexions sur le pouvoir médical, en revendiquant, par exemple, la fin de la propriété intellectuelle sur les médicaments ou un accès universel aux traitements antirétroviraux. Ou encore en promouvant l’information thérapeutique entre malades afin d’établir un rapport moins passif avec le médecin. Ou enfin, pour en revenir à un point de vue féministe, en réclamant davantage de présence féminine dans les cliniques.

Ceci dit, il est intéressant de réfléchir au rapport à la technique de certaines minorités sexuelles. Certain∙e∙s militant∙e∙s et certain∙e∙s universitaires expliquent d’emblée qu’à toutes les époques, des gens ont changé de sexe social. Et pourtant, la plupart d’entre eux n’allaient pas voir le toubib du village pour obtenir des médicaments permettant de le faire. Bref, il y a peut-être des réflexions à engager sur ce point. Mais se poser des questions sérieuses sur l’évolution des rapports à la technique ne veut pas dire ouvrir la porte aux fantasmes – en amalgamant, par exemple, toute velléité d’échapper aux instances de contrôle d’accès à ces techniques avec le libéralisme ou avec le transhumanisme. »

Féminisme révolutionnaire, Inter-LGBT et réformisme

« Quand Alexis Escudero fait allusion au féminisme révolutionnaire des années 1970 dans son livre, en l’idéalisant et en l’opposant aux groupes féministes et LGBT actuels, et notamment à l’Inter-LGBT3, j’imagine qu’il fait principalement référence au Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). Je suis d’accord pour reconnaître que le FHAR n’a effectivement pas grand-chose à voir avec les mouvements LGBT d’aujourd’hui, mais dresser cette comparaison n’a pas beaucoup de sens. La création du FHAR s’est faite dans un contexte de grande visibilité politique et sociale de l’extrême-gauche. Depuis, le contexte politique a changé. Et il s’est passé un truc un peu gros, qui a marqué l’histoire des minorités sexuelles, notamment celle des communautés trans et pédés : l’épidémie de sida des années 1980.

La réalité, c’est qu’on ne peut pas dire que les mouvements révolutionnaires et anars se soient à l’époque distingués par de fantastiques mouvements de solidarité avec les malades. Et du côté des trans et des pédés, l’urgence a été de réfléchir, puis de mettre en œuvre, pragmatiquement, des modalités d’action face à cette épidémie et aux réponses politiques qu’elle a entraînées. Ce n’était peut-être pas révolutionnaire, certes ; c’était peut-être même bêtement réformiste. Mais il n’était, par exemple, pas non plus très révolutionnaire de laisser des pédés et des séropos se faire mettre à la porte une fois leur mec mort du sida... C’est face à ce genre de questions que se sont formés beaucoup de mouvements LGBT contemporains. Si tu n’as pas d’option révolutionnaire, tu te tournes vers des options juridiques supposément protectrices.

Ceci dit, j’estime que les solutions juridiques ne constituent pas une solution à long terme. Cela m’évoque les travaux d’Hannah Harendt, laquelle montre bien qu’une minorité se plaçant sous la protection de l’État peut voir la situation se retourner rapidement. Dès lors que le contexte économique et social est sérieusement ébranlé, cette minorité peut alors être associée au pouvoir dans l’esprit des gens, et se trouver violemment attaquée pour cela. Je suis certaine que l’on gagnerait à inventer d’autres options. »

*

Illustration en vignette, détail de « Paso Doble » (2011), de Milva Stutz et Julia Marti. Initalement publiée dans Strapazin No.103 : Accomplices.

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1 Concept englobant les notions de soin d’autrui, d’entraide, d’attention...

2 Côté français, on peut par exemple citer les auteures et activistes Nicole-Claude Mathieu, Monique Wittig ou Christine Delphy, et côté états-unien Ti-Grace Atkinson ou Valerie Solanas.

3 Fédération française rassemblant une soixantaine d’associations militant pour les droits des personnes LGBT.


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