ARTICLE11
 
 

lundi 19 octobre 2015

Invités

posté à 16h51, par Jean-Luc Porquet
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Graal (le cri de la tomate – n°8)

La tomate a disparu. Elle était là, sous nos yeux, dans nos paniers, pimpante et goûtue. Et puis plus rien, envolée. À sa place, de tristes ersatz, fades et bidouillés. Qu’est-il arrivé ?

Cette chronique a été publiée dans le numéro 18 d’Article11

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1. Tout commence le 8 août dernier. Dans la page locale d’Albi, La Dépêche du Midi publie un article titré : « La tomate géante de Monique et Marcel ». Ce dernier a invité le localier à venir voir sa tomate, qui pèse pas moins de 835 grammes : « En forme de cœur, elle a l’air d’une Cœur de bœuf. Pourtant, c’est une Cornue des Andes, variété qui habituellement ne dépasse pas la taille d’une poire. » Marcel se dit « pas écolo mais 100 % bio ». Il n’utilise aucun produit chimique : « Si c’est pour bourrer les fruits et légumes d’engrais, pas la peine de jardiner. Après, ça pousse si ça veut ! » Remarque du journaliste : « Apparemment, ça veut. »

2. Ça continue le 12 septembre. Ce jour-là, toujours dans La Dépêche, on peut lire un article sur « Monique et la tomate géante ». Il s’agit d’une autre Monique, fille de maraîcher à Fronton et « bien connue dans la commune ». Elle a récolté une tomate géante de la variété Cœur de bœuf qui pèse 1,187 kg et dont la circonférence dépasse les 45 centimètres. « Énorme ! », s’extasie le journaliste, qui a longuement interviewé Monique, laquelle « atteste que la tomate a eu pour seul engrais du purin d’ortie et du compost ». Le journaliste nous dépeint une Monique « encore abasourdie par la découverte de la géante rouge ». Aveu de Monique : « Jamais j’aurais imaginé faire pousser un tel légume. » Conclusion du journaliste : « Alors, Monique va-t-elle faire pousser une tomate de plus de 3,5 kg, record du monde de 1986, détenu par l’Américain Gordon Graham ? Elle aura en tout cas tout mis en œuvre pour, avec un savant mélange de deux tiers de compost et un assemblage de prêle et d’ortie pour stimuler la plante. Affaire à suivre… »

3. Et l’affaire rebondit le 26 septembre. « Une tomate lisloise qui voulait être citrouille », titre (encore elle) La Dépêche. On y fait la connaissance de Jacky, qui vit à Saurs, un hameau de la commune de Lisle-sur-Tarn, lequel hameau « vient de sortir de sa quiétude », car « Jacky, après avoir passé tout un été à choyer son jardin, vient d’avoir son Graal ». Sa tomate « accuse sur la balance un poids de 1,540 kg » !

4. La vie de localier n’est pas si facile. Chaque jour, il faut remplir les pages du journal. Distraire le lecteur et ne pas faire trop de vagues. Apprendre à monter en épingle la moindre bizarrerie. Le veau à deux têtes. L’homme qui épluche le plus de patates à l’heure. Les noces de platine d’un vieux couple méritant. C’est tout un art. La tomate est un bon sujet, facile, inoffensif, un peu ridicule, elle a tout pour lui plaire.

5. Mais il n’y a pas ici que le simple remplissage, et le facile éloge du sempiternel esprit de compétition. On peut goûter ces articles autrement. Y voir l’émerveillement renouvelé (du localier, des Monique, des lecteurs) face à l’inventivité de la nature. La joie tout enfantine d’être surpris par ce monde, et ses incongruités. L’imprévisibilité de la tomate ne relève-elle pas de la féerie ? Comment ne pas s’extasier sur l’infinie diversité des formes, des couleurs, des calibres, des textures, des goûts, des vitesses de maturation, des consistances, des comportements face au soleil, aux pluies, aux ravageurs ?

6. Un jour, lors d’un festival de la tomate, j’ai assisté à une conférence de Victor Renaud. L’homme est une sommité de la tomate. Dans son livre Les tomates qui ont du goût1, publié en 2006, il se présente comme un « pionnier du jardinage bio » qui « voue une passion toute particulière aux tomates », dont il aurait été « l’un des plus fervents artisans de la redécouverte en France ». Sa conférence m’avait fasciné. Un écran était disposé derrière lui. Il actionnait un projecteur de diapos. Les photos des tomates qu’il cultivait dans son jardin se succédaient sans interruption. Pour chacune d’elles, il avait un court commentaire, « celle-ci, la Green grape, est légèrement acide, avec une grande dominante sucrée, c’est l’une de mes préférées… celle-là a la peau un peu épaisse… voyez comme celle-ci est curieusement striée de jaune orange…… celle-là est très juteuse et pleine de graines… ici, la Grosse rouge plate du Portugal… la Big Rainbow, fondante, tout en chair… l’Evergreen, toujours verte, très fruitée… ». Au début, cette énumération m’avait paru fastidieuse. Puis je m’étais laissé embarquer, comme les autres qui, autour de moi, prenaient fébrilement des notes. Victor Renaud nous infusait sa science. Il attirait notre attention sur la forme d’un pédoncule, décrivait les soins qu’il avait prodigués à telle variété, les tomates qui lui avaient donné du fil à retordre, ses bonnes ou mauvaises fortunes – « celle-ci n’a pas aimé la pluie, celle-ci est très sensible à la pourriture grise, pour lutter contre les noctuelles je pulvérise de l’absinthe… » Victor Renaud nous faisait partager ses secrets, il nous initiait au Grand Mystère de la Tomate. Nous étions les dévots d’une religion sans pareille, des enfants qui par sortilège avaient pénétré au paradis de la Sainte Tomate, et son Grand Prêtre nous la présentait dans toutes ses incarnations, nous laissait entrevoir l’étendue paradisiaque de l’univers tomatier. Humblement, il nous faisait comprendre qu’avec la centaine de variétés qu’il cultivait dans son jardin, il était loin d’avoir fait le tour de la tomate, qu’à sa suite nous pouvions mener nos propres expériences tomatières, et sans doute ouvrir de nouvelles voies vers des mondes tomatiers encore inconnus…

7. Nous devons beaucoup à cette maniaquerie. Comme le fait remarquer l’écologue Robert Barbault dans son dernier livre2, nos ressources alimentaires proviennent de la biodiversité. Celle-ci doit être perpétuellement entretenue, et sa « richesse a évolué en étroite interaction avec les pratiques culturales et la culture, au sens profond du terme, des populations locales – qui savent tenir compte du contexte écologique et climatique tout autant que de leurs goûts, de leurs besoins biologiques et culturels ». C’est grâce à toutes les Monique, tous les Victor Renaud et tous leurs pareils fadas de la tomate, qui depuis des siècles ont sélectionné leurs plus beaux plants, semé leurs graines les plus prometteuses, multiplié les observations les plus méticuleuses, que nous disposons aujourd’hui de centaines de variétés de tomates, dont l’agro-industrie tente désespérément de copier le goût, elle qui ne parvient à créer que de pâles ersatz, des fausses tomates immangeables qui jamais n’auront droit à un bel article dans La Dépêche.

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Illustration de vignette : « King Alfonso », de Jean-Michel Basquiat

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Dans les épisodes précédents :
1/ La tomate de merde
2/ Le bourdon de la tomate
3 / La tomate, dernier cri
4/ Paint it black
5/ Glanons !
6/ In the pocket
7/ Monsieur Tomates



1 Aux éditions Eugen Ulmer.

2 Au nom du vivant. Plaidoyer pour réconcilier l’homme et la nature, aux éditions Buchet/Chastel (2014).


COMMENTAIRES

 


  • mercredi 21 octobre 2015 à 00h16, par Gilles

    Passionnante cette petite chronique sur la tomate.

    Ça me rappelle la fois où j’ai mangé des haricots verts frais du jardin pour la première fois de ma vie. Moi qui n’avait toujours mangé que des haricots en boîte et qui détestait ça, quel choc ce fût ! Toute une vie à rattraper, à découvrir « les vrais » légumes et fruits... La vraie bouffe plus généralement. J’avais la rage, c’est là que j’ai compris l’ampleur du désastre alimentaire. Découvrir l’émotion que ça peu procurer de manger une bonne tomate sans rien y ajouter, c’est proche d’embrasser quelqu’un pour la première fois ou de comprendre une œuvre d’art. Puis avoir aussi un peu envie de pleurer, car ce n’est pas demain que cela deviendra la norme...
    Ça donne la nausée de sentir à quel point un mouvement de standardisation du monde, de travestissement, de désenchantement est à l’œuvre dans toutes les strates de nos vies.

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